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Le dernier réduit du Temple est tombé

La nouvelle nous est venue de ceux qui ont pris la mer les derniers : le château du Temple, à la pointe d’Acre, a cédé à son tour. Minée par-dessous, sa dernière tour s’est effondrée d’un coup, ensevelissant sous ses pierres les défenseurs et les Sarrasins entrés avec eux. Dix jours après la ville, le réduit a fini. On rapporte que frère Thibaud Gaudin avait gagné Sidon par mer, emportant le trésor de l’ordre.

Frère Aycard d’Acre, replié à Chypre 28 mai 1291 6 min de lecture
Enluminure médiévale montrant un pan de muraille crénelée effondré en un amas de blocs, un corps gisant à terre parmi les décombres au premier plan, tandis que des assaillants montent à l’assaut par une échelle vers les tours et bâtiments de la ville en arrière-plan.
Pan de rempart d’Acre effondré et assaut par les brèches, miniature des « Grandes Chroniques de France » (BnF, Ms Français 2608, fol. 369v, v. 1390-1405) — domaine public (Wikimedia Commons).

Nous l’écrivons de Chypre, où nous a portés la mer avec tant d’autres échappés d’Acre, et la main nous tremble encore de le tracer. Le château du Temple, ce dernier réduit où s’étaient reserrés les nôtres quand la ville fut perdue, a cédé à son tour. Depuis dix jours qu’Acre était aux mains du sultan, cette pointe de pierre tenait encore, seule au bord de la mer, comme un doigt levé au milieu du désastre. Elle ne tient plus.

Nous ne rapporterons ici que ce que nous tenons de bouches sûres — de ceux qui ont fui les derniers, et de barques venues de la côte. Beaucoup nous échappe, et nous n’en donnerons pas plus que nous n’en savons. Mais le fait, lui, paraît certain, et tous ceux qui arrivent le redisent : le Temple d’Acre est tombé, et avec lui le dernier pan de la ville qui résistât encore.

On dit que la fin en fut terrible, et d’une sorte qu’on n’ose imaginer sans frémir. Les Sarrasins, qui n’avaient pu forcer ce château par les armes, l’ont abattu par-dessous, comme ils avaient fait des tours de l’enceinte : à force de mine et de sape, ils ont creusé sous la dernière grande tour et l’ont fait crouler. Elle s’est effondrée d’un seul coup, et sous ses pierres, dit-on, ont péri ensemble et les nôtres qui la tenaient et les assaillants qui s’y étaient jetés.

Dix jours d’un réduit qui ne voulait pas mourir

Quand la ville fut prise, en ce dix-huitième jour de mai, ceux qui purent se dégager de la ruée du port se jetèrent dans le château du Temple, à la pointe du couchant, sur le rivage. C’est une forte place, close de murs et de tours, que la mer baigne de deux côtés. Là refluèrent des frères du Temple et de l’Hôpital, des Teutoniques, et une foule de gens de la ville — des milliers d’âmes, dit-on, hommes, femmes et enfants, qui n’avaient plus d’autre asile sous le ciel.

Dix jours durant, ce réduit tint contre tout l’ost du sultan. On rapporte qu’il y eut d’abord des paroles échangées, une composition offerte pour laisser sortir les gens saufs, puis rompue dans le sang : le maréchal du Temple qui était sorti pour en traiter fut abattu avec les siens, et depuis, il n’était plus question que de vendre chèrement sa vie. D’autres pages ont dit cette trahison ; nous n’y revenons que pour mémoire.

Le sultan, voyant que ni l’assaut ni la faim ne venaient à bout de ces murs assez vite, revint à ce qui lui avait ouvert la ville : la mine. Ses pionniers creusèrent sous les fondations, étayant de bois à mesure ; puis, le bois brûlé, la sape s’affaissa et la tour avec elle. Ainsi finit, le vingt-huitième jour de mai, ce que l’assaut n’avait pu emporter — dix jours tout juste après la chute de la ville.

La tour qui tomba sur les uns et les autres

Ce qui rend cette fin plus affreuse encore, c’est qu’elle emporta les vainqueurs avec les vaincus. Quand la tour s’ébranla, une troupe de Sarrasins s’était déjà ruée à l’intérieur, croyant la place à eux ; les nôtres tenaient toujours. La pierre ne fit pas de différence entre eux : elle s’écroula sur les deux ensemble, et sous le même monceau furent ensevelis ceux qui défendaient et ceux qui prenaient. Combien y demeurèrent, nul ne le sait ; on n’ose avancer un nombre, et ceux qui rapportent la chose n’en donnent point.

Quelques-uns murmurent que ce ne fut pas seulement l’ouvrage de l’ennemi — que les frères eux-mêmes, se voyant perdus, auraient achevé de saper la muraille pour l’abattre sur l’assaillant et périr en l’écrasant. Nous rapportons le propos sans le garantir : il court parmi les fuyards, mais nul de ceux que nous avons entendus ne l’a vu, et il tient peut-être plus du besoin de donner un beau trépas aux morts que de la chose vue. Que la mine fût celle du sultan ou celle des assiégés, la tour est tombée, et le Temple avec elle.

Ainsi s’est éteint le dernier feu d’Acre. Depuis le mois d’avril que le sultan avait paru sous les murs, la grande ville, ses remparts, ses ordres et ses communes ont été emportés pièce à pièce ; ce château était la dernière pièce, et elle a suivi les autres. Nous qui l’écrivons avons vu la ville prise et fui par la mer ; nous n’avons pas vu tomber la tour, mais nous croyons ceux qui l’ont vue.

Thibaud Gaudin a gagné Sidon avec le trésor

Une chose, au milieu de tant de deuil, console un peu ceux de l’ordre : le trésor du Temple n’est pas tombé aux mains des Infidèles. On rapporte que, dans les jours qui précédèrent la fin, frère Thibaud Gaudin, l’un des grands de la maison, s’était embarqué de nuit avec quelques frères et avait fait voile vers Sidon, emportant avec lui les biens et les reliques de l’ordre. La mer, qui nous a tous sauvés, l’a sauvé aussi, et avec lui ce qui pouvait l’être.

Les frères qui sont à Sidon, dit-on, le tiennent désormais pour leur chef, la maîtrise étant vacante depuis que frère Guillaume de Beaujeu est tombé aux portes de la ville. Nous ne savons rien de sûr de ce qui se décide là-bas, ni de ce que l’ordre entend faire de ce qui lui reste. Mais qu’un homme de gouvernement et le trésor de la maison aient échappé au naufrage, cela n’est pas rien pour qui espère encore.

Car nous espérons encore. La côte n’est pas toute perdue : Sidon, Beyrouth, le Château-Pèlerin tiennent leurs murs, et par-delà la mer l’Occident apprendra ce qui s’est fait ici. On a repris Acre autrefois, quand on la croyait perdue ; les vieux se souviennent du temps du roi Richard. Nous ne savons ce que Dieu réserve à cette terre, et nous ne l’écrirons pas avant de le voir. Pour aujourd’hui, nous pleurons Acre et son dernier réduit, et nous nous en remettons au Ciel pour le reste.

Le contexte

Acre, capitale de fait du royaume latin de Terre sainte depuis la reprise de Jérusalem par Saladin en 1187, est tombée le 18 mai 1291 après un siège ouvert début avril par l’armée mamelouke d’al-Ashraf Khalil.

Le château du Temple, à la pointe occidentale de la ville, sur le rivage, servit de dernier refuge après la chute : frères du Temple, de l’Hôpital, Teutoniques et milliers de civils s’y reserrèrent.

Guillaume de Beaujeu, grand maître du Temple depuis 1273 et parent de la maison de France, avait été frappé à mort le 18 mai à la porte Saint-Antoine, laissant la maîtrise de l’ordre vacante.

La mine, ou sape, avait déjà fait céder les tours de l’enceinte extérieure à la mi-mai (tour du Roi, tour Maudite) ; c’est elle encore qui vint à bout du réduit.

État des informations

Cette chronique est tenue depuis Chypre, par une plume latine repliée après la chute d’Acre, qui croit à la guerre sainte et nomme l’adversaire « les Sarrasins », « les Infidèles ». Cette couleur de voix ne déforme aucun fait : l’effondrement du réduit par la mine, la tour tombée sur les deux camps, la fuite de Thibaud Gaudin vers Sidon avec le trésor sont exacts et logés distinctement ici. Les nombres sont tus faute de décompte, la date donnée en fourchette. Le narrateur ne préjuge en rien de l’avenir de la Terre sainte : il pleure Acre et espère un retour, sans rien savoir de la suite, et nous n’écrivons rien au-delà de ce 28 mai.

Ce que l’on sait

  • Le château du Temple, dernier réduit d’Acre après la chute de la ville le 18 mai, est tombé à son tour, sa dernière grande tour ayant été effondrée par la mine mamelouke.
  • La tour s’est écroulée sur les défenseurs et sur les assaillants qui s’y étaient engagés, les ensevelissant ensemble.
  • Le réduit a tenu une dizaine de jours après la chute de la ville, jusqu’au 28 mai environ.
  • Frère Thibaud Gaudin, l’un des dignitaires du Temple, avait gagné Sidon par mer avec le trésor et des biens de l’ordre avant la fin.
  • La maîtrise du Temple était vacante depuis la mort de Guillaume de Beaujeu le 18 mai ; les frères repliés à Sidon tiennent Gaudin pour leur chef.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre de ceux qui ont péri sous l’effondrement de la tour, défenseurs comme assaillants, n’est pas connu.
  • Ce que l’ordre du Temple décidera depuis Sidon, et le sort des places de la côte encore debout, demeurent incertains.
  • L’avenir de la côte latine n’est pas fixé : rien n’est joué de ce qu’il adviendra de cette terre.

Sources historiques utilisées

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Siège de Saint-Jean-d’Acre (1291)

Article de Wikipédia en français : repli des défenseurs et de milliers de civils dans la citadelle des Templiers (« Voûte d’Acre ») après la chute du 18 mai, résistance d’une dizaine de jours sous les bombardements et la sape, chute du réduit le 28 mai, mine mamelouke sous la dernière tour. Consulté pour la chronologie et la fin du réduit.

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Siege of Acre (1291)

Article de Wikipédia en anglais : dernière tour du Temple minée et effondrée le 28 mai, effondrement tuant à la fois défenseurs et assaillants entrés dans la place ; mention du récit de Ludolph de Suchem prêtant aux Templiers d’avoir eux-mêmes fait crouler les murs (jugé exagéré) ; fuite nocturne de Thibaud Gaudin vers Sidon avec le trésor de l’ordre avant la fin. Croisé avec la version française.

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Thibaud Gaudin

Article de Wikipédia : Thibaud Gaudin, commandeur du Temple, envoyé par mer à Sidon avec le trésor de l’ordre et des non-combattants avant la chute du réduit, puis élu grand maître à Sidon. Consulté pour son rôle, sa fuite et le sauvetage du trésor.

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Note de reconstitution éditoriale — la chute du dernier réduit

Aujourd’hier imagine une chronique tenue depuis Chypre, à la fin mai 1291, sous la plume de frère Aycard d’Acre replié après la chute de la ville. Le récit adopte la voix latine embarquée — « les Sarrasins », « les Infidèles », la foi en la guerre sainte, l’espoir d’un retour — comme dispositif d’immersion. Les faits (effondrement du réduit par la mine, tour tombée sur les deux camps, fuite de Gaudin vers Sidon avec le trésor) sont exacts et logés distinctement dans le relevé des faits. Écrit à chaud le 28 mai 1291, sans rien préjuger de l’avenir de la Terre sainte.

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