Nos divisions nous perdent
On lève les yeux vers le ciel pour lui demander pourquoi il nous abandonne. Un sergent du roi, qui garde les murs depuis le premier jour, répond ici que le mal n’est pas là-haut, mais entre nous : une ville qui compte autant de maîtres que de quartiers se défend mal. Tribune signée ; la rédaction ouvre ces colonnes au débat sans le faire sien.
J’entends, sur les courtines, une même plainte revenir de bouche en bouche : le ciel nous aurait retiré sa faveur, Dieu punirait nos péchés, et voilà pourquoi l’Infidèle est sous nos murs et nos tours croulent. Je veux bien qu’on prie, et je prie comme les autres. Mais je monte la garde depuis le premier jour du siège, et je vois de mes yeux une autre cause, plus basse et plus proche que le ciel : nous ne nous perdons pas d’en haut, nous nous perdons du dedans. Cette ville a plus de maîtres qu’elle n’a de portes, et chacun commande chez soi.
Qu’on me pardonne de le dire tout net, car il n’est plus temps des ménagements. Acre n’est pas une ville, c’est une poignée de villes serrées dans une même enceinte, qui se souffrent sans s’aimer. Le Vénitien tient son quai, le Génois le sien, le Pisan son fondouk ; le Temple garde son quartier, l’Hôpital le sien, les chevaliers de l’Allemagne le leur ; et par-dessus tout cela un roi qui, la plupart du temps, règne de son île. Demandez qui commande à Acre : vous aurez dix réponses, ce qui revient à dire aucune.
Les communes qui se haïssent plus que l’ennemi
Que l’on se souvienne, car la mémoire est courte quand elle arrange. Il n’y a pas si longtemps — nos pères l’ont vécu, et quelques vieux d’ici s’en souviennent encore — Vénitiens et Génois se sont fait dans cette ville même une guerre ouverte, pour un tas de pierres et un monastère qu’on nommait Saint-Sabas. On s’est battu de quai à quai, de tour à tour, avec des machines et des galées, dans les rues d’Acre, pendant des années. Pise et le Temple d’un bord, l’Hôpital de l’autre, chacun tirant la chrétienté par un pan de son manteau jusqu’à le déchirer. Les Génois y ont perdu leur quartier et sont allés bouder à Tyr. On a compté les morts par milliers, dit-on, entre gens qui portaient tous la croix.
Voilà ce que nous sommes : des marchands qui, pour un droit de péage ou une chapelle disputée, arment des navires les uns contre les autres à portée de vue des Sarrasins. Croit-on que l’Infidèle l’ignore ? Il sait mieux que personne que le Génois ne lèvera pas le petit doigt pour sauver le comptoir du Vénitien, et que le Pisan regarderait presque d’un bon œil le malheur de son rival. Une cité où l’on hait son voisin de rue plus que l’ennemi campé sous les murs offre à qui l’assiège la plus commode des brèches : celle qui est déjà dans les cœurs.
Autant de bannières, autant de capitaines
Et ne croyez pas que les moines-soldats fassent mieux que les marchands. Je révère le Temple et l’Hôpital, et Dieu sait si leurs frères meurent bravement sur ces murs ; je ne mets pas leur courage en doute, je mets en doute qu’ils obéissent à une même tête. Le grand maître du Temple commande aux siens, le maréchal de l’Hôpital aux siens, le maître de l’Allemagne aux siens, et chacun tient son morceau de rempart comme il l’entend. Quand une sortie se prépare, il faut que trois ou quatre maîtres s’accordent, et l’on a vu de belles occasions se dénouer en palabres pendant que l’ennemi, lui, n’a qu’un seul maître à écouter.
Car voilà le fond de l’affaire. En face de nous, tout obéit à un seul homme, le sultan, dont un mot met en branle les machines, les mineurs et l’assaut. Chez nous, un même mot doit être répété, discuté, marchandé entre le roi ou son lieutenant, les maîtres des ordres, les consuls des communes et les seigneurs du pays, dont pas un ne veut céder son rang à l’autre. Une armée qui a dix chefs n’en a pas ; elle a dix avis et pas une volonté. On ne défend pas une muraille par comité.
Un roi trop loin, une ville sans tête
On dira que nous avons un roi, et c’est vrai. Mais notre roi vit à Chypre, et son royaume de Jérusalem, dont Acre est le dernier grand fleuron, il le gouverne le plus souvent de l’autre côté de la mer, par lieutenants interposés. Il est venu, cette fois, et l’on a vu ce que valait une main ferme au sommet : les cœurs se sont relevés le jour de son débarquement. Mais une ville a besoin d’une tête tous les jours, pas quinze jours par siège. Là où le sultan est partout à la fois par ses ordres, notre seigneur est le plus souvent une voile à l’horizon.
Je ne jette la pierre à personne en particulier, car le mal n’est pas d’un homme, il est de notre façon d’être ensemble. Nous avons bâti en Terre sainte, quartier après quartier, franchise après franchise, une ville où chacun est chez lui et personne chez tous. Cela faisait notre richesse au temps du négoce ; cela fait notre faiblesse au temps du fer. Ce que je demande, avant qu’il ne soit trop tard, c’est qu’on remette pour un temps les rancunes de comptoir au fourreau, et qu’un seul commande, fût-il génois pour un Vénitien ou vénitien pour un Génois. Mieux vaut un chef qu’on n’aime pas qu’une ville qui n’en a aucun.
Que le ciel nous aide, oui. Mais le ciel aide ceux qui se tiennent la main sur le rempart, non ceux qui se la disputent. Si Acre tombe — et je prie de toute mon âme qu’elle tienne —, qu’au moins on ne mente pas sur la cause en la renvoyant toute à Dieu. Une part en sera à nous, à nos quatre commandements, à nos trois communes et à nos rancunes plus vieilles que ce siège. Voilà ce qu’un simple sergent voit d’en bas, la lance à la main ; les clercs jugeront si j’ai tort.