Un frère du Temple : « Nous avons tenu dix jours après la ville »
Recueilli à Chypre, parmi les derniers échappés du château du Temple, le témoignage d’un frère qui a combattu au réduit jusqu’aux jours de la fin : la ruée vers la pointe du couchant quand la ville fut perdue, la trêve offerte puis rompue dans le sang, la tête du maréchal Pierre de Sévery, et la mer qui l’a porté hors d’Acre avant que la dernière tour, minée, ne s’ouvre sous les défenseurs et les Sarrasins mêlés.
Nous l’avons trouvé à Chypre, dans la cour d’une maison de l’ordre où l’on recueille les échappés, assis à l’écart, la main gauche bandée jusqu’au poignet. Il porte encore le manteau, sali et déchiré, et il n’a pas voulu qu’on dise son nom : « Écrivez frère du Temple, cela suffit ; les noms, à présent, ne servent qu’à pleurer. » Il a combattu au château jusqu’aux jours de la fin, et il est de ceux que la mer a portés hors d’Acre avant que la dernière tour ne tombe.
Il parle bas, par à-coups, s’arrêtant parfois longtemps entre deux phrases. Nous rapportons ses mots tels qu’il les a donnés, sans les redresser ni les grossir. Ce qu’il a vu de ses yeux, il le sépare lui-même de ce qu’on lui a conté ; nous avons gardé cette distinction, car elle est la sienne autant que la nôtre.
Nous l’avons interrogé le vingt-huitième jour de mai, le jour même où nous parvenait, de barque en barque, la nouvelle que le réduit avait fini.
Un frère du Temple, survivant du réduit
Personnage composite reconstitué à partir de témoignages d’époque ; propos recomposés, fidèles aux positions et au savoir du moment. Ce frère n’est pas un homme unique et nommé : il figure un combattant de l’ordre tel qu’il en sortit du château du Temple par mer dans les derniers jours, à la manière du chroniqueur qu’on nomme le Templier de Tyr, d’où viennent l’essentiel de ces récits. Ses propos valent pour ce qu’un frère de sa condition a pu voir et endurer au réduit, non pour une chronique d’ensemble.
Comment vous êtes-vous trouvé dans le château du Temple ?
Comme tous ceux qui y sont entrés : parce qu’il ne restait rien d’autre. Le matin de l’assaut, quand la porte Saint-Antoine eut cédé et que les Sarrasins furent dans les rues, tout ce qui pouvait courir courait vers le port. J’étais aux murs avec les frères ; nous avons reculé pied à pied vers la pointe du couchant, où est notre maison. C’est une forte place, close de tours, que la mer bat de trois côtés et qui ne tient à la ville que par un front de terre. Nous nous y sommes reserrés, ce qui restait de l’ordre, des frères de l’Hôpital, des Teutoniques, et derrière nous une foule que je n’ose nombrer, des femmes, des enfants, des vieillards, tous ceux que la ruée du port n’avait pu jeter sur un navire à temps. Nous avons barré le front de terre et nous nous sommes dit qu’il faudrait bien nous tuer là.
Le maître Guillaume de Beaujeu était mort. Qui vous commandait ?
Messire Guillaume était tombé le jour même, à la porte, frappé sous l’aisselle d’un trait — je ne l’ai pas vu, mais on l’a rapporté dans le château avant même que nous y fussions enfermés, et tous le redisaient. Un ordre ne peut rester sans tête au milieu d’un tel péril. Les frères se sont donné un nouveau maître, frère Thibaud Gaudin, qui tenait la charge du trésor et était des nôtres au réduit. Avec lui commandait le maréchal, messire Pierre de Sévery, un homme dur au combat et qui ne se cachait pas. Comment et où l’élection s’est faite au juste, dans ce désordre, je ne saurais le dire avec certitude ; on me l’a contée de plusieurs façons. Mais que Gaudin fût notre maître et Sévery notre maréchal, cela, nous le savions tous et nous leur obéissions.
Combien de jours le réduit a-t-il tenu ?
La ville tomba le dix-huitième jour de mai ; le château tenait encore quand j’en suis sorti, et il a fini, m’a-t-on dit ici, dix jours après la ville. Dix jours. Cela paraît peu, écrit ainsi ; c’est très long à vivre. Les machines battaient la muraille du front de terre sans repos, jour et nuit, et sous nos pieds nous entendions parfois travailler la sape — ce bruit-là, ce grattement dans la terre, est pire que le fracas des pierres, car on ne sait ni où ni quand le sol s’ouvrira. Nous tenions les tours, nous nous relayions à la garde, nous partagions ce qu’il y avait de pain et d’eau entre les frères et la foule. Chaque matin où le mur tenait encore, nous rendions grâce, et nous ne comptions plus au-delà du soir.
On parle d’une trêve offerte par le sultan. L’avez-vous connue ?
Je l’ai connue, oui, et j’en tremble encore. Après quelques jours, le sultan fit offrir aux nôtres la vie sauve : que la place se rendît, et femmes et enfants sortiraient libres, sans dommage. Vous n’imaginez pas ce qu’une telle parole fait à des hommes qui ont derrière eux des milliers d’innocents sans armes. Les frères en délibérèrent ; beaucoup pressaient d’accepter, non pour eux-mêmes mais pour cette foule qu’on ne pouvait ni nourrir longtemps ni défendre sans fin. On ouvrit une porte, et la bannière du sultan fut plantée sur une tour, en signe que la composition était faite. Un moment, un seul, nous avons cru que les nôtres, du moins les plus faibles, seraient épargnés.
Et que s’est-il passé ?
La parole n’a pas tenu. Des cavaliers entrèrent dans le château sous couvert de la trêve — on en dit quatre cents, mais qui les a comptés ? nul ne le sait, c’est un nombre qui court. Ils n’étaient pas plus tôt dans l’enceinte qu’ils se jetèrent sur les femmes et sur les garçons pour les prendre, là, sous nos yeux, au mépris de tout ce qui venait d’être juré. Je ne trouve pas de mots pour cela. Un frère près de moi hurla, un autre courut aux portes. En un instant la fureur nous prit tous. Nous avons refermé les portes sur ces cavaliers, nous les avons enfermés dans le château comme dans une nasse, et nous les avons taillés en pièces jusqu’au dernier. La bannière du sultan fut arrachée de la tour et jetée bas. Il n’y eut plus de trêve. Il n’y avait plus rien à quoi se fier.
Le sultan chercha-t-il de nouveau à traiter ?
Il fit porter une autre lettre, oui. On y disait qu’il déplorait ce qu’avaient fait ses cavaliers, qu’il en rejetait la faute sur leur propre emportement, et qu’il priait les assiégés d’envoyer un des leurs pour traiter encore. Après ce que nous venions de voir, beaucoup criaient qu’il ne fallait plus croire un mot, plus ouvrir une porte, plus envoyer personne. Mais toujours cette foule était là, derrière nous, sans armes, et l’on ne pouvait pas la laisser périr sans avoir tout tenté. Le maréchal Sévery résolut d’y aller lui-même, pour l’épargner. Nous avons été plusieurs à le lui déconseiller. Il n’a pas voulu écouter : c’était un homme qui tenait qu’un maréchal ne demande pas à un autre d’aller où il ne va pas.
Le maréchal est sorti. Qu’est-il devenu ?
Il est sorti du réduit avec une petite escorte de frères, désarmés ou peu s’en faut, pour gagner la tente du sultan. Ils n’y sont jamais parvenus. On les saisit à peine hors des murs, et on les décapita là, dehors, sous nos yeux, le maréchal et ceux qui l’accompagnaient. Je n’ai pas vu tomber la tête de chaque frère, la distance était grande et mes yeux se brouillaient ; mais nous avons vu qu’ils ne se relevaient pas, et ceux qui étaient aux créneaux nous crièrent ce qu’ils voyaient. Voilà comment fut payée la seconde parole. Après cela, il n’y eut plus de mots entre les deux camps. Nous savions que nous mourrions là, et nous ne voulions plus mourir qu’en nous vendant cher.
Comment vous battiez-vous, sachant cela ?
Comme se battent des hommes qui n’attendent plus rien de personne, sinon de Dieu. Il n’y avait plus d’espoir d’accord, plus d’espoir de secours — nul ne viendrait par la mer avec assez de force pour lever l’ost du sultan. Alors on tenait le mur, on relevait les blessés, on comblait les brèches avec ce qu’on avait, des poutres, des pierres, les décombres mêmes. Le pire n’était pas l’assaut ; c’était l’attente, et la sape sous nos pieds. Les frères se confessaient les uns aux autres, faute de prêtres pour tous. On priait beaucoup. Et l’on regardait la mer, parce que c’est de la mer, si elle venait, que viendrait la seule issue.
C’est par la mer, justement, que vous êtes sorti.
Oui, et je n’en tire nulle gloire ; d’autres, meilleurs que moi, sont restés. Dans les jours de la fin, tandis que le château tenait toujours, on décida de faire sortir par mer ce qui pouvait l’être. On parla surtout du trésor de l’ordre : frère Thibaud Gaudin s’embarqua de nuit, m’a-t-on dit, avec quelques frères et les biens de la maison, pour gagner Sidon, afin que tout cela ne tombât pas aux mains des Infidèles. D’autres barques prirent des blessés, des frères, quelques-uns de la foule. J’étais de ceux-là, non que je l’eusse demandé, mais on me commanda de partir, ma main était hors d’usage et je n’étais plus bon au mur. On obéit à un ordre, même à celui-là, même quand il vous coûte de laisser vos frères derrière. La mer m’a porté à Chypre. Elle en a englouti d’autres, car les barques étaient trop chargées et le port un enfer.
Vous n’étiez donc plus au château quand il est tombé.
Non. Ce que je vous dis de la fin, je le tiens de ceux qui sont sortis après moi et qui sont arrivés ici ces jours derniers ; je ne l’ai pas vu de mes yeux, et je vous le donne pour ce que c’est. On rapporte que le sultan, ne pouvant forcer le château par les armes, revint à ce qui lui avait ouvert la ville : la mine. Ses pionniers creusèrent sous la dernière grande tour, étayant de bois à mesure ; puis le bois brûlé, la tour s’affaissa d’un seul coup. Et voici l’horreur : une troupe de Sarrasins s’était déjà jetée dans la place, croyant l’affaire faite, quand la tour s’ouvrit. La pierre ne fit pas de différence. Elle tomba sur les nôtres qui tenaient encore et sur les leurs qui entraient, et les ensevelit ensemble sous le même monceau. Combien y demeurèrent, je ne le sais, et ceux qui me l’ont conté ne le savent pas non plus. On n’ose avancer un nombre.
On dit aussi que les frères eux-mêmes auraient fait tomber la tour. Le croyez-vous ?
On le murmure ici, oui — que les nôtres, se voyant perdus, auraient achevé de saper la muraille pour l’abattre sur l’assaillant et périr en l’écrasant. Je ne sais qu’en penser. J’ai connu les frères du réduit, je les crois capables de vendre ainsi leur mort, et le cœur voudrait que ce fût vrai, car cela ferait un beau trépas de tant de misère. Mais nul de ceux à qui j’ai parlé ne l’a vu ; c’est un dire qui court parmi les fuyards, et je me défie des beaux récits qu’on fait aux morts pour se consoler. Que la mine fût celle du sultan ou celle des frères, la tour est tombée, et le Temple avec elle. Le reste, je le laisse à Dieu, qui sait comment les siens sont morts.
Que vous reste-t-il, à présent que la ville et le réduit sont pris ?
Il me reste la vie, dont je ne sais que faire, et une main qui ne tiendra plus l’épée. Et il me reste, malgré tout, de ne pas désespérer. La côte n’est pas toute perdue tant qu’on l’écrit : Sidon, Beyrouth, le Château-Pèlerin tiennent leurs murs, et le trésor de l’ordre a échappé au naufrage. Par-delà la mer, l’Occident apprendra ce qui s’est fait ici ; il en a pleuré d’autres et il est revenu. On a repris Acre autrefois, du temps du roi Richard, quand on la croyait à jamais perdue. Je ne sais pas ce que Dieu réserve à cette terre, et je ne veux pas le dire avant de le voir ; ce serait mentir. Mais je prierai pour qu’on y retourne, et je veux mourir en le croyant possible. C’est tout ce qui me tient debout ce soir.