L’armée du sultan est sous nos murs
Depuis quelques jours, l’ost du sultan al-Ashraf Khalil a paru devant Acre et s’est établi tout autour de la ville, d’une mer à l’autre, à une portée de trait renforcée de nos remparts. La cité, gonflée de réfugiés, a fermé ses portes et garni ses tours. On rapporte une multitude d’hommes comme on n’en a guère vu ; les premiers jours se passent presque sans coups, dans une attente qui pèse plus que le fer.
Nous l’écrivons du haut de nos murs, tandis que la plaine devant Acre se couvre de tentes à perte de vue. L’ost des Sarrasins est venu, conduit par le jeune sultan al-Ashraf Khalil, fils de Qalâwûn. En quelques jours, ses bannières se sont déployées depuis le rivage du nord jusqu’à celui du midi, enfermant la ville dans un demi-cercle qui s’appuie à la mer par ses deux extrémités. D’une eau à l’autre, nous sommes cernés par la terre ; il ne nous reste ouverte que la mer.
Nous ne rapporterons ici que ce que nos yeux ont vu ou ce que nous tenons de bouches sûres. Le fait, lui, est certain : le sultan est sous nos murs, et le siège a commencé. Les contingents lui sont arrivés de plusieurs jours, échelonnés, ceux de Syrie derrière les premiers ; on ne saurait dire à l’heure juste quand le dernier a pris place. Mais depuis ces derniers jours, l’investissement est complet, et nul ne sort plus par les portes de terre.
De l’effectif de cette armée, nous ne donnerons pas de compte. On colporte des nombres qui passent l’imagination — les uns parlent de dizaines de milliers d’hommes, d’autres de plus de deux cent mille avec les valets, les charrois et les pionniers. Nul, dans nos murs, ne les a comptés ; ce sont là bruits de camp et non savoir assuré. Ce que l’on voit suffit à l’angoisse : une nation entière semble avoir dressé ses pavillons devant Acre.
Une ville pleine à ras bord
Acre n’est pas une place ordinaire. Depuis que Jérusalem est aux mains des Infidèles, elle est devenue le chef et le cœur de ce qui demeure du royaume latin de Terre sainte, le port par où tout arrive et le siège des grands ordres — le Temple, l’Hôpital, les frères Teutoniques — comme des communes de Venise, de Gênes et de Pise, qui y tiennent leurs quartiers, leurs tours et leurs querelles.
À cette population déjà nombreuse s’ajoutent, depuis des mois, les malheureux chassés des places tombées. Ceux de Tripoli, prise voici deux ans, sont venus grossir nos rues, et avant eux d’autres, d’Antioche et d’ailleurs. La ville est pleine à ras bord de fugitifs qui ont tout perdu et qui n’ont plus, derrière eux, d’autre asile que ces murailles. Beaucoup, ici, se souviennent des places qui ont cédé et regardent la plaine avec effroi.
On a fermé les portes, garni les tours et les créneaux, réparti les pans de muraille entre les ordres et les nations. Chacun sait le tronçon qu’il doit tenir. Les vivres et l’eau, dit-on, ne manquent pas encore, et la mer nous demeure ouverte pour recevoir secours et messages. C’est par là, de Chypre et d’Occident, que nous attendons du renfort.
L’attente qui pèse
Chose étrange en un tel péril : ces premiers jours se passent presque sans combat. L’ennemi ne s’est pas jeté sur nos murs ; il s’établit, creuse, aligne ses tentes et amène ses charrois. On le voit s’affairer autour de grandes machines qu’il assemble à couvert, mais rien encore n’a été lancé contre l’enceinte. Cette lenteur n’est pas clémence : c’est le travail méthodique d’une armée qui se met en place pour un long ouvrage.
Pour les nôtres, cette attente pèse plus que ne pèserait l’assaut. On monte la garde, on scrute la plaine, on écoute le bruit du camp qui grandit chaque nuit. Nul ne sait combien de jours durera ce répit, ni ce que le sultan compte faire, ni s’il entend d’abord parlementer ou frapper d’emblée. On ignore s’il acceptera d’entendre des émissaires, ou s’il est venu, comme on le dit, avec le serment de ne repartir que la ville prise.
Nous savons de quel prétexte est né ce malheur — la trêve rompue l’an dernier, le sang de marchands et de paysans sarrasins versé dans nos murs par des croisés fraîchement débarqués, et le refus de livrer les coupables. D’autres pages diront cette faute et ce qu’elle nous coûte. Pour aujourd’hui, nous nous bornons à ce que nous voyons : le sultan est là, sous nos murs, et Acre attend.