À qui la faute ?
Un frère prêcheur d’Acre ose, du haut de la chaire, nommer la faute des nôtres : cette guerre n’est pas tombée du ciel, elle est née d’un crime commis par des chrétiens l’été dernier. Il ne parle qu’en son nom ; la rédaction lui ouvre ses colonnes sans le faire sien.
On m’arrête à tous les coins de rue, depuis que les machines du sultan battent nos tours, pour me poser la même question, les yeux tournés vers le ciel : pourquoi Dieu permet-il que les Infidèles nous pressent ainsi ? Qu’avons-nous fait pour mériter cela ? Je suis frère prêcheur, et mon office est de dire la vérité même quand elle blesse. Alors je réponds sans détour, non pour accabler des gens qui souffrent déjà, mais parce qu’un mal que l’on ne nomme pas ne se guérit jamais : cette guerre, mes frères, nous l’avons appelée sur nous. Elle est née d’un crime, et le crime est le nôtre.
Je n’écris pas cela le cœur léger. J’ai prié pour cette ville, j’y prêche, j’y confesse, et je veux qu’elle tienne. Mais je n’ai pas le droit de laisser croire que nous sommes des innocents frappés sans raison. Nous ne le sommes pas. Regardons en face ce qui s’est passé l’été dernier, avant de lever les mains vers Dieu comme des victimes.
Le crime de l’été dernier
L’an passé, aux mois chauds, des croisés fraîchement débarqués, venus d’au-delà des mers à l’appel du Saint-Père, se sont répandus dans Acre. On les avait recrutés pour défendre la Terre sainte ; ils n’avaient ni la discipline des ordres ni la connaissance du pays. Mal encadrés, échauffés, ils se sont jetés sur des marchands et des paysans musulmans qui étaient entrés en ville, en toute paix, pour y vendre leur récolte et leurs bêtes. Ils en ont massacré, dit-on, un grand nombre, et l’on rapporte que des chrétiens de langue orientale, pris pour des Sarrasins à cause de leur barbe et de leur habit, tombèrent dans le même carnage.
Ces gens-là ne portaient pas les armes contre nous. Ils venaient au marché sous la protection d’une trêve jurée. Car il faut le rappeler bien haut : nous avions conclu avec le sultan Qalâwûn une trêve, et cette trêve était notre parole, la parole du royaume et celle des chrétiens d’Acre. Ceux que l’on a égorgés au bazar, nous leur avions promis la paix. Verser leur sang, ce n’était pas seulement tuer des hommes désarmés ; c’était rompre un serment, et le rompre par la pire des félonies.
La trêve rompue, les coupables gardés
Un crime commis dans la fièvre eût peut-être trouvé grâce, si nous l’avions aussitôt réparé. Nous ne l’avons pas fait. Le sultan a réclamé qu’on lui livrât les meurtriers pour qu’ils fussent jugés. C’était son droit, et c’était notre devoir. Or les nôtres, réunis en conseil, ont refusé. On a plaidé nos coutumes, nos libertés, le privilège de juger nous-mêmes les nôtres. On a préféré couvrir des assassins plutôt que d’honorer la parole donnée.
Voilà ce que je ne puis taire. On a mis dans la balance, d’un côté la vie de quelques brigands que la justice réclamait, de l’autre la paix de toute la Terre sainte et la foi jurée d’un royaume chrétien — et l’on a choisi les brigands. Je sais bien qu’on redoutait, en les livrant, de reconnaître nos torts et d’humilier la croix devant l’Infidèle. Mais on n’honore pas la croix en protégeant ceux qui la déshonorent. Un peuple qui refuse de rendre justice pour un parjure prend le parjure à son compte.
Nous récoltons ce que nous avons semé
Que s’est-il passé ensuite, chacun le sait. Le vieux sultan a levé son armée. Dieu l’a rappelé avant qu’il ne marche sur nous ; mais son fils, dit-on, a juré sur le corps de son père de venir prendre Acre, et le voici sous nos murs avec une puissance dont on n’ose dire le nombre. Beaucoup, ici, veulent voir dans cette armée le seul acharnement de l’Infidèle contre la foi. Je vois autre chose : je vois la moisson d’un champ que nous avons nous-mêmes ensemencé. Nous avons semé le sang au marché ; nous récoltons le fer sous nos remparts.
Qu’on ne se méprenne pas sur ma pensée. Je ne dis pas que le sultan soit juste, ni que la guerre sainte soit une erreur, ni qu’il faille tendre le cou. Je dis que le châtiment qui s’abat sur nous a une cause, et que cette cause, nous l’avons dans notre propre camp. Les murailles nous garderont peut-être le corps ; elles ne laveront pas la faute. Tant que nous n’aurons pas reconnu que le tort fut nôtre, nous combattrons avec une conscience malade, et l’on ne combat pas bien avec une conscience malade.
Ce que je demande
Je sais ce qu’on m’objectera. Que le fils de Qalâwûn cherchait de toute façon un prétexte, et qu’il l’eût trouvé ailleurs si nous ne le lui avions fourni. Peut-être. Je n’ai pas à sonder le cœur des princes sarrasins. Mais le prétexte, c’est nous qui l’avons donné, et pire, nous lui avons donné le droit : car il peut aujourd’hui se présenter en homme dont on a violé la trêve, et nous, qui aurions dû être les gardiens de la parole jurée, nous sommes ceux qui l’ont rompue.
Je ne prêche donc pas seulement les armes. Je prêche la pénitence. Que ceux qui ont du pouvoir dans cette ville reconnaissent la faute au lieu de la farder ; qu’on prie pour les innocents que les nôtres ont tués comme on prie pour les nôtres ; que l’on cesse de crier à l’injustice comme si nos mains étaient pures. Alors, peut-être, si Dieu veut nous garder Acre, Il nous la gardera à des hommes redevenus dignes de la défendre. Je ne parle ici qu’en mon nom de simple frère, et je sais que ma voix déplaira. Je l’élève tout de même, parce que c’est mon office, et parce qu’une ville ne se redresse pas sur un mensonge.