La côte se vide
De semaine en semaine, les places du rivage se dégarnissent. Tyr avait été laissée sans un coup ; puis sont venues les nouvelles de Sidon, de Beyrouth, de Haïfa, et l’on apprend maintenant que Tortose a été évacuée. Nous recensons ces départs à mesure que les barques les portent jusqu’à nous, à Chypre, sans savoir ce que la mer nous dira demain.
Depuis que la ville d’Acre est tombée aux mains du sultan al-Ashraf Khalil, chaque bateau qui aborde Chypre nous apporte le nom d’une place de plus quittée sur le rivage de Syrie. Nous les inscrivons ici l’une après l’autre, non pour tenir un compte funèbre, mais parce qu’il faut bien savoir ce qui demeure encore aux mains des chrétiens, et où sont passés ceux qui vivaient là.
Que le lecteur nous pardonne si les dates que nous donnons flottent : les nouvelles franchissent la mer en désordre, une barque en devance une autre, et il arrive que deux hommes venus du même port ne s’accordent pas sur le jour où ses portes se sont ouvertes. Nous rapportons donc ce que l’on nous dit, avec les réserves qui conviennent, et nous laissons à plus tard le soin d’établir ce qui reste incertain.
Une chose frappe dans tous ces récits : nulle part, ou presque, il n’y a eu de bataille. Les places n’ont pas été prises d’assaut comme Acre ; elles ont été laissées. Les garnisons, trop faibles pour tenir seules une fois la grande ville perdue, ont préféré gagner la mer et passer à Chypre plutôt que d’attendre le sultan derrière des murs que nul ne viendrait plus secourir.
Tyr, la première abandonnée
Tyr, que l’on tenait pour l’une des places les mieux fortifiées de toute la côte, assise sur sa presqu’île et longtemps réputée imprenable, a été la première laissée. On nous rapporte qu’elle fut quittée peu de jours après la chute d’Acre, sans qu’un coup y fût porté : sa garnison et ceux qui la commandaient au nom de la dame de Tyr l’ont évacuée d’eux-mêmes et sont passés outre-mer.
Que Tyr, où le roi Richard d’Angleterre et les nôtres tinrent jadis bon, où la croix se maintint quand le reste du royaume était perdu, ait été rendue ainsi, sans siège, en dit long sur le découragement qui a saisi la côte au lendemain d’Acre. On ne défend plus une muraille quand on n’espère plus de renfort derrière elle.
Sidon, où le Temple s’était retiré
À Sidon s’étaient repliés, après la perte du réduit du Temple à Acre, frère Thibaud Gaudin, que les Templiers ont élu maître, et quelques-uns des siens, emportant avec eux le trésor de l’ordre. On dit qu’ils se tinrent d’abord dans le château de mer, puis que le maître passa à Chypre — pour y chercher du secours, assurent les uns ; sans qu’on l’ait revu revenir, murmurent les autres.
La place, dégarnie de ses meilleurs défenseurs et de ce trésor, n’a pas attendu l’assaut. On la dit évacuée par mer vers la mi-juillet, ses habitants embarqués avant que les gens du sultan n’y entrent. Nous ne savons pas encore le détail de ce qui s’y est passé, ni le sort de ceux qui n’auraient pu trouver de barque.
Beyrouth et Haïfa, les nouvelles se contredisent
Pour Beyrouth, les récits ne s’accordent pas. Les uns nous jurent que la ville a ouvert ses portes au sultan dès le printemps, sitôt Acre perdue ; d’autres, venus plus tard, la disent tenue jusqu’au cœur de juillet, ses habitants s’étant fiés à des promesses de paix avant que les hommes du sultan n’y entrent et n’y prissent les frères qui gardaient la maison du Temple. Nous notons l’une et l’autre version sans trancher, faute de témoin qui les concilie.
Haïfa, au pied du mont Carmel, aurait été laissée dans les mêmes jours de juillet, à la fin du mois. Là encore, point de combat rapporté : on parle d’un départ par mer, et l’on s’inquiète pour les religieux du Carmel, dont on est sans nouvelles sûres à l’heure où nous écrivons.
Tortose évacuée, le Château-Pèlerin tient encore
La dernière nouvelle qui nous soit parvenue est celle de Tortose, place du Temple sur la côte du nord, que l’on nous dit évacuée dans les premiers jours de ce mois d’août, sans plus de combat que les autres. Les frères en seraient sortis par mer, laissant les murs vides derrière eux.
Reste, au sud, le Château-Pèlerin, cette forte maison du Temple que l’on nomme Athlit, bâtie sur son cap et baignée des trois côtés par les flots. À l’heure où nous fermons cette feuille, on nous assure qu’elle tient encore, et qu’elle est peut-être la dernière place du rivage où flotte notre bannière. Ce qu’il en adviendra, nul ici ne le sait ; les uns pensent qu’un lieu si bien assis sur la mer peut se garder longtemps, les autres qu’il suivra le sort des places voisines, la garnison étant trop mince pour tenir seule.
Nous inscrivons donc ces départs sans y mettre de conclusion, car il n’en est pas encore. La côte se vide, cela est vrai, et le cœur se serre à nommer tant de villes où nous avions nos églises et nos morts. Mais un rivage perdu s’est déjà, par le passé, regagné : Acre elle-même nous fut rendue jadis après avoir été perdue. Nous consignons ce que nous voyons, et nous gardons, à Chypre, l’espérance d’y retourner.