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Faut-il encore secourir la Terre sainte ?

Un frère mineur qui prêche le passage par nos villes et nos foires livre ici son amertume : l’alarme monte d’Outremer, la trêve est rompue, le soudan a levé son ost — et les grands restent sourds. Il plaide pour le secours et rapporte pourtant, sans les farder, les objections qu’on lui jette au visage. Tribune signée ; la rédaction lui ouvre ses colonnes sans la faire sienne.

Frère Bérenger, de l’ordre des Frères mineurs, prédicateur de la croix 5 avril 1291 6 min de lecture

Voilà bientôt deux cents ans que nos pères ont franchi la mer pour délivrer la Sépulture du Seigneur, et je suis de ceux dont l’office est de prêcher le passage, de monter en chaire aux jours de foire pour appeler les hommes à prendre la croix et à courir au secours de la Terre sainte. Je le fais depuis des années, avec la mission du Saint-Père, qui est lui-même de notre ordre et n’a cessé d’exhorter la chrétienté à ne pas laisser périr Outremer. Et je dois l’avouer sans détour, car mentir ne servirait de rien : je prêche dans un grand silence.

L’alarme, pourtant, ne manque pas. Tripoli est tombée voilà deux ans aux mains du soudan, et l’on m’assure que celui-ci a rompu la trêve qui tenait encore, levé son ost et marché contre les nôtres, si bien que le péril presse aujourd’hui la Terre sainte et Acre même. J’apporte ces nouvelles du haut de la chaire, je supplie, je montre la croix. Et je vois des visages qui se ferment, des bourses qui se serrent, des princes qui ont toujours ailleurs une guerre plus pressante. Je veux, dans cette page, dire honnêtement ce qu’on me répond, car il ne sert de rien de prêcher sans écouter.

Ce qu’on me répond sur les places

Le premier mot qu’on me jette est presque toujours le même : à quoi bon franchir la mer pour trouver Dieu, quand on le trouve chez soi ? On me dit qu’un homme se sauve aussi bien en labourant son champ, en nourrissant les pauvres de sa paroisse, en priant dans son église, que sur les grèves d’Orient. La Sépulture est sainte, m’accorde-t-on, mais Dieu n’habite pas une pierre plus qu’une autre, et le Ciel n’est pas au bout d’un voyage. Je ne puis dire que cela soit tout faux, et c’est ce qui me trouble.

Vient ensuite le compte, car nos gens comptent. Le passage ruine un lignage : il faut l’équipement, le cheval, les gens d’armes, le passage sur les nefs, l’entretien là-bas des mois durant. On vend sa terre, on engage son héritage, on part — et bien souvent l’homme ne revient pas, et la terre est perdue, et la veuve et les enfants demeurent gueux. J’ai vu de ces maisons défaites. Quand je demande de l’argent et des hommes, on me montre ces exemples, et l’on me dit que la charité bien ordonnée commence au foyer.

Le péril de la mer, et le souvenir du roi Louis

On m’oppose aussi la peur, et cette peur n’est pas déraisonnable. La mer engloutit les nefs ; la fièvre des pays chauds emporte plus d’hommes que le fer des Sarrasins ; et celui qui échappe aux deux peut tomber captif et pourrir dans les fers jusqu’à ce qu’on le rachète, si jamais on le rachète. On me cite le bon roi Louis, ce prince très chrétien qui prit deux fois la croix : la première, il fut défait en Égypte, pris avec toute sa chevalerie, et il fallut, pour le tirer des mains du soudan, une rançon à ruiner un royaume ; la seconde, il n’atteignit même pas la Terre sainte et mourut de langueur devant Tunis. Si le plus saint des rois n’a rien pu, me demande-t-on, que ferons-nous, nous autres ?

De là on glisse à une pensée plus grave, que je combats mais qui gagne les esprits : tant d’entreprises, tant de peines, tant de sang, et la Terre sainte se rétrécit d’année en année. Beaucoup en tirent que Dieu n’agrée pas ce que nous faisons ; que s’Il voulait nous donner ces terres, Il ne nous laisserait pas reculer sans cesse ; et que s’acharner contre Sa volonté serait un orgueil plus qu’une piété. Voilà l’objection qui me pèse le plus, car elle ne parle pas d’argent ni de peur, mais de Dieu, et se sert de nos revers comme d’un signe.

Le soupçon sur les deniers, et la croix prêchée contre des chrétiens

Il est un mal dont je porte, malgré moi, une part du poids : le soupçon. On a tant levé de décimes « pour la Terre sainte », tant demandé de deniers au clergé et aux fidèles, que beaucoup n’y croient plus. On me demande tout haut où va l’argent, si les nefs partent vraiment, si le secours arrive jamais là où on le promet. Je réponds ce que je sais, c’est-à-dire peu, car je ne tiens pas les comptes des grands ; mais je vois bien que la défiance a rongé la générosité, et qu’un prêcheur qui tend la main passe désormais, aux yeux de plusieurs, pour un collecteur de plus.

Il est enfin une chose qui me ferme la bouche, et je l’avoue parce que taire les scandales ne les efface pas. On a vu, de nos jours, la croix prêchée non plus contre le Sarrasin, mais contre des chrétiens, dans les querelles des princes et de Rome ; on a promis les mêmes indulgences à qui verserait le sang de ses frères en la foi. Quand j’exhorte au passage d’outremer, on me renvoie ces guerres-là, et l’on me demande de quel droit j’appelle au saint voyage quand la même croix a servi à d’autres desseins. Je n’ai pour répondre que ma honte, et la distinction que je m’épuise à faire entre l’abus et la chose sainte.

Ce que je réponds, et ce que je ne puis taire

À tout cela je réponds, comme je puis. Que ces terres furent chrétiennes avant d’être aux Infidèles, et que défendre le Sépulcre du Seigneur n’est pas conquête mais recouvrement d’un héritage. Que la charité au foyer est bonne, mais qu’elle n’éteint pas le devoir de ne pas laisser égorger nos frères d’Orient sans lever le petit doigt. Que l’adversité éprouve la foi sans la condamner : le juste Job fut accablé, et Dieu ne l’avait pas pour autant abandonné ; nos revers sont peut-être un châtiment de nos fautes, non un congé donné à l’entreprise. Voilà mes armes, et je ne sais si elles portent.

Car je dois confesser mon propre découragement. Ce n’est pas le Sarrasin qui m’abat, c’est la tiédeur des miens — ces épaules qui se haussent, ces yeux qui se détournent, cette immense lassitude d’un Occident qui a trop entendu prêcher le passage et n’y croit plus qu’à demi. J’ai beau crier que le péril presse, que le soudan est en marche, que la Terre sainte appelle : les mots retombent. Et il faut bien reconnaître que les nôtres ont parfois nui à leur propre cause. L’an passé encore, un secours parti là-bas — des gens de Toscane et de Lombardie, mal tenus, sans frein — s’est jeté sur des marchands sarrasins venus commercer sous la paix jurée et les a massacrés. Ce n’est pas ainsi qu’on sert la Sépulture ; c’est ainsi qu’on arme la main de l’ennemi.

Je ne sais ce qu’il adviendra d’Acre, ni si mes exhortations lèveront jamais l’ost qu’il faudrait. Je sais seulement que je continuerai de monter en chaire tant qu’on m’en laissera, parce que c’est mon office, et parce qu’une cause qu’on cesse de plaider est déjà à demi perdue. Que le lecteur pèse mes raisons et celles de mes contradicteurs, et qu’il décide en sa conscience s’il faut encore secourir la Terre sainte.

Le contexte

Le pape Nicolas IV, premier souverain pontife issu de l’ordre des Frères mineurs, appelle avec insistance la chrétienté au secours de la Terre sainte et charge des prédicateurs de prêcher le passage à travers l’Occident.

Tripoli est tombée aux mains du soudan d’Égypte en 1289, réduisant encore les places latines d’Outremer.

La trêve qui liait les Francs au soudan a été rompue ; le soudan a levé son armée et marché contre le royaume, faisant peser la menace sur Acre.

Le roi Louis IX de France prit deux fois la croix : capturé en Égypte en 1250 et racheté à grand prix, il mourut devant Tunis en 1270 sans avoir atteint la Terre sainte.

À l’été précédent, des renforts venus de Toscane et de Lombardie, débarqués à Acre, massacrèrent des marchands musulmans venus commercer en violation de la trêve.

Depuis un demi-siècle, la croix fut aussi prêchée dans des guerres opposant des chrétiens, ce qui a nourri en Occident la défiance envers la prédication du passage et la levée des décimes.

État des informations

Cette tribune est signée : elle expose le découragement et les convictions d’un prédicateur de la croix en Occident, non la position de la rédaction. Les objections qu’il rapporte sont celles, réelles, du débat de son temps ; il les restitue pour les combattre, et le lecteur les lira comme des arguments d’époque. Écrite au printemps 1291, tandis que l’alarme d’Outremer parvient à la chrétienté, elle ignore ce qu’il adviendra d’Acre et ne préjuge rien du sort de la Terre sainte.

Ce que l’on sait

  • Un débat sur la lassitude du passage d’outremer traverse l’Occident à la fin du XIIIᵉ siècle ; les objections rapportées ici (salut possible au foyer, ruine des lignages, périls de la mer et de la captivité, revers vus comme un signe, soupçon sur les décimes, croix prêchée contre des chrétiens) sont attestées par les prédicateurs et les textes du temps.
  • Tripoli est tombée en 1289 et la trêve avec le soudan d’Égypte a été rompue ; la menace pèse sur les dernières places latines.
  • Louis IX fut capturé en Égypte en 1250, racheté contre une lourde rançon, et mourut devant Tunis en 1270.
  • Le pape Nicolas IV, franciscain, prêche activement le secours de la Terre sainte.
  • Des renforts toscans et lombards ont massacré à Acre, l’été précédent, des marchands musulmans protégés par la trêve.

Ce que l’on ignore

  • L’issue de la menace qui pèse sur Acre n’est pas connue ; la ville tient.
  • On ignore si les princes et les peuples d’Occident se laisseront fléchir et prendront la croix en nombre.
  • On ne sait pas si un secours suffisant partira, ni s’il arriverait à temps.

Sources historiques utilisées

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Criticism of crusading

Article de Wikipédia en anglais recensant la critique du passage d’outremer au XIIIᵉ siècle : lassitude, revers interprétés comme un signe défavorable, défiance envers le financement (décimes) et la prédication, croix prêchée contre des chrétiens. Consulté pour établir le corpus d’objections que l’auteur rapporte et combat.

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Objections to Crusades Answered — Humbert of Romans

Article du Christian History Institute exposant les objections au passage listées et réfutées par Humbert de Romans (De praedicatione crucis, Concile de Lyon 1274) : gagner le Ciel chez soi, le coût, le péril de la mort et de la captivité, les échecs répétés, le soupçon sur les deniers. Consulté pour la teneur exacte du débat d’époque.

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Rutebeuf — La Disputaison du croisé et du décroisé

Article de Wikipédia en français sur Rutebeuf, mentionnant « La Disputaison du croisé et du décroisé », débat versifié où s’affrontent celui qui prend la croix et celui qui la refuse. Consulté comme témoignage direct de la controverse contemporaine sur le passage.

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Seventh Crusade

Article de Wikipédia en anglais sur l’expédition de Louis IX en Égypte (1248-1254) : sa défaite, sa capture et la rançon versée au soudan. Consulté pour l’exemple du roi Louis que l’auteur cite ; sa mort devant Tunis en 1270 relève de l’expédition suivante.

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Pope Nicholas IV

Article de Wikipédia en anglais sur Nicolas IV, premier pape franciscain, et son appel au secours de la Terre sainte. Consulté pour la figure du Saint-Père « de notre ordre » invoquée par l’auteur.

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Siege of Acre (1291)

Article de Wikipédia en anglais : la chute de Tripoli en 1289, le massacre par des renforts toscans et lombards de marchands musulmans protégés par la trêve à l’été 1290, et la rupture de la trêve à l’origine de la menace sur Acre. Consulté pour les faits d’Outremer que l’auteur mentionne avec amertume.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — un prédicateur de la croix

Aujourd’hier publie ici, sous la plume plausible d’un frère mineur prêchant le passage en Occident au printemps 1291, une tribune qui plaide pour le secours de la Terre sainte tout en rapportant honnêtement les objections du temps. Les arguments contradictoires sont établis par les sources ; la voix, engagée et découragée, est un dispositif d’immersion, jamais la position du journal. Écrite avant que rien ne soit connu du sort d’Acre.

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6 avril 12916 min