Un patron de barque d’Acre : « Une place valait ce qu’un homme avait sur lui »
Recueilli à Chypre, quelques jours après la chute d’Acre, le récit d’un homme qui menait sa barque entre le port en feu et les grands vaisseaux du large. Qui montait, qui restait sur le môle, ce que coûtait la traversée quand la ville brûlait : l’envers marchand d’une déroute, dit sans fard par celui qui en a tiré profit.
Nous l’avons trouvé sur le port de Chypre, assis sur un cordage, à recompter des pièces qu’il ne montrait pas volontiers. Il menait, à Acre, une de ces barques qui ne paient pas de mine, bonnes à porter le poisson ou quelques ballots le long de la côte. Ce sont ces barques-là, et non les grands vaisseaux de Venise ou de Pise, qui ont pris à terre les fuyards pour les porter jusqu’aux galères mouillées au large, là où l’eau est assez profonde.
Il a d’abord peu voulu parler, puis il a parlé beaucoup, comme un homme qui sait qu’on le juge et qui préfère plaider lui-même sa cause. Il ne cache pas qu’il s’est fait payer, et cher. Il dit qu’il n’était pas le seul, que nul ne l’a forcé à revenir dans le port quand les autres cinglaient déjà vers le large, et que ceux qui le blâment aujourd’hui étaient bien contents, ce jour-là, de trouver une planche sous leurs pieds.
Nous rapportons ses propos tels qu’il les a donnés, sans les adoucir ni les aggraver. C’est la voix d’un homme intéressé, qui parle d’un négoce fait sur le malheur des autres ; le lecteur en jugera. Les faits de la déroute, eux — la fuite par mer, les barques trop chargées, les noyades —, sont hélas trop bien établis.
Un patron de barque du port d’Acre
Personnage composite reconstitué à partir de témoignages d’époque ; propos recomposés, fidèles aux positions et au savoir du moment. Cet homme n’est pas un individu attesté et nommé : il figure l’un de ces patrons de petites embarcations qui, le 18 mai et les jours suivants, firent la navette entre le port d’Acre et les galères mouillées au large. Ses mots valent pour ce qu’un homme de ce métier a pu voir et faire, non pour une chronique d’ensemble du siège.
Où étiez-vous le matin où les Sarrasins ont percé les murs ?
Dans le port, où voulez-vous que je sois. J’y ai passé toutes ces semaines de siège, comme les autres bateliers, à attendre de voir de quel côté tournerait la chose. On entendait les grands trébuchets battre les murailles nuit et jour, et l’on savait bien qu’un matin la digue de pierre céderait quelque part. Ce matin-là, il y a eu d’abord une rumeur, puis des cris qui couraient de rue en rue, puis des gens qui dévalaient vers l’eau en jetant ce qu’ils portaient. On n’avait pas besoin qu’on nous explique. Quand vous voyez une foule courir toute dans le même sens, vous savez que la ville est perdue par-derrière elle.
Qu’avez-vous fait, à ce moment-là ?
Ce que fait un homme de mer : j’ai regardé mon bateau, j’ai regardé la mer, et j’ai vu qu’il y avait là de quoi ne plus jamais manquer de pain. Ne me faites pas plus noir que je ne suis : les grands vaisseaux, les galères de Venise et de Pise, étaient au large, en eau profonde, parce qu’ils ne pouvaient pas approcher du môle. Entre le quai et eux, il fallait de petites barques comme la mienne. Sans nous, tous ces gens restaient sur la pierre à attendre le sultan. Alors oui, j’ai chargé, j’ai nagé jusqu’aux galères, j’ai déchargé, et je suis revenu. Autant de fois que j’ai pu, tant que le port a tenu.
Et vous faisiez payer chaque traversée.
Je faisais payer, oui. Comme le boulanger fait payer son pain le jour où il n’en reste plus qu’à lui. Vous me regardez avec vos yeux de clerc, mais dites-moi : qui vous a porté, vous, jusqu’à Chypre ? Une barque. Et croyez-vous qu’elle vous a porté pour l’amour de Dieu ? La mer était pleine de gens qui offraient tout ce qu’ils avaient pour une place. Je n’ai forcé personne. J’ai demandé un prix, on me l’a donné, ou on ne me l’a pas donné et l’on est resté à terre. C’est dur à entendre, je le sais. Mais je n’ai pas fait le malheur ; je l’ai trouvé fait, et j’en ai vécu.
Combien, une place dans votre barque ?
Cela dépendait de l’heure et de qui se présentait. Au début, quand on pouvait encore croire que le port tiendrait un jour ou deux, une place se marchandait ; sur la fin, quand les gens du sultan approchaient déjà des quais, un homme donnait tout ce qu’il avait sur lui sans discuter. J’ai vu des bourgeois défaire leurs bagues et les tendre, des dames arracher ce qu’elles portaient au cou, des gens promettre des maisons, des terres qui n’étaient déjà plus à eux puisque la ville tombait. Ce que je vous dis là, prenez-le pour ce que c’est : le dire d’un batelier qui a la mémoire des bonnes journées. Je ne vais pas vous chiffrer une place en beaux deniers comptés, parce que ce n’étaient pas des deniers comptés, c’était ce que chacun avait dans le poing.
Qui montait dans ces barques, et qui restait sur le quai ?
Montait qui pouvait payer, et qui était assez fort ou assez bien entouré pour se frayer un chemin jusqu’à l’eau. Voilà la vérité, elle n’est pas belle. J’ai pris des marchands qui avaient de quoi, des gens d’Église, des dames de qualité avec leurs gens. Et sur le môle restaient les autres : les pauvres qui n’avaient rien à donner, les vieux qu’on bousculait, des femmes avec leurs petits qu’on ne laissait pas monter parce qu’un enfant prend une place et ne paie pas. Je ne vous dirai pas que j’ai fermé les yeux là-dessus de gaieté de cœur. Mais une barque ne porte que tant d’hommes, et si vous en prenez un de trop, vous les noyez tous. Ça aussi, je l’ai vu.
Vous avez vu des barques chavirer ?
J’en ai vu. C’est ce qui arrive quand la peur commande à la place du bon sens. Des gens se jetaient dans une embarcation déjà pleine, à dix, à vingt de trop, s’accrochaient aux bords, et le bateau se couchait et versait. Une fois qu’on est à l’eau, avec des armes, des robes lourdes, personne pour vous repêcher, c’est fini. La mer, ce jour-là, n’a pas rendu grand monde. On raconte — et je le crois, car j’ai vu la chose se produire dix fois pour un homme de qualité comme pour un gueux — que le patriarche lui-même, le patriarche de Jérusalem, s’est noyé de cette façon : sa barque trop chargée aurait versé sous lui alors qu’il gagnait un vaisseau. Un si grand personnage, mort comme le dernier des passeurs. Si cela est vrai, et on me l’a dit de plusieurs bouches, alors vous voyez que l’eau n’a fait de différence entre personne.
On dit que ce patriarche voulait sauver de pauvres gens avec lui. Le savez-vous ?
On le dit, oui, et je ne suis pas homme à le démentir, car cela lui fait honneur et que je n’étais pas dans sa barque. On raconte qu’il avait voulu emmener plus de monde que le bois n’en pouvait porter, et que c’est pour cela qu’il a coulé, avec ceux qu’il croyait sauver. Si c’est vrai, il est mort mieux que moi je n’ai vécu ces jours-là, je vous l’accorde. Mais je vous dirai une chose de marin : la charité, en mer, se paie comptant. Un cœur trop grand dans une petite coque, et tout le monde va au fond. Ce n’est pas moi qui ai fait cette loi ; c’est la mer.
N’avez-vous pas eu peur, vous, de revenir dans ce port en feu ?
Peur, si. Un homme qui n’a pas eu peur ces jours-là est un menteur ou un fou. Mais il y avait entre le quai et le large ce chemin d’eau que seuls nous pouvions faire, et tant que je le faisais, j’étais le maître. Personne n’allait nulle part sans nous. Je connaissais mon port, mes courants, les hauts-fonds, l’endroit où les galères mouillaient ; un fuyard, lui, ne connaissait que sa terreur. Voilà pourquoi j’ai pu demander mon prix : non parce que j’étais brave, mais parce que je savais faire une chose que tous ces gens riches ne savaient pas faire. L’or ne nage pas. Un homme qui sait mener une barque, ce jour-là, valait plus que tous les seigneurs du royaume.
Combien de fois êtes-vous revenu ?
Tant que j’ai pu, puis une fois de trop, et là j’ai compris qu’il fallait cesser. À la fin, on voyait les gens du sultan gagner les abords du port, il y avait des traits qui tombaient sur l’eau, la fumée descendait des maisons jusque sur les quais. Un des derniers voyages, j’ai eu ma barque assaillie non plus par des passagers mais par des désespérés qui n’avaient rien et voulaient monter de force ; j’ai dû pousser au large sans elle pleine, sans quoi j’y restais. Ce voyage-là, je ne l’ai pas fait pour de l’or. Je l’ai fait pour sauver ma peau et mon bateau. Et puis j’ai mis le cap sur Chypre comme les autres, et je n’ai plus regardé derrière.
Que sont devenus ceux que vous n’avez pas pris ?
Cela, je ne le sais pas, et je ne veux pas vous mentir en le devinant. Quand j’ai poussé au large pour la dernière fois, le môle était encore noir de monde. Ce qu’il est advenu de ces gens, s’ils ont trouvé d’autres barques, s’ils se sont rendus, s’ils ont été pris ou pis, je l’ignore. On raconte à Chypre toutes sortes de choses, les uns disent une chose, les autres une autre, mais moi je n’ai vu que ce que j’ai vu jusqu’au moment où j’ai tourné le dos. Le sort de ceux restés à terre, je ne l’ai pas dans les yeux. Il est resté là-bas, sur cette pierre, et je ne me flatte pas de le connaître.
N’avez-vous aucun remords de ce négoce ?
Vous voulez que je me batte la coulpe devant vous, pour que vous écriviez que le batelier a pleuré. Je ne pleurerai pas pour votre feuille. Je vous dirai plutôt ceci : je ne dors pas toujours bien. Il y a des visages sur ce quai que je revois, une femme surtout, avec deux enfants, qui n’avait rien et que je n’ai pas prise. Je pouvais la prendre, ce voyage-là ; je ne l’ai pas fait, j’ai pris un homme qui payait à sa place. Voilà mon remords, si vous y tenez, et il est à moi, pas à vendre. Mais que celui qui n’était pas dans ma barque me juge après avoir répondu à cette question : et vous, qu’auriez-vous fait, avec une coque pour dix et cent mains tendues ?
Referiez-vous la même chose, si cela recommençait ?
Dieu fasse que cela ne recommence pas, d’abord ; je n’ai pas envie de revoir une ville verser ses gens dans la mer. Mais puisque vous me poussez : oui, sans doute, je referais à peu près ce que j’ai fait, parce qu’un homme ne devient pas un autre le jour du malheur, il devient plus lui-même. J’ai sauvé du monde, beaucoup de monde, ne l’oubliez pas quand vous compterez mes péchés : chacun de ceux qui sont ici, à Chypre, à respirer, a été porté par une barque comme la mienne. Que je me sois payé pour cela, c’est mon affaire et celle de mon confesseur. Notez seulement, dans votre feuille, qu’il a fallu des passeurs pour qu’il reste des vivants à pleurer les morts. Le reste, laissez-le à Dieu, qui sait mieux que vous et moi ce que valait chaque place.