← Retour à l’édition Opinion

Nos divisions nous perdent

On lève les yeux vers le ciel pour lui demander pourquoi il nous abandonne. Un sergent du roi, qui garde les murs depuis le premier jour, répond ici que le mal n’est pas là-haut, mais entre nous : une ville qui compte autant de maîtres que de quartiers se défend mal. Tribune signée ; la rédaction ouvre ces colonnes au débat sans le faire sien.

Geoffroi, sergent du roi 16 mai 1291 6 min de lecture

J’entends, sur les courtines, une même plainte revenir de bouche en bouche : le ciel nous aurait retiré sa faveur, Dieu punirait nos péchés, et voilà pourquoi l’Infidèle est sous nos murs et nos tours croulent. Je veux bien qu’on prie, et je prie comme les autres. Mais je monte la garde depuis le premier jour du siège, et je vois de mes yeux une autre cause, plus basse et plus proche que le ciel : nous ne nous perdons pas d’en haut, nous nous perdons du dedans. Cette ville a plus de maîtres qu’elle n’a de portes, et chacun commande chez soi.

Qu’on me pardonne de le dire tout net, car il n’est plus temps des ménagements. Acre n’est pas une ville, c’est une poignée de villes serrées dans une même enceinte, qui se souffrent sans s’aimer. Le Vénitien tient son quai, le Génois le sien, le Pisan son fondouk ; le Temple garde son quartier, l’Hôpital le sien, les chevaliers de l’Allemagne le leur ; et par-dessus tout cela un roi qui, la plupart du temps, règne de son île. Demandez qui commande à Acre : vous aurez dix réponses, ce qui revient à dire aucune.

Les communes qui se haïssent plus que l’ennemi

Que l’on se souvienne, car la mémoire est courte quand elle arrange. Il n’y a pas si longtemps — nos pères l’ont vécu, et quelques vieux d’ici s’en souviennent encore — Vénitiens et Génois se sont fait dans cette ville même une guerre ouverte, pour un tas de pierres et un monastère qu’on nommait Saint-Sabas. On s’est battu de quai à quai, de tour à tour, avec des machines et des galées, dans les rues d’Acre, pendant des années. Pise et le Temple d’un bord, l’Hôpital de l’autre, chacun tirant la chrétienté par un pan de son manteau jusqu’à le déchirer. Les Génois y ont perdu leur quartier et sont allés bouder à Tyr. On a compté les morts par milliers, dit-on, entre gens qui portaient tous la croix.

Voilà ce que nous sommes : des marchands qui, pour un droit de péage ou une chapelle disputée, arment des navires les uns contre les autres à portée de vue des Sarrasins. Croit-on que l’Infidèle l’ignore ? Il sait mieux que personne que le Génois ne lèvera pas le petit doigt pour sauver le comptoir du Vénitien, et que le Pisan regarderait presque d’un bon œil le malheur de son rival. Une cité où l’on hait son voisin de rue plus que l’ennemi campé sous les murs offre à qui l’assiège la plus commode des brèches : celle qui est déjà dans les cœurs.

Autant de bannières, autant de capitaines

Et ne croyez pas que les moines-soldats fassent mieux que les marchands. Je révère le Temple et l’Hôpital, et Dieu sait si leurs frères meurent bravement sur ces murs ; je ne mets pas leur courage en doute, je mets en doute qu’ils obéissent à une même tête. Le grand maître du Temple commande aux siens, le maréchal de l’Hôpital aux siens, le maître de l’Allemagne aux siens, et chacun tient son morceau de rempart comme il l’entend. Quand une sortie se prépare, il faut que trois ou quatre maîtres s’accordent, et l’on a vu de belles occasions se dénouer en palabres pendant que l’ennemi, lui, n’a qu’un seul maître à écouter.

Car voilà le fond de l’affaire. En face de nous, tout obéit à un seul homme, le sultan, dont un mot met en branle les machines, les mineurs et l’assaut. Chez nous, un même mot doit être répété, discuté, marchandé entre le roi ou son lieutenant, les maîtres des ordres, les consuls des communes et les seigneurs du pays, dont pas un ne veut céder son rang à l’autre. Une armée qui a dix chefs n’en a pas ; elle a dix avis et pas une volonté. On ne défend pas une muraille par comité.

Un roi trop loin, une ville sans tête

On dira que nous avons un roi, et c’est vrai. Mais notre roi vit à Chypre, et son royaume de Jérusalem, dont Acre est le dernier grand fleuron, il le gouverne le plus souvent de l’autre côté de la mer, par lieutenants interposés. Il est venu, cette fois, et l’on a vu ce que valait une main ferme au sommet : les cœurs se sont relevés le jour de son débarquement. Mais une ville a besoin d’une tête tous les jours, pas quinze jours par siège. Là où le sultan est partout à la fois par ses ordres, notre seigneur est le plus souvent une voile à l’horizon.

Je ne jette la pierre à personne en particulier, car le mal n’est pas d’un homme, il est de notre façon d’être ensemble. Nous avons bâti en Terre sainte, quartier après quartier, franchise après franchise, une ville où chacun est chez lui et personne chez tous. Cela faisait notre richesse au temps du négoce ; cela fait notre faiblesse au temps du fer. Ce que je demande, avant qu’il ne soit trop tard, c’est qu’on remette pour un temps les rancunes de comptoir au fourreau, et qu’un seul commande, fût-il génois pour un Vénitien ou vénitien pour un Génois. Mieux vaut un chef qu’on n’aime pas qu’une ville qui n’en a aucun.

Que le ciel nous aide, oui. Mais le ciel aide ceux qui se tiennent la main sur le rempart, non ceux qui se la disputent. Si Acre tombe — et je prie de toute mon âme qu’elle tienne —, qu’au moins on ne mente pas sur la cause en la renvoyant toute à Dieu. Une part en sera à nous, à nos quatre commandements, à nos trois communes et à nos rancunes plus vieilles que ce siège. Voilà ce qu’un simple sergent voit d’en bas, la lance à la main ; les clercs jugeront si j’ai tort.

Le contexte

Acre est, depuis la reprise de la ville par la troisième croisade en 1191, la capitale du royaume résiduel de Jérusalem ; elle abrite côte à côte des quartiers autonomes tenus par les communes marchandes italiennes (Venise, Gênes, Pise) et par les ordres militaires (Temple, Hôpital, chevaliers Teutoniques), chacun disposant de ses propres franchises et de son propre commandement.

La guerre dite de Saint-Sabas (vers 1256-1270) a opposé, dans Acre même et jusqu’à Tyr, Venise — soutenue de Pise, du Temple et des Teutoniques — à Gênes — appuyée de l’Hôpital et d’une part de la noblesse du pays ; le conflit, né d’une querelle de propriété autour du monastère de Saint-Sabas, se solda par l’éviction des Génois de leur quartier d’Acre.

Le royaume de Jérusalem est porté par Henri II de Lusignan, qui règne aussi sur Chypre et y réside le plus souvent, gouvernant Acre par l’intermédiaire de lieutenants ; il a débarqué en personne dans la ville assiégée début mai 1291 avec des renforts avant d’en repartir vers le milieu du mois.

L’armée qui assiège Acre depuis le début d’avril 1291 obéit à un commandement unique, celui du sultan mamelouk al-Ashraf Khalil, qui a fait effondrer par la sape plusieurs tours de l’enceinte extérieure.

État des informations

Cette tribune est signée et n’engage que son auteur, un sergent au service du roi. Que les communes italiennes et les ordres militaires soient divisés, et qu’Acre n’ait pas de commandement unifié, sont des faits documentés — la guerre de Saint-Sabas en est l’exemple le plus net. En revanche, faire de ces divisions la cause première du désastre en cours est un jugement de l’auteur, qui l’oppose à ceux qui invoquent le seul châtiment du ciel ; la rédaction ne tranche pas ce débat et s’en tient à ce qui est connaissable à la date, sans rien présumer de la suite.

Ce que l’on sait

  • Acre est divisée en quartiers autonomes tenus par des communes marchandes rivales (Venise, Gênes, Pise) et par plusieurs ordres militaires distincts (Temple, Hôpital, Teutoniques), chacun avec ses propres franchises et son propre chef.
  • La guerre de Saint-Sabas (vers 1256-1270) a dressé, dans Acre même, ces communes et ces ordres les uns contre les autres, Venise, Pise et le Temple contre Gênes et l’Hôpital, et s’est achevée par l’expulsion des Génois de leur quartier.
  • Il n’existe pas, à Acre, de commandement militaire unique reconnu de tous : le roi (le plus souvent à Chypre), les maîtres des ordres et les consuls des communes commandent chacun pour leur part.
  • L’armée assiégeante mamelouke obéit, elle, à un commandement unique, celui du sultan al-Ashraf Khalil.

Ce que l’on ignore

  • L’issue du siège, que cette tribune ne présume pas.
  • Le poids causal réel des divisions franques dans les difficultés de la défense : que ces divisions existent est un fait, mais la part exacte qu’elles prennent dans le péril de la ville relève du jugement de l’auteur et fait débat.

Sources historiques utilisées

secondary

Guerre de Saint-Sabas

Article de Wikipédia en français sur la guerre de Saint-Sabas (vers 1256-1270) : conflit né à Acre d’une querelle de propriété autour du monastère de Saint-Sabas, opposant Venise, appuyée de Pise, du Temple et des Teutoniques, à Gênes, soutenue de l’Hôpital et d’une part des Ibelin, et se soldant par l’éviction des Génois de leur quartier. Consulté pour établir la réalité et les alliances des divisions franques d’Acre.

secondary

Siège de Saint-Jean-d’Acre (1291)

Articles de Wikipédia (versions française et anglaise) sur le siège de 1291 : coexistence à Acre des quartiers autonomes des communes et des ordres, absence de commandement unifié de la défense, unité de commandement de l’armée mamelouke sous al-Ashraf Khalil, arrivée puis départ d’Henri II. Consulté pour la situation politique et militaire de la ville assiégée.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — une tribune signée

Aujourd’hier publie ici, à la manière des feuilles de camp, la tribune signée d’un sergent du roi qui impute le péril d’Acre aux divisions des communes et des ordres plutôt qu’au seul courroux du ciel. Le dispositif expose ce jugement comme un jugement, porté par une voix identifiée et engagée, en contrepoint des articles qui posent la question de la faute, sans que le journal prenne parti ni laisse filtrer l’issue du siège.

Articles liés