Le dernier réduit du Temple est tombé
La nouvelle nous est venue de ceux qui ont pris la mer les derniers : le château du Temple, à la pointe d’Acre, a cédé à son tour. Minée par-dessous, sa dernière tour s’est effondrée d’un coup, ensevelissant sous ses pierres les défenseurs et les Sarrasins entrés avec eux. Dix jours après la ville, le réduit a fini. On rapporte que frère Thibaud Gaudin avait gagné Sidon par mer, emportant le trésor de l’ordre.
Nous l’écrivons de Chypre, où nous a portés la mer avec tant d’autres échappés d’Acre, et la main nous tremble encore de le tracer. Le château du Temple, ce dernier réduit où s’étaient reserrés les nôtres quand la ville fut perdue, a cédé à son tour. Depuis dix jours qu’Acre était aux mains du sultan, cette pointe de pierre tenait encore, seule au bord de la mer, comme un doigt levé au milieu du désastre. Elle ne tient plus.
Nous ne rapporterons ici que ce que nous tenons de bouches sûres — de ceux qui ont fui les derniers, et de barques venues de la côte. Beaucoup nous échappe, et nous n’en donnerons pas plus que nous n’en savons. Mais le fait, lui, paraît certain, et tous ceux qui arrivent le redisent : le Temple d’Acre est tombé, et avec lui le dernier pan de la ville qui résistât encore.
On dit que la fin en fut terrible, et d’une sorte qu’on n’ose imaginer sans frémir. Les Sarrasins, qui n’avaient pu forcer ce château par les armes, l’ont abattu par-dessous, comme ils avaient fait des tours de l’enceinte : à force de mine et de sape, ils ont creusé sous la dernière grande tour et l’ont fait crouler. Elle s’est effondrée d’un seul coup, et sous ses pierres, dit-on, ont péri ensemble et les nôtres qui la tenaient et les assaillants qui s’y étaient jetés.
Dix jours d’un réduit qui ne voulait pas mourir
Quand la ville fut prise, en ce dix-huitième jour de mai, ceux qui purent se dégager de la ruée du port se jetèrent dans le château du Temple, à la pointe du couchant, sur le rivage. C’est une forte place, close de murs et de tours, que la mer baigne de deux côtés. Là refluèrent des frères du Temple et de l’Hôpital, des Teutoniques, et une foule de gens de la ville — des milliers d’âmes, dit-on, hommes, femmes et enfants, qui n’avaient plus d’autre asile sous le ciel.
Dix jours durant, ce réduit tint contre tout l’ost du sultan. On rapporte qu’il y eut d’abord des paroles échangées, une composition offerte pour laisser sortir les gens saufs, puis rompue dans le sang : le maréchal du Temple qui était sorti pour en traiter fut abattu avec les siens, et depuis, il n’était plus question que de vendre chèrement sa vie. D’autres pages ont dit cette trahison ; nous n’y revenons que pour mémoire.
Le sultan, voyant que ni l’assaut ni la faim ne venaient à bout de ces murs assez vite, revint à ce qui lui avait ouvert la ville : la mine. Ses pionniers creusèrent sous les fondations, étayant de bois à mesure ; puis, le bois brûlé, la sape s’affaissa et la tour avec elle. Ainsi finit, le vingt-huitième jour de mai, ce que l’assaut n’avait pu emporter — dix jours tout juste après la chute de la ville.
La tour qui tomba sur les uns et les autres
Ce qui rend cette fin plus affreuse encore, c’est qu’elle emporta les vainqueurs avec les vaincus. Quand la tour s’ébranla, une troupe de Sarrasins s’était déjà ruée à l’intérieur, croyant la place à eux ; les nôtres tenaient toujours. La pierre ne fit pas de différence entre eux : elle s’écroula sur les deux ensemble, et sous le même monceau furent ensevelis ceux qui défendaient et ceux qui prenaient. Combien y demeurèrent, nul ne le sait ; on n’ose avancer un nombre, et ceux qui rapportent la chose n’en donnent point.
Quelques-uns murmurent que ce ne fut pas seulement l’ouvrage de l’ennemi — que les frères eux-mêmes, se voyant perdus, auraient achevé de saper la muraille pour l’abattre sur l’assaillant et périr en l’écrasant. Nous rapportons le propos sans le garantir : il court parmi les fuyards, mais nul de ceux que nous avons entendus ne l’a vu, et il tient peut-être plus du besoin de donner un beau trépas aux morts que de la chose vue. Que la mine fût celle du sultan ou celle des assiégés, la tour est tombée, et le Temple avec elle.
Ainsi s’est éteint le dernier feu d’Acre. Depuis le mois d’avril que le sultan avait paru sous les murs, la grande ville, ses remparts, ses ordres et ses communes ont été emportés pièce à pièce ; ce château était la dernière pièce, et elle a suivi les autres. Nous qui l’écrivons avons vu la ville prise et fui par la mer ; nous n’avons pas vu tomber la tour, mais nous croyons ceux qui l’ont vue.
Thibaud Gaudin a gagné Sidon avec le trésor
Une chose, au milieu de tant de deuil, console un peu ceux de l’ordre : le trésor du Temple n’est pas tombé aux mains des Infidèles. On rapporte que, dans les jours qui précédèrent la fin, frère Thibaud Gaudin, l’un des grands de la maison, s’était embarqué de nuit avec quelques frères et avait fait voile vers Sidon, emportant avec lui les biens et les reliques de l’ordre. La mer, qui nous a tous sauvés, l’a sauvé aussi, et avec lui ce qui pouvait l’être.
Les frères qui sont à Sidon, dit-on, le tiennent désormais pour leur chef, la maîtrise étant vacante depuis que frère Guillaume de Beaujeu est tombé aux portes de la ville. Nous ne savons rien de sûr de ce qui se décide là-bas, ni de ce que l’ordre entend faire de ce qui lui reste. Mais qu’un homme de gouvernement et le trésor de la maison aient échappé au naufrage, cela n’est pas rien pour qui espère encore.
Car nous espérons encore. La côte n’est pas toute perdue : Sidon, Beyrouth, le Château-Pèlerin tiennent leurs murs, et par-delà la mer l’Occident apprendra ce qui s’est fait ici. On a repris Acre autrefois, quand on la croyait perdue ; les vieux se souviennent du temps du roi Richard. Nous ne savons ce que Dieu réserve à cette terre, et nous ne l’écrirons pas avant de le voir. Pour aujourd’hui, nous pleurons Acre et son dernier réduit, et nous nous en remettons au Ciel pour le reste.