Un rescapé de Tripoli : « J’ai déjà fui une ville »
Recueilli dans une ruelle basse près du port, où il dort à même la pierre depuis deux ans, le témoignage d’un homme de la terre de Tripoli, chassé de chez lui quand la ville tomba, puis entassé dans Acre avec les milliers d’autres qui en réchappèrent. Aujourd’hui l’armée du sultan campe de nouveau sous des murs, et la même peur lui revient.
Nous l’avons trouvé assis contre un mur, dans une des ruelles qui descendent vers le port, là où dorment ceux qui n’ont ni toit ni parent dans la ville. Il vient de la terre de Tripoli, d’un de ces villages du plat pays où l’on cultivait la vigne et l’olivier, chrétiens et musulmans mêlés au même travail. Il a tout laissé là-bas voici deux ans, quand la ville est tombée, et il n’a plus rien emporté que ce qu’il portait sur lui.
Il parle notre langue et celle du pays, comme beaucoup de ceux qui sont nés sur cette terre. Il ne se plaint pas d’une voix haute ; il dit les choses avec la lassitude de qui a déjà tout perdu une fois et regarde le même malheur revenir. Quand on lui a demandé s’il voulait bien parler, il a d’abord haussé les épaules, puis il a accepté, à condition, a-t-il dit, qu’on ne lui fasse pas dire ce qu’il ne sait pas.
Nous rapportons ses propos tels qu’il les a donnés, sans les redresser. Il ne sait, en cette semaine où l’armée vient de se ranger sous les murs, que ce qu’un homme comme lui peut savoir : ce qu’il a vu de ses yeux à Tripoli, ce qu’on se dit le soir dans les ruelles, et la peur, qu’il connaît bien.
Un homme de la terre de Tripoli, réfugié dans Acre
Personnage composite reconstitué à partir de témoignages d’époque ; propos recomposés, fidèles aux positions et au savoir du moment. Cet homme n’est pas une personne attestée et nommée : il figure l’un des milliers de gens du plat pays qui, ayant réchappé de la chute de Tripoli, se pressent aujourd’hui dans Acre. Ses mots valent pour ce qu’un homme de sa condition a pu voir et endurer, non pour une chronique d’ensemble ni pour le secret des chefs.
D’où venez-vous, et comment êtes-vous arrivé dans Acre ?
De la terre de Tripoli, d’un village au-dessus de la ville, du côté des collines. J’y tenais un lopin, quelques oliviers, un peu de vigne, comme mon père avant moi. Nous n’étions pas des seigneurs, entendez-le bien : des gens de la terre, nés là, qui payaient leur redevance et labouraient. Quand la ville a été prise, voici deux ans, il n’y a plus eu de retour possible pour nous : la campagne était à l’armée du sultan, nos maisons brûlées ou prises. Ceux qui ont pu gagner la côte se sont jetés sur les barques. J’ai eu cette chance, si c’en est une. On m’a débarqué ici, à Acre, avec des centaines d’autres, et je n’en suis plus reparti.
Vous étiez à Tripoli quand elle est tombée. Qu’avez-vous vu ?
J’ai vu ce que je voudrais n’avoir jamais vu. Le sultan Qalâwûn — le vieux sultan, le père de celui qui campe aujourd’hui devant nous — avait mis le siège au printemps. Ses machines battaient les tours jour et nuit. Un moment est venu où la muraille n’a plus tenu ; elle s’est ouverte, et les hommes du sultan sont entrés par la brèche. Alors ce fut la ruée vers le port, tout le monde à la fois, les femmes, les enfants, les vieux, chacun cherchant une barque. Ceux qui n’ont pas trouvé de place sur la mer sont restés pris dans la ville. Beaucoup ont été tués sur place. D’autres ont été liés et emmenés. On dit qu’on en a mené des captifs par centaines vers l’Égypte, pour les mettre au travail. Je n’ai pas compté ; je courais, comme les autres.
On rapporte que beaucoup s’étaient réfugiés sur une petite île, en face du port.
Oui. Il y a, devant Tripoli, une île toute proche, à un jet de la côte. Quantité de gens s’y étaient entassés, croyant que l’eau les protégerait, qu’on viendrait les prendre par mer et les porter à Chypre. Les barques n’ont pas suffi. Les hommes du sultan sont passés sur l’île peu après la ville, et ce qui s’y trouvait de vivant, on dit qu’il a été tué ou emmené. Je n’y étais pas ; j’avais gagné une barque avant. Mais on m’a raconté, et je crois que c’est vrai, car ceux qui l’ont vu n’en parlent qu’en tremblant. C’est pour cela que, lorsqu’on me dit aujourd’hui « on nous prendra par mer, il ne faut pas craindre », je ne réponds rien. J’ai déjà entendu cette promesse.
Et l’arrivée ici, dans Acre ?
On croit être sauvé quand on touche terre, et puis on découvre où l’on est tombé. Acre était déjà pleine avant nous. Quand des milliers de gens de Tripoli s’y sont ajoutés, il n’y a plus eu de place pour personne. Les premiers temps, on dormait dans les églises, sous les porches, contre les murs, dans les cours. On se disputait un coin d’ombre. Il fallait mendier son pain ou le gagner à vil prix. Les frères du Temple et de l’Hôpital, il faut le dire, ont nourri beaucoup de monde, et des maisons de la ville aussi ont fait la charité. Sans quoi il en serait mort davantage cet hiver-là. Mais deux ans ont passé, et je dors encore contre cette pierre. On ne se refait pas une terre dans une ville qui n’a plus de terre à donner.
De quoi vivez-vous, à présent ?
De mes bras, quand on en veut. Je décharge au port, je porte, je creuse, je fais ce qu’on me commande. Le travail ne manque pas, ces jours-ci — on répare les murs, on rentre des vivres, on remue de la terre pour les défenses. Mais nous sommes trop nombreux à tendre la main pour le même ouvrage, et qui a trop d’hommes paie peu. Le pain a enchéri depuis que la ville est pleine ; tout a enchéri. Un homme seul, sans famille à nourrir, s’en tire ; ceux qui ont des enfants à Acre et rien pour eux, je ne sais pas comment ils font. On voit des choses, dans les ruelles basses, qu’on ne voyait pas au village.
Comment vous regardent ceux d’Acre, les gens établis de longue date ?
Chacun juge selon son cœur. Il y a des maisons qui nous ont ouvert leur porte, des gens qui savent que demain c’est peut-être eux qui frapperont à la nôtre — sauf qu’ils n’en auront plus, de porte où frapper. Et puis il y a ceux qui nous voient comme une charge, des bouches en trop, des mendiants qui font monter le prix du grain et dorment devant leur seuil. On nous le fait sentir. Je ne leur en veux pas tout à fait : une ville n’est pas faite pour porter deux fois son monde. Mais qu’ils prennent garde. Ce qui nous est arrivé peut leur arriver. Un réfugié, c’est un homme d’Acre à qui c’est arrivé plus tôt.
On dit que le sultan est venu à cause d’un sang versé dans cette ville l’an passé. Qu’en savez-vous ?
Ce qu’on en dit dans les ruelles, je vous le donne pour cela. L’été passé, des croisés venus d’outre-mer, des pèlerins fraîchement débarqués, se sont jetés sur des marchands et des paysans musulmans, ici même, dans les rues et au marché, et en ont tué. Or il y avait une trêve, jurée avec le vieux sultan. Ces gens-là ne connaissaient rien à notre terre. Chez nous, au village, on vivait porte à porte avec des musulmans ; on labourait le même sol, on se rendait service. Ceux qui sont arrivés avec le zèle plein la bouche ont cru bien faire en frappant des innocents, et ils ont rompu la parole donnée pour nous tous. Le sultan a réclamé les coupables ; la ville ne les a pas livrés. Voilà, dit-on, ce qui a mis cette armée sous nos murs. Ceux qui ont fait le mal ne seront pas les premiers à en payer le prix. Ce sont toujours les mêmes qui paient.
À présent l’armée du sultan est là, sous les murs d’Acre. Que ressentez-vous ?
La même chose qu’à Tripoli, exactement. Je l’ai reconnue tout de suite, cette peur, quand j’ai vu les tentes se ranger sur la plaine, d’un bord de la mer à l’autre, si nombreuses qu’on n’en voit pas le bout. Je connais ce bruit qui va venir, ces machines qu’on monte, cette attente où l’on guette la muraille. Un homme qui a déjà fui une ville sait ce que veut dire une armée qui s’assied devant une autre. Les premiers jours sont calmes, on se prend presque à espérer ; puis les machines commencent, et ensuite plus rien n’est pareil. Je n’ai pas peur de le dire : j’ai peur. Ceux qui n’ont peur de rien n’ont jamais couru vers une barque en laissant les leurs derrière.
Vous croyez donc qu’Acre tombera comme Tripoli ?
Je n’ai pas dit cela, et je ne le sais pas. Personne ne le sait. Acre n’est pas Tripoli : elle est plus grande, ses murailles sont doubles, on les dit fortes, avec de grandes tours, et il y a ici tous les ordres, le Temple, l’Hôpital, les Teutoniques, des chevaliers en armes, des gens qui savent la guerre. À Tripoli, nous n’avions pas la moitié de tout cela. On m’assure que ces murs peuvent tenir longtemps, et je veux le croire, car c’est derrière eux que je dors. Mais j’ai vu une muraille s’ouvrir, une fois, une muraille qu’on disait forte aussi. Alors je prie, et je ne promets rien à personne, pas même à moi.
Aviez-vous une famille, à Tripoli ? Qu’en est-il aujourd’hui ?
J’avais les miens. Je ne parlerai pas de tous. Certains ont gagné une barque, d’autres non ; de quelques-uns je n’ai plus jamais eu de nouvelle, et à la longue on apprend à ne plus poser la question, parce que la réponse ne vient pas ou qu’on ne veut pas l’entendre. On se dit qu’ils sont peut-être à Chypre, ou ailleurs sur la côte, à Tyr, à Sidon, dispersés comme nous tous. Peut-être. Un homme seul se porte mieux dans un siège qu’un père de famille, on me l’a dit pour me consoler. Ce n’est pas une consolation.
Si Acre venait à être menacée pour de bon, que feriez-vous ? Reprendriez-vous la mer ?
Vers où ? On dit toujours : Chypre, on passera à Chypre, l’île est proche, les nefs sont là. Mais j’ai appris à Tripoli ce que valent les barques quand tout le monde les veut en même temps. Il n’y en a jamais assez. Ceux qui ont de l’argent montent, ceux qui ont un nom montent, et les gens comme moi restent sur le môle à regarder les voiles s’éloigner. On raconte déjà que le passage se paie cher, et cela n’a pas encore commencé pour de bon. Alors je vous réponds franchement : je ne sais pas ce que je ferai. On croit décider de ces choses ; le jour venu, c’est la cohue qui décide pour vous. J’ai déjà fui une ville. Je sais que fuir n’est pas partir : c’est courir et espérer une place.
Qu’espérez-vous, alors, en ces jours ?
Peu de chose, et tout à la fois. Que ces murs tiennent. Que les chevaliers qui sont ici soient aussi vaillants qu’on le dit. Que le roi de Chypre, qu’on attend, vienne avec des hommes et des vivres, et que cela suffise. Qu’un jour, qui sait, on reprenne pied sur la terre de là-haut et que je revoie mes oliviers — mais je dis cela comme on dit un vœu qu’on n’ose pas croire. Pour aujourd’hui, j’espère seulement passer la nuit, gagner mon pain, et ne pas revoir de mes yeux une seconde muraille s’ouvrir. C’est déjà beaucoup demander, par les temps qui courent. Je le demande quand même. Que voulez-vous qu’un homme fasse d’autre ?