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La côte se vide

De semaine en semaine, les places du rivage se dégarnissent. Tyr avait été laissée sans un coup ; puis sont venues les nouvelles de Sidon, de Beyrouth, de Haïfa, et l’on apprend maintenant que Tortose a été évacuée. Nous recensons ces départs à mesure que les barques les portent jusqu’à nous, à Chypre, sans savoir ce que la mer nous dira demain.

Frère Aycard d’Acre, replié à Chypre 10 août 1291 5 min de lecture
Carte gravée de la Terre sainte et de sa côte, quadrillée et couverte de toponymes latins, avec la mer figurée en bas par des hachures.
Pietro Vesconte, carte de la Terre sainte dressée pour Marino Sanudo, Liber secretorum fidelium crucis (v. 1320) — reproduction gravée parue dans Jacques Bongars, Gesta Dei per Francos (1611) — domaine public (Wikimedia Commons).

Depuis que la ville d’Acre est tombée aux mains du sultan al-Ashraf Khalil, chaque bateau qui aborde Chypre nous apporte le nom d’une place de plus quittée sur le rivage de Syrie. Nous les inscrivons ici l’une après l’autre, non pour tenir un compte funèbre, mais parce qu’il faut bien savoir ce qui demeure encore aux mains des chrétiens, et où sont passés ceux qui vivaient là.

Que le lecteur nous pardonne si les dates que nous donnons flottent : les nouvelles franchissent la mer en désordre, une barque en devance une autre, et il arrive que deux hommes venus du même port ne s’accordent pas sur le jour où ses portes se sont ouvertes. Nous rapportons donc ce que l’on nous dit, avec les réserves qui conviennent, et nous laissons à plus tard le soin d’établir ce qui reste incertain.

Une chose frappe dans tous ces récits : nulle part, ou presque, il n’y a eu de bataille. Les places n’ont pas été prises d’assaut comme Acre ; elles ont été laissées. Les garnisons, trop faibles pour tenir seules une fois la grande ville perdue, ont préféré gagner la mer et passer à Chypre plutôt que d’attendre le sultan derrière des murs que nul ne viendrait plus secourir.

Tyr, la première abandonnée

Tyr, que l’on tenait pour l’une des places les mieux fortifiées de toute la côte, assise sur sa presqu’île et longtemps réputée imprenable, a été la première laissée. On nous rapporte qu’elle fut quittée peu de jours après la chute d’Acre, sans qu’un coup y fût porté : sa garnison et ceux qui la commandaient au nom de la dame de Tyr l’ont évacuée d’eux-mêmes et sont passés outre-mer.

Que Tyr, où le roi Richard d’Angleterre et les nôtres tinrent jadis bon, où la croix se maintint quand le reste du royaume était perdu, ait été rendue ainsi, sans siège, en dit long sur le découragement qui a saisi la côte au lendemain d’Acre. On ne défend plus une muraille quand on n’espère plus de renfort derrière elle.

Sidon, où le Temple s’était retiré

À Sidon s’étaient repliés, après la perte du réduit du Temple à Acre, frère Thibaud Gaudin, que les Templiers ont élu maître, et quelques-uns des siens, emportant avec eux le trésor de l’ordre. On dit qu’ils se tinrent d’abord dans le château de mer, puis que le maître passa à Chypre — pour y chercher du secours, assurent les uns ; sans qu’on l’ait revu revenir, murmurent les autres.

La place, dégarnie de ses meilleurs défenseurs et de ce trésor, n’a pas attendu l’assaut. On la dit évacuée par mer vers la mi-juillet, ses habitants embarqués avant que les gens du sultan n’y entrent. Nous ne savons pas encore le détail de ce qui s’y est passé, ni le sort de ceux qui n’auraient pu trouver de barque.

Beyrouth et Haïfa, les nouvelles se contredisent

Pour Beyrouth, les récits ne s’accordent pas. Les uns nous jurent que la ville a ouvert ses portes au sultan dès le printemps, sitôt Acre perdue ; d’autres, venus plus tard, la disent tenue jusqu’au cœur de juillet, ses habitants s’étant fiés à des promesses de paix avant que les hommes du sultan n’y entrent et n’y prissent les frères qui gardaient la maison du Temple. Nous notons l’une et l’autre version sans trancher, faute de témoin qui les concilie.

Haïfa, au pied du mont Carmel, aurait été laissée dans les mêmes jours de juillet, à la fin du mois. Là encore, point de combat rapporté : on parle d’un départ par mer, et l’on s’inquiète pour les religieux du Carmel, dont on est sans nouvelles sûres à l’heure où nous écrivons.

Tortose évacuée, le Château-Pèlerin tient encore

La dernière nouvelle qui nous soit parvenue est celle de Tortose, place du Temple sur la côte du nord, que l’on nous dit évacuée dans les premiers jours de ce mois d’août, sans plus de combat que les autres. Les frères en seraient sortis par mer, laissant les murs vides derrière eux.

Reste, au sud, le Château-Pèlerin, cette forte maison du Temple que l’on nomme Athlit, bâtie sur son cap et baignée des trois côtés par les flots. À l’heure où nous fermons cette feuille, on nous assure qu’elle tient encore, et qu’elle est peut-être la dernière place du rivage où flotte notre bannière. Ce qu’il en adviendra, nul ici ne le sait ; les uns pensent qu’un lieu si bien assis sur la mer peut se garder longtemps, les autres qu’il suivra le sort des places voisines, la garnison étant trop mince pour tenir seule.

Nous inscrivons donc ces départs sans y mettre de conclusion, car il n’en est pas encore. La côte se vide, cela est vrai, et le cœur se serre à nommer tant de villes où nous avions nos églises et nos morts. Mais un rivage perdu s’est déjà, par le passé, regagné : Acre elle-même nous fut rendue jadis après avoir été perdue. Nous consignons ce que nous voyons, et nous gardons, à Chypre, l’espérance d’y retourner.

Le contexte

La ville d’Acre, capitale du royaume résiduel de Jérusalem, est tombée le 18 mai devant l’armée du sultan mamelouk al-Ashraf Khalil ; son dernier réduit, le château du Temple, a cédé peu après.

La côte de Syrie et de Palestine tenue par les Latins n’était plus, avant Acre, qu’un chapelet de places : Tyr, Sidon, Beyrouth, Haïfa, Tortose, le Château-Pèlerin, quelques autres, sans arrière-pays et dépendant entièrement de la mer et des secours d’Occident.

Frère Thibaud Gaudin, élu maître du Temple lors du dernier repli d’Acre, s’était retiré à Sidon avec le trésor de l’ordre.

Ces places furent naguère reprises et tenues au prix de grands efforts : Tyr et Acre par la croisade du roi Richard et de Philippe Auguste après la perte de Jérusalem devant Saladin ; leur perte présente laisse la chrétienté d’Orient repliée pour l’essentiel sur l’île de Chypre.

État des informations

Cette feuille est écrite d’une main latine, à Chypre, au fil des nouvelles que les barques apportent du rivage perdu. Les dates de l’après-Acre nous parviennent en désordre et se contredisent selon les sources : nous les rangeons parmi les incertitudes plutôt que de les affirmer. Nous nous en tenons à ce qui est connaissable à ce 10 août 1291 : plusieurs places encore debout à cette heure, le sort d’Athlit indécis, et nulle conclusion à tirer d’un été qui n’est pas achevé.

Ce que l’on sait

  • Après la chute d’Acre le 18 mai 1291, les places latines du rivage de Syrie ont été, l’une après l’autre, évacuées au cours de l’été.
  • Ces évacuations se sont faites pour l’essentiel sans combat : les garnisons, privées d’espoir de secours, ont gagné la mer plutôt que de soutenir un siège.
  • Thibaud Gaudin, maître du Temple, s’était replié à Sidon avec le trésor de l’ordre avant que la place ne soit à son tour évacuée.
  • Chypre est devenue le refuge des Latins chassés de la côte.

Ce que l’on ignore

  • Le sort du Château-Pèlerin (Athlit), qui tient encore à la date de cette feuille, n’est pas connu.
  • On ignore le détail de ce qu’il est advenu des habitants et des religieux qui n’ont pu embarquer à Sidon, Haïfa et ailleurs.
  • On ne sait, à Chypre, si et quand un retour sur la côte sera possible.

Sources historiques utilisées

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Siège de Saint-Jean-d’Acre (1291)

Article de Wikipédia en français : après la chute d’Acre, évacuation échelonnée des places de la côte — Tyr laissée sans combat, Sidon (repli de Thibaud Gaudin et du trésor du Temple, évacuation vers la mi-juillet), Beyrouth ouverte au sultan, Haïfa, Tortose et le Château-Pèlerin (Athlit) évacués sans combat. Consulté pour la chronologie de l’été 1291.

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Siege of Acre (1291)

Article de Wikipédia en anglais : chute d’Acre le 18 mai 1291, fuite de Thibaud Gaudin vers Sidon avec le trésor du Temple, et abandon des dernières places côtières latines. Croisé avec la version française pour les noms et la suite des évacuations.

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Al-Ashraf Khalil

Article de Wikipédia consacré au sultan al-Ashraf Khalil : reddition des villes côtières latines (Tyr, Sidon, Beyrouth, Haïfa, Tortose, Athlit) au cours de l’été 1291 à la suite de la prise d’Acre. Consulté pour recouper l’enchaînement des abandons et les divergences de datation.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — les départs de la côte

Aujourd’hier imagine une gazette latine repliée à Chypre à l’été 1291, qui recense les évacuations de la côte à mesure que les nouvelles franchissent la mer. Le désordre et les contradictions de datation appartiennent au brouillard d’époque et sont assumés comme tels : les dates réelles étant divergentes selon les sources, la feuille les range parmi les incertitudes. Aucune conclusion d’époque n’est tirée sur la suite ; la voix espère un retour sans en rien savoir.

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Le réduit du Temple tient encore

La ville est prise, mais tout n’est pas fini. À la pointe du couchant, le château du Temple, cerné par la mer sur trois côtés, tient encore. Vers ses quatre tours ont reflué les frères du Temple, de l’Hôpital et des Teutoniques, et des milliers de gens sans armes. Les frères se sont donné un nouveau maître, Thibaud Gaudin. Une trêve un instant offerte a été rompue dans le sang : on rapporte que des cavaliers sarrasins, entrés sous la parole donnée, se sont jetés sur les femmes, et que le maréchal du Temple, sorti pour parlementer, y a laissé la tête.

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