Faut-il encore secourir la Terre sainte ?
Un frère mineur qui prêche le passage par nos villes et nos foires livre ici son amertume : l’alarme monte d’Outremer, la trêve est rompue, le soudan a levé son ost — et les grands restent sourds. Il plaide pour le secours et rapporte pourtant, sans les farder, les objections qu’on lui jette au visage. Tribune signée ; la rédaction lui ouvre ses colonnes sans la faire sienne.
Voilà bientôt deux cents ans que nos pères ont franchi la mer pour délivrer la Sépulture du Seigneur, et je suis de ceux dont l’office est de prêcher le passage, de monter en chaire aux jours de foire pour appeler les hommes à prendre la croix et à courir au secours de la Terre sainte. Je le fais depuis des années, avec la mission du Saint-Père, qui est lui-même de notre ordre et n’a cessé d’exhorter la chrétienté à ne pas laisser périr Outremer. Et je dois l’avouer sans détour, car mentir ne servirait de rien : je prêche dans un grand silence.
L’alarme, pourtant, ne manque pas. Tripoli est tombée voilà deux ans aux mains du soudan, et l’on m’assure que celui-ci a rompu la trêve qui tenait encore, levé son ost et marché contre les nôtres, si bien que le péril presse aujourd’hui la Terre sainte et Acre même. J’apporte ces nouvelles du haut de la chaire, je supplie, je montre la croix. Et je vois des visages qui se ferment, des bourses qui se serrent, des princes qui ont toujours ailleurs une guerre plus pressante. Je veux, dans cette page, dire honnêtement ce qu’on me répond, car il ne sert de rien de prêcher sans écouter.
Ce qu’on me répond sur les places
Le premier mot qu’on me jette est presque toujours le même : à quoi bon franchir la mer pour trouver Dieu, quand on le trouve chez soi ? On me dit qu’un homme se sauve aussi bien en labourant son champ, en nourrissant les pauvres de sa paroisse, en priant dans son église, que sur les grèves d’Orient. La Sépulture est sainte, m’accorde-t-on, mais Dieu n’habite pas une pierre plus qu’une autre, et le Ciel n’est pas au bout d’un voyage. Je ne puis dire que cela soit tout faux, et c’est ce qui me trouble.
Vient ensuite le compte, car nos gens comptent. Le passage ruine un lignage : il faut l’équipement, le cheval, les gens d’armes, le passage sur les nefs, l’entretien là-bas des mois durant. On vend sa terre, on engage son héritage, on part — et bien souvent l’homme ne revient pas, et la terre est perdue, et la veuve et les enfants demeurent gueux. J’ai vu de ces maisons défaites. Quand je demande de l’argent et des hommes, on me montre ces exemples, et l’on me dit que la charité bien ordonnée commence au foyer.
Le péril de la mer, et le souvenir du roi Louis
On m’oppose aussi la peur, et cette peur n’est pas déraisonnable. La mer engloutit les nefs ; la fièvre des pays chauds emporte plus d’hommes que le fer des Sarrasins ; et celui qui échappe aux deux peut tomber captif et pourrir dans les fers jusqu’à ce qu’on le rachète, si jamais on le rachète. On me cite le bon roi Louis, ce prince très chrétien qui prit deux fois la croix : la première, il fut défait en Égypte, pris avec toute sa chevalerie, et il fallut, pour le tirer des mains du soudan, une rançon à ruiner un royaume ; la seconde, il n’atteignit même pas la Terre sainte et mourut de langueur devant Tunis. Si le plus saint des rois n’a rien pu, me demande-t-on, que ferons-nous, nous autres ?
De là on glisse à une pensée plus grave, que je combats mais qui gagne les esprits : tant d’entreprises, tant de peines, tant de sang, et la Terre sainte se rétrécit d’année en année. Beaucoup en tirent que Dieu n’agrée pas ce que nous faisons ; que s’Il voulait nous donner ces terres, Il ne nous laisserait pas reculer sans cesse ; et que s’acharner contre Sa volonté serait un orgueil plus qu’une piété. Voilà l’objection qui me pèse le plus, car elle ne parle pas d’argent ni de peur, mais de Dieu, et se sert de nos revers comme d’un signe.
Le soupçon sur les deniers, et la croix prêchée contre des chrétiens
Il est un mal dont je porte, malgré moi, une part du poids : le soupçon. On a tant levé de décimes « pour la Terre sainte », tant demandé de deniers au clergé et aux fidèles, que beaucoup n’y croient plus. On me demande tout haut où va l’argent, si les nefs partent vraiment, si le secours arrive jamais là où on le promet. Je réponds ce que je sais, c’est-à-dire peu, car je ne tiens pas les comptes des grands ; mais je vois bien que la défiance a rongé la générosité, et qu’un prêcheur qui tend la main passe désormais, aux yeux de plusieurs, pour un collecteur de plus.
Il est enfin une chose qui me ferme la bouche, et je l’avoue parce que taire les scandales ne les efface pas. On a vu, de nos jours, la croix prêchée non plus contre le Sarrasin, mais contre des chrétiens, dans les querelles des princes et de Rome ; on a promis les mêmes indulgences à qui verserait le sang de ses frères en la foi. Quand j’exhorte au passage d’outremer, on me renvoie ces guerres-là, et l’on me demande de quel droit j’appelle au saint voyage quand la même croix a servi à d’autres desseins. Je n’ai pour répondre que ma honte, et la distinction que je m’épuise à faire entre l’abus et la chose sainte.
Ce que je réponds, et ce que je ne puis taire
À tout cela je réponds, comme je puis. Que ces terres furent chrétiennes avant d’être aux Infidèles, et que défendre le Sépulcre du Seigneur n’est pas conquête mais recouvrement d’un héritage. Que la charité au foyer est bonne, mais qu’elle n’éteint pas le devoir de ne pas laisser égorger nos frères d’Orient sans lever le petit doigt. Que l’adversité éprouve la foi sans la condamner : le juste Job fut accablé, et Dieu ne l’avait pas pour autant abandonné ; nos revers sont peut-être un châtiment de nos fautes, non un congé donné à l’entreprise. Voilà mes armes, et je ne sais si elles portent.
Car je dois confesser mon propre découragement. Ce n’est pas le Sarrasin qui m’abat, c’est la tiédeur des miens — ces épaules qui se haussent, ces yeux qui se détournent, cette immense lassitude d’un Occident qui a trop entendu prêcher le passage et n’y croit plus qu’à demi. J’ai beau crier que le péril presse, que le soudan est en marche, que la Terre sainte appelle : les mots retombent. Et il faut bien reconnaître que les nôtres ont parfois nui à leur propre cause. L’an passé encore, un secours parti là-bas — des gens de Toscane et de Lombardie, mal tenus, sans frein — s’est jeté sur des marchands sarrasins venus commercer sous la paix jurée et les a massacrés. Ce n’est pas ainsi qu’on sert la Sépulture ; c’est ainsi qu’on arme la main de l’ennemi.
Je ne sais ce qu’il adviendra d’Acre, ni si mes exhortations lèveront jamais l’ost qu’il faudrait. Je sais seulement que je continuerai de monter en chaire tant qu’on m’en laissera, parce que c’est mon office, et parce qu’une cause qu’on cesse de plaider est déjà à demi perdue. Que le lecteur pèse mes raisons et celles de mes contradicteurs, et qu’il décide en sa conscience s’il faut encore secourir la Terre sainte.