Ceux qui sont tombés le 18 mai
Deux des plus grands d’Outremer sont restés dans Acre quand la ville a cédé. Guillaume de Beaujeu, grand maître du Temple, frappé d’un trait à la porte Saint-Antoine ; Matthieu de Clermont, maréchal de l’Hôpital, tombé les armes à la main. De Chypre où nous a portés la mer, nous les couchons ici l’un près de l’autre, en séparant ce que nous savons de leur mort de ce que l’on commence déjà à en raconter.
Il faut nommer les morts avant que la rumeur ne les recouvre. Deux hommes que tout le royaume connaissait sont demeurés dans Acre au matin du 18 mai, quand la muraille intérieure s’ouvrit et que la ruée vers le port emporta le reste. Le grand maître du Temple, Guillaume de Beaujeu. Le maréchal de l’Hôpital, Matthieu de Clermont. L’un et l’autre commandaient depuis des semaines la défense des brèches ; l’un et l’autre y sont restés.
Nous écrivons ces lignes de Chypre, parmi les rescapés qui ont pu gagner une barque, et nous n’avons de leur fin que des récits rapportés par ceux qui étaient à leurs côtés. Nous les donnons pour ce qu’ils valent : la mort de ces deux hommes est certaine, chacun l’a vue ou en a reçu la nouvelle sur l’heure ; les mots et les gestes qu’on leur prête déjà, nous les rangeons à part, comme il convient de faire tant qu’aucune bouche sûre ne les a confirmés.
Guillaume de Beaujeu, grand maître du Temple
Il tenait le Temple depuis dix-huit ans. Élu maître de l’ordre au mois de mai 1273, alors qu’il se trouvait encore en Sicile, Guillaume de Beaujeu était de haute maison : issu des seigneurs de Beaujeu en Beaujolais, on le disait proche parent de la maison de France, par une cousinerie que nul en Terre sainte n’ignorait. Sous sa main, rapporte-t-on, le Temple fut honoré et redouté, et le sultan même le tenait pour homme de parole et de sens.
Au siège, il ne quitta guère les murs. On l’a vu, ces dernières semaines, aller d’une brèche à l’autre là où les machines et la sape faisaient reculer nos gens. Le 18 mai, avant que le jour fût haut, quand les Sarrasins percèrent l’enceinte, il combattait à la porte Saint-Antoine, du côté où l’effort de l’ennemi portait le plus fort. C’est là qu’un trait — javeline ou carreau, on ne s’accorde pas — l’atteignit sous l’aisselle, à l’endroit que la maille laisse à découvert quand le bras se lève.
Le coup fut mortel. On rapporte que, se retirant du combat, il fut pressé par des chevaliers qui le croyaient prendre la fuite, et qu’il leur répondit qu’il ne fuyait pas mais que le coup l’avait tué. Ces paroles, on nous les redit déjà de plusieurs manières, et nous ne les tenons pas pour ses mots exacts : nous savons seulement qu’il fut frappé, qu’on l’emporta hors de la mêlée, et qu’il rendit l’âme peu après, dans la maison du Temple où il fut enseveli.
Matthieu de Clermont, maréchal de l’Hôpital
L’autre nom est celui d’un homme d’Auvergne, maréchal de l’ordre de l’Hôpital, que la Terre sainte avait déjà vu à l’œuvre. Il commandait des renforts de son ordre à Tripoli, voici deux ans, quand la ville tomba ; il fut de ceux, peu nombreux, qui purent alors se sauver par mer. Il n’a pas voulu se sauver deux fois.
À Acre, on cite son nom parmi ceux qui firent front quand la muraille commença de céder. Lorsque, deux jours avant la chute, l’ennemi prit pied dans la ville, on rapporte qu’il arrêta les fuyards qui couraient vers le port, les rassembla et les ramena au combat, repoussant un temps les assaillants. Le 18 mai, il était encore aux premiers rangs, du côté du quartier des Génois. Il y tomba, les armes à la main.
Le maître de l’Hôpital, Jean de Villiers, qui a survécu à ses blessures, a dit de lui qu’il était noble, vaillant et sage aux armes. On ne sait pas dire l’heure précise de sa mort : les uns la placent dans la grande ruée du matin, d’autres la disent survenue plus tard, dans les combats qui suivirent la percée. Ce qui ne fait pas de doute, c’est qu’il n’a pas quitté la ville.
Ce qu’il faut retenir, ce qu’il faut se garder de croire
Deux hommes, deux ordres, une même fin dans les mêmes heures. Le Temple et l’Hôpital ont perdu, le même jour, leur grand maître et leur maréchal ; c’est assez pour mesurer ce qui s’est joué à Acre, sans qu’on ait besoin d’y ajouter.
Car déjà l’on brode. Sur les derniers mots de l’un, sur les derniers coups de l’autre, les récits enflent d’une barque à l’autre, et chacun tient à avoir vu ce qu’il n’a fait qu’entendre. Nous nous en tenons à ceci : Guillaume de Beaujeu est mort d’un trait reçu à la porte Saint-Antoine ; Matthieu de Clermont est mort les armes à la main du côté des Génois. Le reste, nous le laissons à ceux qui aiment les belles histoires, et à Dieu qui connaît la vérité des cœurs.