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Un rescapé de Tripoli : « J’ai déjà fui une ville »

Recueilli dans une ruelle basse près du port, où il dort à même la pierre depuis deux ans, le témoignage d’un homme de la terre de Tripoli, chassé de chez lui quand la ville tomba, puis entassé dans Acre avec les milliers d’autres qui en réchappèrent. Aujourd’hui l’armée du sultan campe de nouveau sous des murs, et la même peur lui revient.

Propos recueillis par Frère Aycard d’Acre 6 avril 1291 9 min de lecture

Nous l’avons trouvé assis contre un mur, dans une des ruelles qui descendent vers le port, là où dorment ceux qui n’ont ni toit ni parent dans la ville. Il vient de la terre de Tripoli, d’un de ces villages du plat pays où l’on cultivait la vigne et l’olivier, chrétiens et musulmans mêlés au même travail. Il a tout laissé là-bas voici deux ans, quand la ville est tombée, et il n’a plus rien emporté que ce qu’il portait sur lui.

Il parle notre langue et celle du pays, comme beaucoup de ceux qui sont nés sur cette terre. Il ne se plaint pas d’une voix haute ; il dit les choses avec la lassitude de qui a déjà tout perdu une fois et regarde le même malheur revenir. Quand on lui a demandé s’il voulait bien parler, il a d’abord haussé les épaules, puis il a accepté, à condition, a-t-il dit, qu’on ne lui fasse pas dire ce qu’il ne sait pas.

Nous rapportons ses propos tels qu’il les a donnés, sans les redresser. Il ne sait, en cette semaine où l’armée vient de se ranger sous les murs, que ce qu’un homme comme lui peut savoir : ce qu’il a vu de ses yeux à Tripoli, ce qu’on se dit le soir dans les ruelles, et la peur, qu’il connaît bien.

Grand entretien

Un homme de la terre de Tripoli, réfugié dans Acre

Personnage composite reconstitué à partir de témoignages d’époque ; propos recomposés, fidèles aux positions et au savoir du moment. Cet homme n’est pas une personne attestée et nommée : il figure l’un des milliers de gens du plat pays qui, ayant réchappé de la chute de Tripoli, se pressent aujourd’hui dans Acre. Ses mots valent pour ce qu’un homme de sa condition a pu voir et endurer, non pour une chronique d’ensemble ni pour le secret des chefs.

D’où venez-vous, et comment êtes-vous arrivé dans Acre ?

De la terre de Tripoli, d’un village au-dessus de la ville, du côté des collines. J’y tenais un lopin, quelques oliviers, un peu de vigne, comme mon père avant moi. Nous n’étions pas des seigneurs, entendez-le bien : des gens de la terre, nés là, qui payaient leur redevance et labouraient. Quand la ville a été prise, voici deux ans, il n’y a plus eu de retour possible pour nous : la campagne était à l’armée du sultan, nos maisons brûlées ou prises. Ceux qui ont pu gagner la côte se sont jetés sur les barques. J’ai eu cette chance, si c’en est une. On m’a débarqué ici, à Acre, avec des centaines d’autres, et je n’en suis plus reparti.

Vous étiez à Tripoli quand elle est tombée. Qu’avez-vous vu ?

J’ai vu ce que je voudrais n’avoir jamais vu. Le sultan Qalâwûn — le vieux sultan, le père de celui qui campe aujourd’hui devant nous — avait mis le siège au printemps. Ses machines battaient les tours jour et nuit. Un moment est venu où la muraille n’a plus tenu ; elle s’est ouverte, et les hommes du sultan sont entrés par la brèche. Alors ce fut la ruée vers le port, tout le monde à la fois, les femmes, les enfants, les vieux, chacun cherchant une barque. Ceux qui n’ont pas trouvé de place sur la mer sont restés pris dans la ville. Beaucoup ont été tués sur place. D’autres ont été liés et emmenés. On dit qu’on en a mené des captifs par centaines vers l’Égypte, pour les mettre au travail. Je n’ai pas compté ; je courais, comme les autres.

On rapporte que beaucoup s’étaient réfugiés sur une petite île, en face du port.

Oui. Il y a, devant Tripoli, une île toute proche, à un jet de la côte. Quantité de gens s’y étaient entassés, croyant que l’eau les protégerait, qu’on viendrait les prendre par mer et les porter à Chypre. Les barques n’ont pas suffi. Les hommes du sultan sont passés sur l’île peu après la ville, et ce qui s’y trouvait de vivant, on dit qu’il a été tué ou emmené. Je n’y étais pas ; j’avais gagné une barque avant. Mais on m’a raconté, et je crois que c’est vrai, car ceux qui l’ont vu n’en parlent qu’en tremblant. C’est pour cela que, lorsqu’on me dit aujourd’hui « on nous prendra par mer, il ne faut pas craindre », je ne réponds rien. J’ai déjà entendu cette promesse.

Et l’arrivée ici, dans Acre ?

On croit être sauvé quand on touche terre, et puis on découvre où l’on est tombé. Acre était déjà pleine avant nous. Quand des milliers de gens de Tripoli s’y sont ajoutés, il n’y a plus eu de place pour personne. Les premiers temps, on dormait dans les églises, sous les porches, contre les murs, dans les cours. On se disputait un coin d’ombre. Il fallait mendier son pain ou le gagner à vil prix. Les frères du Temple et de l’Hôpital, il faut le dire, ont nourri beaucoup de monde, et des maisons de la ville aussi ont fait la charité. Sans quoi il en serait mort davantage cet hiver-là. Mais deux ans ont passé, et je dors encore contre cette pierre. On ne se refait pas une terre dans une ville qui n’a plus de terre à donner.

De quoi vivez-vous, à présent ?

De mes bras, quand on en veut. Je décharge au port, je porte, je creuse, je fais ce qu’on me commande. Le travail ne manque pas, ces jours-ci — on répare les murs, on rentre des vivres, on remue de la terre pour les défenses. Mais nous sommes trop nombreux à tendre la main pour le même ouvrage, et qui a trop d’hommes paie peu. Le pain a enchéri depuis que la ville est pleine ; tout a enchéri. Un homme seul, sans famille à nourrir, s’en tire ; ceux qui ont des enfants à Acre et rien pour eux, je ne sais pas comment ils font. On voit des choses, dans les ruelles basses, qu’on ne voyait pas au village.

Comment vous regardent ceux d’Acre, les gens établis de longue date ?

Chacun juge selon son cœur. Il y a des maisons qui nous ont ouvert leur porte, des gens qui savent que demain c’est peut-être eux qui frapperont à la nôtre — sauf qu’ils n’en auront plus, de porte où frapper. Et puis il y a ceux qui nous voient comme une charge, des bouches en trop, des mendiants qui font monter le prix du grain et dorment devant leur seuil. On nous le fait sentir. Je ne leur en veux pas tout à fait : une ville n’est pas faite pour porter deux fois son monde. Mais qu’ils prennent garde. Ce qui nous est arrivé peut leur arriver. Un réfugié, c’est un homme d’Acre à qui c’est arrivé plus tôt.

On dit que le sultan est venu à cause d’un sang versé dans cette ville l’an passé. Qu’en savez-vous ?

Ce qu’on en dit dans les ruelles, je vous le donne pour cela. L’été passé, des croisés venus d’outre-mer, des pèlerins fraîchement débarqués, se sont jetés sur des marchands et des paysans musulmans, ici même, dans les rues et au marché, et en ont tué. Or il y avait une trêve, jurée avec le vieux sultan. Ces gens-là ne connaissaient rien à notre terre. Chez nous, au village, on vivait porte à porte avec des musulmans ; on labourait le même sol, on se rendait service. Ceux qui sont arrivés avec le zèle plein la bouche ont cru bien faire en frappant des innocents, et ils ont rompu la parole donnée pour nous tous. Le sultan a réclamé les coupables ; la ville ne les a pas livrés. Voilà, dit-on, ce qui a mis cette armée sous nos murs. Ceux qui ont fait le mal ne seront pas les premiers à en payer le prix. Ce sont toujours les mêmes qui paient.

À présent l’armée du sultan est là, sous les murs d’Acre. Que ressentez-vous ?

La même chose qu’à Tripoli, exactement. Je l’ai reconnue tout de suite, cette peur, quand j’ai vu les tentes se ranger sur la plaine, d’un bord de la mer à l’autre, si nombreuses qu’on n’en voit pas le bout. Je connais ce bruit qui va venir, ces machines qu’on monte, cette attente où l’on guette la muraille. Un homme qui a déjà fui une ville sait ce que veut dire une armée qui s’assied devant une autre. Les premiers jours sont calmes, on se prend presque à espérer ; puis les machines commencent, et ensuite plus rien n’est pareil. Je n’ai pas peur de le dire : j’ai peur. Ceux qui n’ont peur de rien n’ont jamais couru vers une barque en laissant les leurs derrière.

Vous croyez donc qu’Acre tombera comme Tripoli ?

Je n’ai pas dit cela, et je ne le sais pas. Personne ne le sait. Acre n’est pas Tripoli : elle est plus grande, ses murailles sont doubles, on les dit fortes, avec de grandes tours, et il y a ici tous les ordres, le Temple, l’Hôpital, les Teutoniques, des chevaliers en armes, des gens qui savent la guerre. À Tripoli, nous n’avions pas la moitié de tout cela. On m’assure que ces murs peuvent tenir longtemps, et je veux le croire, car c’est derrière eux que je dors. Mais j’ai vu une muraille s’ouvrir, une fois, une muraille qu’on disait forte aussi. Alors je prie, et je ne promets rien à personne, pas même à moi.

Aviez-vous une famille, à Tripoli ? Qu’en est-il aujourd’hui ?

J’avais les miens. Je ne parlerai pas de tous. Certains ont gagné une barque, d’autres non ; de quelques-uns je n’ai plus jamais eu de nouvelle, et à la longue on apprend à ne plus poser la question, parce que la réponse ne vient pas ou qu’on ne veut pas l’entendre. On se dit qu’ils sont peut-être à Chypre, ou ailleurs sur la côte, à Tyr, à Sidon, dispersés comme nous tous. Peut-être. Un homme seul se porte mieux dans un siège qu’un père de famille, on me l’a dit pour me consoler. Ce n’est pas une consolation.

Si Acre venait à être menacée pour de bon, que feriez-vous ? Reprendriez-vous la mer ?

Vers où ? On dit toujours : Chypre, on passera à Chypre, l’île est proche, les nefs sont là. Mais j’ai appris à Tripoli ce que valent les barques quand tout le monde les veut en même temps. Il n’y en a jamais assez. Ceux qui ont de l’argent montent, ceux qui ont un nom montent, et les gens comme moi restent sur le môle à regarder les voiles s’éloigner. On raconte déjà que le passage se paie cher, et cela n’a pas encore commencé pour de bon. Alors je vous réponds franchement : je ne sais pas ce que je ferai. On croit décider de ces choses ; le jour venu, c’est la cohue qui décide pour vous. J’ai déjà fui une ville. Je sais que fuir n’est pas partir : c’est courir et espérer une place.

Qu’espérez-vous, alors, en ces jours ?

Peu de chose, et tout à la fois. Que ces murs tiennent. Que les chevaliers qui sont ici soient aussi vaillants qu’on le dit. Que le roi de Chypre, qu’on attend, vienne avec des hommes et des vivres, et que cela suffise. Qu’un jour, qui sait, on reprenne pied sur la terre de là-haut et que je revoie mes oliviers — mais je dis cela comme on dit un vœu qu’on n’ose pas croire. Pour aujourd’hui, j’espère seulement passer la nuit, gagner mon pain, et ne pas revoir de mes yeux une seconde muraille s’ouvrir. C’est déjà beaucoup demander, par les temps qui courent. Je le demande quand même. Que voulez-vous qu’un homme fasse d’autre ?

Le contexte

Tripoli, capitale du comté du même nom et l’une des dernières grandes places franques d’Outremer, est tombée voici deux ans devant le sultan Qalâwûn au terme d’un siège où les machines ont ouvert les murailles ; la population a été en partie massacrée ou emmenée captive, une part réchappant par mer vers Chypre, Tyr et Acre.

Une petite île faisant face au port de Tripoli, où quantité d’habitants s’étaient réfugiés dans l’attente d’un embarquement, fut prise à son tour par l’armée du sultan peu après la ville.

Depuis la chute de Tripoli, Acre est surpeuplée : aux habitants établis se sont ajoutés des milliers de réfugiés du comté, logés dans les églises, les cours et les rues, secourus en partie par les ordres militaires et la charité des maisons de la ville.

L’été précédant le siège, des croisés récemment débarqués ont massacré dans Acre des marchands et paysans musulmans, en violation de la trêve conclue avec le sultan ; la commune ayant refusé de livrer les coupables, l’armée du sultan est venue mettre le siège devant la ville.

Al-Ashraf Khalil, fils et successeur de Qalâwûn, a rangé son armée sous les murs d’Acre au début d’avril, d’une mer à l’autre ; les premiers jours se sont écoulés presque sans combat.

État des informations

Voix subjective d’un composite reconstitué : cet homme figure un réfugié du plat pays de Tripoli, non une personne attestée. Son horizon est borné à ce qu’un tel homme pouvait voir et savoir dans Acre au début d’avril 1291. Les faits de contexte — chute de Tripoli, afflux des réfugiés, surpopulation, casus belli du massacre de la trêve, arrivée de l’armée sous les murs — sont exacts et logés distinctement ici. L’édition s’en tient à ce qui est connaissable à la date et ne préjuge en rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • Tripoli est tombée voici deux ans devant le sultan Qalâwûn ; une part de ses habitants a réchappé par mer, une autre a été tuée ou emmenée captive.
  • Des milliers de réfugiés du comté de Tripoli se sont ajoutés à la population d’Acre, provoquant une grave surpopulation, la cherté des vivres et le dénuement de beaucoup.
  • Un massacre de musulmans commis dans Acre par des croisés fraîchement débarqués, en violation de la trêve, et le refus de livrer les coupables, sont à l’origine de la venue de l’armée du sultan.
  • L’armée d’al-Ashraf Khalil est rangée sous les murs d’Acre depuis le début d’avril.

Ce que l’on ignore

  • L’issue du siège est entièrement ignorée de ce témoin, qui n’a aucune part aux conseils et ne juge que par ce qu’il a vu à Tripoli.
  • Le sort exact de ses proches dispersés lors de la chute de Tripoli lui demeure inconnu.
  • Il ne sait ni combien de temps les murailles d’Acre tiendront, ni si un embarquement vers Chypre serait possible le jour venu.

Sources historiques utilisées

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Chute de Tripoli (1289) — Wikipédia (français)

Siège de Tripoli par Qalâwûn au printemps 1289, prise de la ville le 26 avril après effondrement des tours sous les machines, massacre et mise en captivité d’une partie des habitants, fuite par mer vers Chypre, Tyr et Acre, prise de l’île Saint-Thomas où des réfugiés s’étaient rassemblés.

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Fall of Tripoli (1289) — Wikipedia (anglais)

Île faisant face au port (Saint-Thomas) prise le 29 avril, femmes et enfants réduits en esclavage, environ 1 200 captifs envoyés à Alexandrie ; fuite des non-combattants vers Chypre et Acre ; fin d’environ 180 ans de domination franque sur Tripoli.

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Siège de Saint-Jean-d’Acre (1291) — Wikipédia (français)

Surpopulation d’Acre (30 000 à 40 000 habitants) grossie des réfugiés de Tripoli, massacre de musulmans par des croisés fraîchement débarqués en violation de la trêve et refus de livrer les coupables, investissement de la ville par l’armée d’al-Ashraf Khalil au début d’avril 1291, premiers jours presque sans combat.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — entretien composite d’un réfugié de Tripoli

Personnage composite reconstitué à la manière d’un réfugié du plat pays de Tripoli. Les propos, recueillis « à chaud » dans Acre au début d’avril 1291, imitent un entretien de rue et ne valent que pour ce qu’un homme de cette condition pouvait voir et savoir, sans connaissance de la suite. Les faits de contexte vivent distinctement dans le relevé des faits ; la couleur d’époque (les « Sarrasins », le « sultan ») est un dispositif d’immersion et ne préjuge pas des faits.

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6 avril 12916 min