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À qui la faute ?

Un frère prêcheur d’Acre ose, du haut de la chaire, nommer la faute des nôtres : cette guerre n’est pas tombée du ciel, elle est née d’un crime commis par des chrétiens l’été dernier. Il ne parle qu’en son nom ; la rédaction lui ouvre ses colonnes sans le faire sien.

Frère Thomas, de l’ordre des Prêcheurs 5 mai 1291 5 min de lecture

On m’arrête à tous les coins de rue, depuis que les machines du sultan battent nos tours, pour me poser la même question, les yeux tournés vers le ciel : pourquoi Dieu permet-il que les Infidèles nous pressent ainsi ? Qu’avons-nous fait pour mériter cela ? Je suis frère prêcheur, et mon office est de dire la vérité même quand elle blesse. Alors je réponds sans détour, non pour accabler des gens qui souffrent déjà, mais parce qu’un mal que l’on ne nomme pas ne se guérit jamais : cette guerre, mes frères, nous l’avons appelée sur nous. Elle est née d’un crime, et le crime est le nôtre.

Je n’écris pas cela le cœur léger. J’ai prié pour cette ville, j’y prêche, j’y confesse, et je veux qu’elle tienne. Mais je n’ai pas le droit de laisser croire que nous sommes des innocents frappés sans raison. Nous ne le sommes pas. Regardons en face ce qui s’est passé l’été dernier, avant de lever les mains vers Dieu comme des victimes.

Le crime de l’été dernier

L’an passé, aux mois chauds, des croisés fraîchement débarqués, venus d’au-delà des mers à l’appel du Saint-Père, se sont répandus dans Acre. On les avait recrutés pour défendre la Terre sainte ; ils n’avaient ni la discipline des ordres ni la connaissance du pays. Mal encadrés, échauffés, ils se sont jetés sur des marchands et des paysans musulmans qui étaient entrés en ville, en toute paix, pour y vendre leur récolte et leurs bêtes. Ils en ont massacré, dit-on, un grand nombre, et l’on rapporte que des chrétiens de langue orientale, pris pour des Sarrasins à cause de leur barbe et de leur habit, tombèrent dans le même carnage.

Ces gens-là ne portaient pas les armes contre nous. Ils venaient au marché sous la protection d’une trêve jurée. Car il faut le rappeler bien haut : nous avions conclu avec le sultan Qalâwûn une trêve, et cette trêve était notre parole, la parole du royaume et celle des chrétiens d’Acre. Ceux que l’on a égorgés au bazar, nous leur avions promis la paix. Verser leur sang, ce n’était pas seulement tuer des hommes désarmés ; c’était rompre un serment, et le rompre par la pire des félonies.

La trêve rompue, les coupables gardés

Un crime commis dans la fièvre eût peut-être trouvé grâce, si nous l’avions aussitôt réparé. Nous ne l’avons pas fait. Le sultan a réclamé qu’on lui livrât les meurtriers pour qu’ils fussent jugés. C’était son droit, et c’était notre devoir. Or les nôtres, réunis en conseil, ont refusé. On a plaidé nos coutumes, nos libertés, le privilège de juger nous-mêmes les nôtres. On a préféré couvrir des assassins plutôt que d’honorer la parole donnée.

Voilà ce que je ne puis taire. On a mis dans la balance, d’un côté la vie de quelques brigands que la justice réclamait, de l’autre la paix de toute la Terre sainte et la foi jurée d’un royaume chrétien — et l’on a choisi les brigands. Je sais bien qu’on redoutait, en les livrant, de reconnaître nos torts et d’humilier la croix devant l’Infidèle. Mais on n’honore pas la croix en protégeant ceux qui la déshonorent. Un peuple qui refuse de rendre justice pour un parjure prend le parjure à son compte.

Nous récoltons ce que nous avons semé

Que s’est-il passé ensuite, chacun le sait. Le vieux sultan a levé son armée. Dieu l’a rappelé avant qu’il ne marche sur nous ; mais son fils, dit-on, a juré sur le corps de son père de venir prendre Acre, et le voici sous nos murs avec une puissance dont on n’ose dire le nombre. Beaucoup, ici, veulent voir dans cette armée le seul acharnement de l’Infidèle contre la foi. Je vois autre chose : je vois la moisson d’un champ que nous avons nous-mêmes ensemencé. Nous avons semé le sang au marché ; nous récoltons le fer sous nos remparts.

Qu’on ne se méprenne pas sur ma pensée. Je ne dis pas que le sultan soit juste, ni que la guerre sainte soit une erreur, ni qu’il faille tendre le cou. Je dis que le châtiment qui s’abat sur nous a une cause, et que cette cause, nous l’avons dans notre propre camp. Les murailles nous garderont peut-être le corps ; elles ne laveront pas la faute. Tant que nous n’aurons pas reconnu que le tort fut nôtre, nous combattrons avec une conscience malade, et l’on ne combat pas bien avec une conscience malade.

Ce que je demande

Je sais ce qu’on m’objectera. Que le fils de Qalâwûn cherchait de toute façon un prétexte, et qu’il l’eût trouvé ailleurs si nous ne le lui avions fourni. Peut-être. Je n’ai pas à sonder le cœur des princes sarrasins. Mais le prétexte, c’est nous qui l’avons donné, et pire, nous lui avons donné le droit : car il peut aujourd’hui se présenter en homme dont on a violé la trêve, et nous, qui aurions dû être les gardiens de la parole jurée, nous sommes ceux qui l’ont rompue.

Je ne prêche donc pas seulement les armes. Je prêche la pénitence. Que ceux qui ont du pouvoir dans cette ville reconnaissent la faute au lieu de la farder ; qu’on prie pour les innocents que les nôtres ont tués comme on prie pour les nôtres ; que l’on cesse de crier à l’injustice comme si nos mains étaient pures. Alors, peut-être, si Dieu veut nous garder Acre, Il nous la gardera à des hommes redevenus dignes de la défendre. Je ne parle ici qu’en mon nom de simple frère, et je sais que ma voix déplaira. Je l’élève tout de même, parce que c’est mon office, et parce qu’une ville ne se redresse pas sur un mensonge.

Le contexte

Une trêve avait été conclue entre le royaume de Jérusalem et le sultan mamelouk Qalâwûn ; elle liait la commune d’Acre et les chrétiens de la ville.

À l’été 1290, des croisés récemment débarqués, recrutés en Occident à l’appel du pape Nicolas IV, massacrèrent à Acre des marchands et paysans musulmans venus commercer, ainsi que, rapporte-t-on, des chrétiens orientaux pris pour des Sarrasins.

Le sultan réclama la remise des coupables ; le conseil d’Acre refusa de les livrer, invoquant le droit de juger les siens.

Qalâwûn leva son armée puis mourut en novembre 1290 ; son fils al-Ashraf Khalil reprit l’entreprise et vint mettre le siège devant Acre au printemps 1291.

État des informations

Cette tribune est signée : elle expose le jugement d’un frère prêcheur d’Acre, non la position de la rédaction. Le fait qu’elle invoque — le massacre de 1290 en violation de la trêve, et le refus de livrer les coupables, à l’origine de la guerre — est établi par les sources. L’interprétation morale (la faute franque comme cause d’un châtiment divin, l’appel à la pénitence) appartient à l’auteur, et le lecteur la lira comme un point de vue d’époque, non comme un verdict du journal.

Ce que l’on sait

  • Une trêve liait la commune d’Acre au sultan Qalâwûn au moment du massacre.
  • À l’été 1290, des croisés fraîchement débarqués massacrèrent à Acre des marchands et paysans musulmans, en violation de cette trêve.
  • Le sultan exigea qu’on lui livrât les coupables ; le conseil d’Acre refusa de les remettre.
  • Ce refus et ce massacre sont à l’origine de la reprise de la guerre : Qalâwûn mobilisa son armée, mourut en novembre 1290, et son fils al-Ashraf Khalil poursuivit l’entreprise contre Acre.

Ce que l’on ignore

  • L’issue du siège en cours n’est pas connue.
  • Le nombre exact des victimes du massacre de 1290 n’est pas établi ; les récits varient.
  • On ignore si le sultan aurait cherché un autre prétexte à la guerre en l’absence du massacre.

Sources historiques utilisées

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Siège de Saint-Jean-d’Acre (1291)

Article de Wikipédia en français : la trêve avec Qalâwûn, le massacre de marchands et paysans musulmans par des croisés fraîchement débarqués, le refus de livrer les coupables et l’enchaînement vers la guerre. Consulté pour établir le casus belli invoqué par l’auteur.

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Siege of Acre (1291)

Article de Wikipédia en anglais : le massacre de l’été 1290 par des renforts croisés, la demande d’extradition des coupables, le refus du conseil d’Acre, la mobilisation puis la mort de Qalâwûn en novembre 1290 et la reprise du siège par al-Ashraf Khalil. Consulté pour recouper les faits.

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Qalawun

Article de Wikipédia en anglais sur le sultan Qalâwûn : la trêve avec les États latins et le contexte de sa rupture après le massacre de 1290. Consulté pour la figure du sultan invoqué par l’auteur.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — une tribune signée

Aujourd’hier publie ici, sous la plume plausible d’un frère prêcheur d’Acre, une tribune qui nomme la faute franque à l’origine de la guerre. Le dispositif expose une voix d’époque engagée : le fait invoqué est établi par les sources, mais le jugement moral et l’appel à la pénitence sont ceux de l’auteur, jamais la position du journal.

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Contexte

D’où vient cette guerre : la trêve rompue de l’été passé

Le soudan campe sous nos murs, et déjà l’on s’interroge, dans la ville : par quelle faute en sommes-nous là ? Nous avons voulu remonter le fil sans le farder. Il ne nous mène pas à une agression sarrasine, mais à un forfait des nôtres, commis l’été dernier, la paix jurée encore fraîche. Le dire ne nous coûte pas moins qu’à un autre ; mais un chroniqueur qui tairait la cause n’écrirait plus qu’un plaidoyer.

6 avril 12916 min