Le roi de Chypre a débarqué à Acre
Hier, quatrième jour de mai, les voiles attendues sont enfin entrées dans le port : le roi Henri, sire de Chypre et de Jérusalem, est venu de son île avec des gens d’armes et des vivres, au milieu des cris de joie. On rapporte quelque sept cents combattants et une quarantaine de nefs. La cité, qui se croyait seule sous les machines des Infidèles, a repris courage. Le roi est céans ; reste à voir ce qu’un tel secours peut changer.
Il faut avoir vu le port d’Acre hier au matin pour comprendre ce qu’une voile peut rendre à des hommes las. Depuis des semaines, du haut de nos murs, nous ne guettions que la plaine où campe l’armée du sultan, d’une mer à l’autre, et le va-et-vient de ses machines. Or voici que la mer, elle, nous a rendu quelque chose : les nefs de Chypre, que l’on espérait sans trop y croire, ont paru au large, puis sont entrées dans la rade l’une après l’autre. Sur les quais, la foule s’est portée à leur rencontre en criant, et les cloches ont sonné comme elles n’avaient plus sonné depuis le début du siège.
C’est le roi Henri en personne qui menait ce secours : sire de Chypre et roi de Jérusalem, encore jeune d’âge, il a quitté son île pour venir à Acre au plus fort du péril. On rapporte qu’il amène avec lui quelque sept cents combattants, chevaliers et sergents mêlés, et des vivres en abondance, sur une quarantaine de nefs et de galées. Nous donnons ces nombres tels qu’ils courent de bouche en bouche ce jour ; nul, dans la presse et le tumulte du débarquement, n’en a fait le compte exact.
Le roi a été reçu par les grands de la ville et par les maîtres des ordres. Son propre frère, messire Amaury, sire de Tyr, était déjà parmi nous avec des gens que le roi avait dépêchés plus tôt de Chypre ; le voici maintenant rejoint par son aîné. Nous écrivons ceci au lendemain de leur venue, sans rien savoir encore de ce qui se décidera dans le conseil des chefs.
Une ville qui se croyait seule
Depuis que l’armée des Sarrasins s’est établie devant Acre au début d’avril, la cité vivait dans le sentiment d’être abandonnée du reste de la chrétienté. Les grands trébuchets amenés de Hama, cette machine énorme que les Infidèles nomment, dit-on, « la Victorieuse », et sa pareille « la Furieuse », battent nos murailles sans relâche ; leurs mineurs creusent sous les tours, étayent la roche de bois et y mettent le feu pour faire crouler la pierre. Nos remparts tiennent encore, mais chaque jour on les entend gémir sous les coups.
Dans cette attente, la venue du roi a valu plus que ses sept cents lances. Elle a dit aux gens d’Acre que l’Orient latin ne les avait pas oubliés, et que, par-delà la mer, on savait leur détresse et l’on y répondait. Beaucoup, hier, pleuraient de joie sur les quais ; d’autres rendaient grâce à Dieu de n’être pas laissés seuls devant une telle armée.
Ce que le secours peut peser
Il ne faut pourtant point se payer de mots. La défense d’Acre n’attendait pas le roi pour être tenue par de vaillants hommes : le maître du Temple, frère Guillaume de Beaujeu, messire Jean de Grailly et messire Otton de Grandson, avec les frères de l’Hôpital et les autres ordres, veillent aux murs depuis le premier jour. Ce que le roi apporte, ce sont des bras frais, des vivres et une bannière royale sur les remparts — de quoi relever les cœurs et regarnir les tours les plus pressées.
Mais l’armée qui nous fait face est d’une multitude qu’on n’ose chiffrer, et le nombre des nôtres, tout accru qu’il soit de ces renforts, demeure petit au regard d’elle. Nul, dans la ville, ne saurait dire aujourd’hui ce que ce secours changera au sort du siège. On parle déjà de tenter une parole avec le sultan ; on parle aussi de sortir en armes. Le conseil des chefs et du roi n’a pas encore tranché, et nous ne rapporterons ses résolutions que lorsqu’elles seront prises.
Pour l’heure, Acre a un roi dans ses murs, des vaisseaux dans son port et un peu de l’espérance qu’on croyait perdue. Est-ce assez pour desserrer l’étreinte du sultan ? Nul ne le sait ce 5 mai. Nous nous bornons à rapporter la chose, et à attendre avec la ville ce que les jours prochains en feront.