Assaut sur toute l’enceinte
Avant le jour, ce vendredi, les Sarrasins ont porté leur assaut sur toute la longueur de nos murs, au fracas de leurs tambours. La tour Maudite a cédé, la porte Saint-Antoine est forcée, et l’ennemi s’est rué dans la ville. Nous écrivons ceci à chaud, dans le tumulte, tandis que les nôtres refluent vers le port et vers le château du Temple.
Que Dieu ait pitié de nous. Ce vendredi, dix-huitième jour de mai, avant même que l’aube ne parût, les Infidèles ont lancé leur grand assaut contre notre cité. Non plus sur un point comme les jours passés, mais d’un bout à l’autre de l’enceinte à la fois, d’une mer à l’autre, de sorte que nulle part on ne pût porter secours sans découvrir ailleurs.
Nous fûmes tirés du peu de sommeil qui nous restait par un vacarme comme on n’en ouït jamais : le battement de leurs tambours, que l’on dit portés à dos de chameaux par centaines, mêlé aux cris et au son des trompes. Ce fut, dans la nuit, comme si la terre elle-même roulait contre nos murs. À la clarté des feux, on vit leurs gens monter à l’assaut par les brèches que la sape avait ouvertes et sur les décombres des tours abattues.
Nous ne rapporterons ici que ce que nous avons vu de nos yeux ou tenu de bouches sûres, car dans un tel désordre mille bruits courent qu’on ne saurait vérifier. Mais le fait est certain, et il est grave : l’ennemi a rompu notre enceinte et il est entré dans Acre.
La percée à la tour Maudite
C’est à la tour Maudite, clef de notre muraille intérieure, que se fit la première rupture. Depuis des jours la sape et les grandes pierres l’avaient ébranlée ; ce matin les Sarrasins s’y jetèrent en foule et, malgré la défense des nôtres, y prirent pied. De là ils gagnèrent la porte Saint-Antoine et s’en emparèrent, et par cette porte le flot se déversa dans les rues.
Nos chevaliers du Temple et de l’Hôpital, avec les gens du roi et les frères des autres maisons, s’y portèrent au plus fort et disputèrent le passage pied à pied. On se battit dans les venelles et sur les places, corps contre corps, sans qu’il fût plus possible de tenir une ligne. Vers l’heure de tierce, quand le jour fut haut, il parut à beaucoup que l’ennemi tenait déjà le dessus, tant il avait forcé de terrain.
Nous ne dirons pas le nombre de ceux qui sont tombés, car nul ne le sait en cette heure ; on parle de milliers, mais c’est là parole de la peur et non compte assuré. Ce que nous savons, c’est que la muraille pour laquelle tant d’hommes ont veillé un mois durant n’est plus à nous.
Le maître du Temple frappé
Dans la mêlée de la porte Saint-Antoine, frère Guillaume de Beaujeu, grand maître du Temple, a été frappé à mort. On rapporte qu’un trait l’atteignit sous l’aisselle, à l’endroit que la cuirasse laisse à découvert quand le bras se lève, et que ses gens l’emportèrent hors du combat, mortellement blessé. Depuis dix-huit ans il tenait la maison du Temple, et il était parent de la maison de France.
Sa chute a jeté un grand trouble parmi les défenseurs, car sa bannière était de celles autour desquelles les nôtres se ralliaient. On dit aussi que le maréchal de l’Hôpital, messire Matthieu de Clermont, se bat encore les armes à la main du côté du château ; mais dans ce tumulte nous ne pouvons rien affirmer de son sort.
De telles paroles qu’on prête aux mourants et aux capitaines en cette journée, nous n’en donnerons aucune pour vraie : le fracas couvrait les voix, et ce que l’on répète déjà de bouche en bouche tient plus du récit que du témoignage.
La ruée vers le port
Sitôt la porte forcée et la nouvelle courue par la ville, une foule se rua vers le port, chevaliers démontés, sergents, bourgeois, femmes et enfants mêlés, chacun cherchant à gagner les navires mouillés dans la rade. La mer était grosse et les embarcations en trop petit nombre ; on se pressait aux barques, on s’y disputait la place, et l’on dit que le passage se paie à prix d’or à qui veut fuir vers Chypre.
Ce que nous vîmes là fut aussi cruel que le combat : des gens tombés à l’eau, des barques trop chargées, des mères séparées des leurs dans la cohue. Nul n’ordonnait plus rien de ce désordre ; chacun ne songeait qu’à se sauver.
Cependant tous n’ont pas fui. Vers la pointe de la ville, du côté de la mer, les frères du Temple tiennent encore leur château, et vers lui refluent ceux des combattants et des habitants qui n’ont pu ou voulu prendre la mer. Là, derrière les murs les plus forts d’Acre, on s’apprête à se défendre encore. Ce qu’il adviendra de ce réduit, et de ceux qui s’y sont enfermés, nous ne le savons pas cette heure, et nous nous garderons de le préjuger. Nous le rapporterons quand nous le tiendrons de source sûre, sans rien grossir ni rien taire.