Que valent nos murailles contre leurs machines ?
Je sers l’arbalète sur le chemin de ronde depuis assez d’années pour savoir ce qu’une muraille peut porter et ce qu’elle ne peut pas. On me demande, sur les remparts comme aux tavernes du port, si nos deux enceintes et nos douze tours tiendront devant le train que les Sarrasins ont traîné jusqu’ici. Voici, sans fard de clerc, ce qu’un homme de métier en pense.
On regarde nos murs et l’on se rassure : deux enceintes l’une derrière l’autre, un fossé devant, douze tours qui portent les noms des rois et des grands pèlerins qui les ont bâties. C’est une belle chose à voir, et elle a déjà tenu tête à bien des orages. Mais une muraille ne se juge pas à l’œil, elle se juge à ce qu’on lui oppose. Et ce que l’Infidèle a mis en batterie ces derniers jours, de l’autre côté du fossé, je ne l’avais jamais vu rassemblé en un seul lieu.
Je ne veux pas grossir la peur, ce n’est pas mon office. Je veux dire les choses comme elles sont : ce qu’une pierre peut faire à un mur, ce qu’une mine peut faire à une tour, et pourquoi ce n’est pas la même chose. Car beaucoup, ici, comptent les tours et se croient sauvés. Un homme qui a vu tomber Tripoli il y a deux ans, ou qui a ouï ce qu’il advint d’Antioche et du Crac, sait que les grands sièges ne se perdent pas toujours par où l’on croit.
Ce que nous avons : deux enceintes, douze tours
Nul ne me contredira sur le compte de nos défenses, car chacun peut les longer. La ville est ceinte d’un double mur du côté de la terre : une enceinte extérieure, plus basse, et derrière elle une enceinte intérieure, plus haute, d’où l’on plonge sur la première. Entre les deux, un espace où l’assaillant qui aurait forcé le mur bas se trouverait pris sous le tir du mur haut. Douze tours jalonnent cette ceinture, chacune bâtie et payée par un prince ou un riche pèlerin qui y a laissé son nom : la tour du Roi Hugues, la tour de la Comtesse de Blois, la tour du Légat, celle du Patriarche, la tour Anglaise, la tour des Allemands, la tour Saint-Nicolas, et cette tour que l’on nomme la Maudite, au saillant de l’enceinte intérieure, qui en commande le tour.
Deux points fixent tous les regards, des nôtres comme des leurs. La tour du Roi, sur le mur extérieur, avance vers la campagne et prend la première tous les coups. La tour Maudite, en arrière, tient la clef de l’enceinte intérieure : qui la tiendrait tiendrait la ville. Ce ne sont pas des secrets de guerre ; un chef sarrasin qui a l’œil les désigne aussi vite que moi. C’est pourquoi c’est là, devant elles, qu’il a rangé ses plus grosses machines.
Leur train : la Victorieuse, la Furieuse et les Taureaux noirs
Ce que le sultan a fait venir tient de l’ouvrage de fourmi autant que de la guerre. On dit que ses engins ont été démontés dans les forteresses de tout son empire, puis charriés par pièces jusqu’ici et remontés sous nos yeux. Deux de ces machines portent un nom, comme on nomme une bête qu’on redoute. La première, venue de Hama, ils l’appellent al-Mansûrî, « la Victorieuse ». La seconde, al-Ghadbâne, « la Furieuse ». Ce sont de grands trébuchets à contrepoids, qui lancent des pierres à briser un pan de mur, non à tuer un homme.
On rapporte que la Victorieuse était si lourde qu’il fallut un mois entier et près de cent chariots pour la traîner jusqu’au fossé. Je donne le propos pour ce qu’il vaut, de bouche en bouche ; mais quand on voit la taille de la charpente, on n’a pas de peine à le croire. À côté de ces géantes, ils servent des engins plus petits et plus prompts, qu’ils nomment les « Taureaux noirs » : ceux-là ne cherchent pas à abattre le mur, mais à balayer le chemin de ronde, à casser nos propres pierriers et à tenir la tête basse à ceux qui, comme moi, voudraient répondre de l’arbalète.
Combien d’engins en tout ? Chacun donne un chiffre, et aucun ne s’accorde. Les uns parlent de quinze grandes machines, les autres de bien plus de quatre-vingt-dix pièces de toute taille alignées d’une mer à l’autre. Je n’ai pas fait le compte et je m’en défie : la peur multiplie les nombres. Ce qui est sûr, c’est que jamais, de mémoire d’homme d’Acre, on n’a vu pareil arroi de pierres braqué sur une seule ville.
Le pas vers le fossé : écrans d’osier et carabohas
Une machine, seule, ne prend pas une ville : elle ouvre le chemin à ceux qui viendront à pied. C’est pourquoi, sous la grêle de pierres, l’Infidèle avance ses gens vers le fossé à couvert. Ils poussent devant eux de grands écrans d’osier tressé, de vraies claies mouvantes, derrière lesquelles piochent et creusent des travailleurs qu’on ne voit pas. Chaque nuit, l’écran gagne quelques pas ; chaque jour, il est un peu plus près du bord du fossé. Nos traits d’arbalète se plantent dans l’osier sans mordre la chair.
Ils ont aussi des engins qu’ils appellent carabohas, plus légers, qui tirent vite et menu, non pour abattre mais pour nous river à l’abri des créneaux pendant que l’ouvrage avance en bas. C’est là toute leur méthode, et elle est patiente : nous river en haut de la tête, combler le fossé par le bas, et amener leurs pointes au pied même de la pierre. La grosse machine fait le bruit et la peur ; l’ouvrier de l’osier fait le vrai travail.
Ce qui décide vraiment : la mine
Voici où je veux en venir, et c’est ce qu’on dit le moins sur les remparts. Les pierres, si grosses soient-elles, fêlent un parapet, écrêtent un merlon, tuent qui se découvre. Rarement elles jettent bas une tour entière, car nos tours sont épaisses et pleines. Ce qui abat une tour, ce n’est pas le ciel, c’est le dessous. C’est la mine.
La chose est connue de tous ceux qui ont fait la guerre au Sarrasin, et c’est ainsi que sont tombées, dit-on, les places qu’il a prises avant nous. Une fois l’écran d’osier amené au pied du mur, leurs mineurs creusent une galerie sous la muraille, l’étayant à mesure de gros bois. Quand la salle est assez large sous les fondations, on emplit l’étai de bois sec et de graisse, on y met le feu, et l’on se retire. Le bois brûle, l’étai cède, et la tour, privée de son assise, s’ouvre et s’affaisse sur elle-même. Aucune épaisseur de pierre ne sauve d’un vide creusé dessous.
Contre cela, une seule parade, et elle est rude : creuser à notre tour, une contre-mine, aller au-devant de leur galerie sous la terre et s’y battre au couteau dans le noir. Nos maîtres charpentiers savent le faire ; encore faut-il deviner où l’ennemi pioche, et le devancer. Voilà pourquoi je dis à ceux qui comptent nos douze tours : ce ne sont pas les pierres qui tomberont du ciel qu’il faut craindre, c’est ce qu’on n’entend pas, sous nos pieds. Nos murs sont bons. Reste à savoir si le sol qui les porte nous restera.