Le roi a repris la mer : fuite ou raison ?
Il y a un jour ou deux, la voile du roi Henri a disparu vers Chypre. Depuis, la question court d’un rempart à l’autre, et divise ceux-là mêmes qui montent la garde côte à côte. Un marchand de la commune pisane, resté dans la ville, livre ici son sentiment — le sien seul, la rédaction ouvrant ces colonnes au débat sans le trancher.
On ne parle plus d’autre chose sur les courtines. Le roi Henri, venu de Chypre voilà une douzaine de jours avec ses navires et ses gens, a repris la mer vers son île, laissant derrière lui la ville, sa garnison et, dit-on, une part de ses propres hommes. Aussitôt les langues se sont partagées en deux camps qui ne se parlent qu’en s’échauffant : les uns crient à la dérobade, les autres jurent que le prince a fait ce qu’un prince devait faire. J’ai écouté les deux, aux portes comme aux tavernes du port, et je veux ici les rapporter l’un et l’autre, car je ne me sens pas le droit de choisir à la place de plus savants que moi.
Que l’on m’entende bien : je n’écris pas pour disculper ni pour accabler. J’écris parce qu’une ville assiégée qui se querelle sur le compte de son roi s’affaiblit deux fois, et qu’il vaut mieux poser les raisons à plat que les laisser fermenter en soupçons. Voici donc, aussi honnêtement que je le puis, ce qui se dit d’un bord et de l’autre.
Ceux qui parlent de fuite
Les plus durs ne mâchent pas leurs mots. Un roi, disent-ils, est le premier soldat de son royaume ; sa place est là où l’on meurt, non sur le pont d’une galée qui s’éloigne. Henri porte deux couronnes, celle de Chypre et celle de Jérusalem : c’est de cette dernière que relève Acre, et l’on trouve étrange que le roi de Jérusalem quitte la seule grande ville qui lui reste de ce royaume-là, au moment précis où les tours commencent à crouler sous la sape. La tour du Roi n’est plus qu’un amas qui a jeté l’effroi sur bien des cœurs ; c’est, murmure-t-on, quand la muraille penche que l’on juge les hommes.
On ajoute, à voix plus basse, que le roi est de santé fragile, sujet à des maux qui le terrassent parfois sans crier gare, et que d’aucuns y voient un prétexte commode autant qu’une gêne réelle. Enfin l’on rappelle que sa voile n’est pas la première à cingler vers Chypre : depuis des jours, des barques quittent le port chargées de ceux qui ont de quoi payer le passage. Que le roi en personne s’embarque, disent ces gens, c’est donner à tous le signal qu’il est permis de partir — et rien n’use plus vite une défense que l’exemple venu d’en haut.
Ceux qui parlent de raison
Les autres répondent, et leurs arguments ne sont pas légers. Henri, rappellent-ils, n’est pas venu les mains vides : il a débarqué voilà une douzaine de jours avec des chevaliers, des gens de pied et des vivres, et l’on a bien vu, ce jour-là, les cœurs se relever sur les murs. Qui a secouru la ville ne l’a pas trahie. Et il n’a pas tout remmené : ses gens, dit-on, tiennent encore leur poste, et son frère est demeuré dans la place. Ce n’est pas là le geste d’un homme qui sauve sa peau et abandonne les siens.
Surtout, plaident-ils, un roi n’est pas un chevalier de rang : il est la tête d’un royaume, et cette tête, on ne la risque pas à la légère. Chypre est aujourd’hui la dernière grande terre franque sûre de ces côtes, la base d’où pourraient repartir demain des secours, des flottes, une reconquête. Un souverain pris ou tué sous ces murs, c’est Chypre elle-même mise en péril, et avec elle tout espoir d’un retour. Se conserver pour mieux revenir, concluent-ils, n’est pas fuir : c’est peser froidement où le prince est le plus utile aux chrétiens. Il n’y a rien de déshonorant à préférer la raison du royaume au panache d’un trépas.
Pourquoi je ne tranche pas
Voilà les deux lectures d’un même embarquement, et je confesse ne pas savoir laquelle emporter. Le même départ peut être, selon le cœur qu’on y met, une reculade honteuse ou un calcul de sage ; et le pis est que nul, aujourd’hui, ne peut prouver l’un contre l’autre, car c’est l’intention du roi qui ferait la différence, et l’intention d’un prince est chose que Dieu seul lit à coup sûr.
Je me contenterai donc de ceci : que chacun, sur ces murs, garde pour l’ennemi la colère qu’il dépense contre son voisin de courtine. Que le roi ait bien ou mal fait, la ville, elle, est toujours là, et ce sont nos bras qui la tiennent, non les commentaires que nous faisons sur les voiles parties. Le jugement sur Henri, laissons-le à ceux qui verront la suite ; le rempart, lui, ne peut attendre.