D’où vient cette guerre : la trêve rompue de l’été passé
Le soudan campe sous nos murs, et déjà l’on s’interroge, dans la ville : par quelle faute en sommes-nous là ? Nous avons voulu remonter le fil sans le farder. Il ne nous mène pas à une agression sarrasine, mais à un forfait des nôtres, commis l’été dernier, la paix jurée encore fraîche. Le dire ne nous coûte pas moins qu’à un autre ; mais un chroniqueur qui tairait la cause n’écrirait plus qu’un plaidoyer.
On voudrait, en ces jours de peur, que le malheur nous vînt tout entier du dehors — que l’Infidèle eût rompu la foi le premier, et qu’il ne nous restât qu’à défendre une cause pure. La vérité est plus lourde, et il faut la porter telle qu’elle est. Ce qui a mis l’armée du soudan à deux milles de nos remparts n’est pas une trahison sarrasine : c’est un carnage commis par des chrétiens, dans nos rues et à nos portes, l’été de l’an dernier, alors qu’une trêve solennelle liait encore les deux camps.
Nous n’écrivons pas ceci pour accuser les nôtres ni pour excuser l’ennemi. Nous l’écrivons parce que celui qui veut comprendre le siège doit d’abord savoir comment on y est venu, et que l’ordre des faits, ici, ne souffre pas d’être retourné. La faute est de notre côté ; la démesure de la réponse est de l’autre. Les deux tiennent debout ensemble, et nous ne cacherons ni l’une ni l’autre.
Une paix jurée, et un marché rouvert
Il faut se rappeler dans quel état était le royaume il y a deux ans. Tripoli venait de tomber aux mains du soudan Qalâwûn ; Antioche était perdue depuis plus longtemps encore. De l’ancien royaume, il ne restait guère qu’Acre, quelques ports du rivage et quelques châteaux. Faibles comme nous l’étions, la trêve était notre seul rempart avant les remparts.
Cette trêve, on l’avait conclue avec Qalâwûn — dix années de paix, disait-on, jurées peu de temps auparavant. Sous sa garantie, les marchés avaient repris leur vie ordinaire. Des paysans musulmans des villages voisins entraient dans Acre pour y vendre leurs fruits, leur grain et leurs bêtes ; des marchands de leur loi tenaient boutique au bazar, à côté des nôtres. C’était le train d’une ville de commerce, où la foi de chacun cédait, sur la place, au négoce de tous.
C’est cette paix des marchés, et non une forteresse ni une armée, que le forfait de l’été dernier est venu briser. On ne peut mesurer ce qui s’est perdu ce jour-là sans se souvenir de ce qui existait la veille : des hommes désarmés, venus vendre et acheter sous la garantie d’un serment.
Les nouveaux venus de l’été
Après la chute de Tripoli, on avait crié partout en Occident le péril d’Acre. Le Saint-Père Nicolas fit prêcher le secours et arma des galées ; il en vint, l’été passé, une troupe recrutée dans les villes d’Italie — gens de Toscane et de Lombardie, à ce que l’on rapporte, plutôt manants et désœuvrés que gens de guerre éprouvés. Ils débarquèrent nombreux, mal tenus, mal soldés, l’ardeur pieuse mêlée à la faim.
Ce sont eux qui, au bout de quelques semaines, mirent le feu aux poudres. On raconte diversement comment la chose s’enflamma — une rixe, une querelle qui s’envenime, on ne s’accorde pas sur l’étincelle. Ce que l’on sait de sûr est ceci : la fureur tourna au massacre, et l’on se mit à tuer des musulmans dans la ville et aux abords, marchands au bazar et paysans venus au marché, sans que la trêve les eût mis à l’abri comme elle l’aurait dû.
Le carnage fut aveugle au point d’emporter aussi des chrétiens : à ce que l’on redit, ces forcenés en vinrent à frapper quiconque portait la barbe, tenant tout barbu pour un Infidèle. Il n’y a là ni exploit ni guerre sainte, mais une tuerie d’hommes qui ne se défendaient pas, et une foi prise en otage par la brutalité. Nous ne trouvons pas de mot plus doux, et nous ne voulons pas en chercher.
Le refus de la commune
Le soudan Qalâwûn, apprenant la chose, ne demanda pas d’abord la guerre : il demanda justice. Qu’on lui livrât les coupables, disait-il, ceux qui avaient rompu sa paix et tué ses gens. La requête, au regard de la trêve, n’avait rien d’outré : c’était le droit du prince offensé.
Il se dit que le maître du Temple, messire Guillaume de Beaujeu, qui connaît le prix des serments et la faiblesse de nos murs, opinait qu’on remît au soudan des malfaiteurs — fût-ce, faute des vrais coupables, des condamnés tirés des geôles de la ville — pour éteindre l’affaire à moindre feu. Le conseil de la commune n’en voulut rien entendre. On refusa de livrer quiconque.
Bien pis : pour couvrir le refus, on alla soutenir que les musulmans tués l’avaient été par leur propre faute, comme s’ils s’étaient jetés eux-mêmes sous les couteaux. C’est là, à notre sens, le second tort, plus froid que le premier : non plus la fureur d’une populace, mais le calcul d’un conseil qui, pouvant réparer, choisit de nier. On envoya, dit-on, des ambassadeurs porter des présents et de bonnes paroles, en espérant que le soudan se paierait d’excuses. On sait aujourd’hui ce que valurent ces présents.
La colère du soudan, et le serment du fils
Qalâwûn tint la trêve pour morte du jour où on lui refusa les coupables. Le serment rompu par nous, il se jugea délié du sien. Il fit lever son armée et donna, dit-on, la parole terrible de ne pas laisser un chrétien vivant dans Acre. Mais l’âge et la maladie le prirent en chemin : il mourut à l’automne dernier, avant d’avoir vu nos murs.
On aurait pu croire sa mort une grâce. Elle n’en fut pas une. Car avant de rendre l’âme, le vieux soudan fit, à ce que l’on redit, jurer à son fils al-Achraf Khalîl d’achever ce qu’il avait commencé et de prendre Acre. Le fils monta sur le trône avec ce serment pour héritage. C’est lui qui, ce printemps, a mené jusqu’à nos fossés l’armée que son père n’a pas conduite.
Voilà par où nous en sommes venus : une paix rompue par les nôtres, une justice refusée par les nôtres, et de l’autre côté un prince qui a fait de la vengeance un legs. Nul, dans cette ville, ne sait ce que les jours prochains porteront. Nous posons seulement la cause, puisque tant la cherchent, et qu’il vaut mieux la regarder en face que l’inventer commode.