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Le roi de Chypre a débarqué à Acre

Hier, quatrième jour de mai, les voiles attendues sont enfin entrées dans le port : le roi Henri, sire de Chypre et de Jérusalem, est venu de son île avec des gens d’armes et des vivres, au milieu des cris de joie. On rapporte quelque sept cents combattants et une quarantaine de nefs. La cité, qui se croyait seule sous les machines des Infidèles, a repris courage. Le roi est céans ; reste à voir ce qu’un tel secours peut changer.

Frère Aycard d’Acre, dans la ville assiégée 5 mai 1291 5 min de lecture
Enluminure médiévale représentant une flotte de nefs croisées chargées d’hommes d’armes, voiles et mâts hérissés de bannières, mouillant près d’un camp de tentes au pied d’une ville fortifiée.
Jean Colombe (atelier), « Flotte des croisés devant Byzance », miniature des « Passages d’outremer » de Sébastien Mamerot (BnF, Ms. Français 5594, f. 217r, v. 1474) — domaine public (Wikimedia Commons). Utilisée ici comme image d’époque représentative d’une flotte de secours croisée abordant sous les murs d’une cité assiégée.

Il faut avoir vu le port d’Acre hier au matin pour comprendre ce qu’une voile peut rendre à des hommes las. Depuis des semaines, du haut de nos murs, nous ne guettions que la plaine où campe l’armée du sultan, d’une mer à l’autre, et le va-et-vient de ses machines. Or voici que la mer, elle, nous a rendu quelque chose : les nefs de Chypre, que l’on espérait sans trop y croire, ont paru au large, puis sont entrées dans la rade l’une après l’autre. Sur les quais, la foule s’est portée à leur rencontre en criant, et les cloches ont sonné comme elles n’avaient plus sonné depuis le début du siège.

C’est le roi Henri en personne qui menait ce secours : sire de Chypre et roi de Jérusalem, encore jeune d’âge, il a quitté son île pour venir à Acre au plus fort du péril. On rapporte qu’il amène avec lui quelque sept cents combattants, chevaliers et sergents mêlés, et des vivres en abondance, sur une quarantaine de nefs et de galées. Nous donnons ces nombres tels qu’ils courent de bouche en bouche ce jour ; nul, dans la presse et le tumulte du débarquement, n’en a fait le compte exact.

Le roi a été reçu par les grands de la ville et par les maîtres des ordres. Son propre frère, messire Amaury, sire de Tyr, était déjà parmi nous avec des gens que le roi avait dépêchés plus tôt de Chypre ; le voici maintenant rejoint par son aîné. Nous écrivons ceci au lendemain de leur venue, sans rien savoir encore de ce qui se décidera dans le conseil des chefs.

Une ville qui se croyait seule

Depuis que l’armée des Sarrasins s’est établie devant Acre au début d’avril, la cité vivait dans le sentiment d’être abandonnée du reste de la chrétienté. Les grands trébuchets amenés de Hama, cette machine énorme que les Infidèles nomment, dit-on, « la Victorieuse », et sa pareille « la Furieuse », battent nos murailles sans relâche ; leurs mineurs creusent sous les tours, étayent la roche de bois et y mettent le feu pour faire crouler la pierre. Nos remparts tiennent encore, mais chaque jour on les entend gémir sous les coups.

Dans cette attente, la venue du roi a valu plus que ses sept cents lances. Elle a dit aux gens d’Acre que l’Orient latin ne les avait pas oubliés, et que, par-delà la mer, on savait leur détresse et l’on y répondait. Beaucoup, hier, pleuraient de joie sur les quais ; d’autres rendaient grâce à Dieu de n’être pas laissés seuls devant une telle armée.

Ce que le secours peut peser

Il ne faut pourtant point se payer de mots. La défense d’Acre n’attendait pas le roi pour être tenue par de vaillants hommes : le maître du Temple, frère Guillaume de Beaujeu, messire Jean de Grailly et messire Otton de Grandson, avec les frères de l’Hôpital et les autres ordres, veillent aux murs depuis le premier jour. Ce que le roi apporte, ce sont des bras frais, des vivres et une bannière royale sur les remparts — de quoi relever les cœurs et regarnir les tours les plus pressées.

Mais l’armée qui nous fait face est d’une multitude qu’on n’ose chiffrer, et le nombre des nôtres, tout accru qu’il soit de ces renforts, demeure petit au regard d’elle. Nul, dans la ville, ne saurait dire aujourd’hui ce que ce secours changera au sort du siège. On parle déjà de tenter une parole avec le sultan ; on parle aussi de sortir en armes. Le conseil des chefs et du roi n’a pas encore tranché, et nous ne rapporterons ses résolutions que lorsqu’elles seront prises.

Pour l’heure, Acre a un roi dans ses murs, des vaisseaux dans son port et un peu de l’espérance qu’on croyait perdue. Est-ce assez pour desserrer l’étreinte du sultan ? Nul ne le sait ce 5 mai. Nous nous bornons à rapporter la chose, et à attendre avec la ville ce que les jours prochains en feront.

Le contexte

Acre, capitale du royaume résiduel de Jérusalem depuis la reprise de la ville par la troisième croisade en 1191, est assiégée depuis le début d’avril 1291 par l’armée du sultan d’Égypte al-Ashraf Khalil.

Henri de Lusignan est roi de Chypre et roi de Jérusalem ; il a été couronné roi de Jérusalem à Tyr en 1286. Le royaume de Terre sainte et l’île de Chypre sont depuis longtemps liés sous la même maison.

La chute récente d’Antioche (1268) puis de Tripoli (1289) a rétréci l’Orient latin à quelques places de la côte, dont Acre est la première.

Amaury de Lusignan, sire de Tyr, frère du roi Henri, se trouvait déjà à Acre avec des gens envoyés de Chypre avant l’arrivée du roi lui-même.

État des informations

Cette gazette est écrite du dedans d’Acre assiégée, avec les yeux et les mots d’un clerc latin d’Outremer qui tient la cause pour sainte et nomme l’adversaire « les Infidèles ». Cette couleur de voix ne recouvre aucun mensonge sur les faits : les nombres sont donnés en fourchette et attribués à la rumeur du débarquement, et la gazette s’en tient strictement à ce qu’on peut savoir le 5 mai 1291, sans anticiper en rien l’issue du siège.

Ce que l’on sait

  • Le roi Henri II de Lusignan, roi de Chypre et de Jérusalem, a débarqué à Acre le 4 mai 1291 avec des renforts et des vivres venus de Chypre.
  • Sa venue a relevé le moral des assiégés, qui se sentaient abandonnés.
  • La défense de la ville était déjà assurée, avant son arrivée, par le maître du Temple Guillaume de Beaujeu, Jean de Grailly, Otton de Grandson et les frères des ordres militaires.
  • Son frère Amaury de Lusignan, sire de Tyr, l’avait précédé à Acre avec des gens envoyés de Chypre.
  • L’armée mamelouke bat les murailles à coups de grands trébuchets (dont « la Victorieuse » amenée de Hama) et travaille par la sape.

Ce que l’on ignore

  • Ce qu’un tel renfort pourra changer au rapport de force n’est pas connu et ne peut l’être à cette date.
  • On ignore ce que décidera le conseil du roi et des chefs — parlementer avec le sultan, tenter une sortie, ou tenir les murs.
  • La suite du siège demeure entièrement ouverte : la gazette ne préjuge de rien au-delà du 5 mai 1291.

Sources historiques utilisées

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Siège de Saint-Jean-d’Acre (1291)

Article de Wikipédia en français : arrivée du roi Henri II de Chypre le 4 mai 1291 avec des renforts (de l’ordre de sept cents combattants) et des vivres, remontée du moral des assiégés, état du siège (trébuchets, sape), commandement de la défense (Guillaume de Beaujeu, Jean de Grailly, Otton de Grandson). Consulté pour la date, les chiffres en ordre de grandeur et le contexte.

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Siege of Acre (1291)

Article de Wikipédia en anglais : arrivée d’Henri II de Chypre le 4 mai 1291 avec « 700 troops aboard 40 ships », effet passager sur le moral, présence de son frère Amaury/Amalric sire de Tyr, grands trébuchets (« The Victorious » al-Mansûrî de Hama), travail de sape. Croisé avec la version française pour les chiffres et la chronologie.

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Henri II (roi de Chypre)

Consulté pour la personne du roi : Henri de Lusignan, roi de Chypre et de Jérusalem, couronné roi de Jérusalem à Tyr en 1286, sa jeunesse, et son frère Amaury sire de Tyr.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — le secours de Chypre

Aujourd’hier imagine une gazette tenue dans Acre assiégée par un clerc latin d’Outremer, frère Aycard d’Acre. Le récit adopte la voix et les croyances d’un chroniqueur de la fin du XIIIᵉ siècle — la guerre tenue pour sainte, l’adversaire nommé « les Infidèles » — comme dispositif d’immersion. Les faits (date du 4 mai, ampleur du secours donnée en fourchette, commandement de la défense) sont exacts et logés distinctement dans le relevé des faits. Écrit à chaud le 5 mai 1291, sans rien anticiper de la suite du siège.

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