Le roi abjure à Saint-Denis
Ce jour, en l'abbatiale de Saint-Denis, le roi Henri, quatrième du nom, a solennellement renoncé à la religion réformée et s'est fait recevoir dans l'Église catholique, apostolique et romaine. Renaud de Beaune, archevêque de Bourges, l'a instruit puis absous, en présence d'une vingtaine de prélats et docteurs. Le geste est religieux ; nul, dans les deux camps, n'oublie qu'il touche aussi au royaume.
Le roi a abjuré. Ce mercredi, hors des murs de Paris que tient la Ligue, dans l'église où reposent les rois de France, Henri de Bourbon a quitté la religion où il fut élevé pour se faire recevoir catholique. Depuis la mort du feu roi Henri, voici quatre ans, le royaume se déchirait sur ce point : il refusait pour maître un prince de la religion réformée, quoique la loi du sang le lui donnât.
Nous rapportons ici ce que nous avons vu et ce que nous ont redit ceux qui approchaient le roi. La journée fut longue. On dit l'instruction du roi par les prélats a tenu cinq heures et plus avant que la cérémonie du portail ne commençât ; nous le donnons d'après ceux qui étaient au chœur, sans en avoir tenu le compte des heures.
Ceux qui l'ont approché rapportent qu'il parut en pourpoint de satin blanc et manteau noir, tête nue. Nous redisons ce détail tel qu'on nous l'a donné.
Au portail de la basilique
Le roi s'est présenté à la grande porte de l'abbatiale, où l'attendait l'archevêque de Bourges, assis et revêtu de ses ornements, entouré du clergé. Là s'est tenu le dialogue réglé qui ouvre la réception. À la teneur qu'on nous en rapporte, l'archevêque demanda qui il était ; le roi répondit qu'il était le roi. On lui demanda ce qu'il voulait ; il dit vouloir être reçu au giron de l'Église catholique, apostolique et romaine.
Le roi s'est alors mis à genoux et a fait sa profession, déclarant vouloir vivre et mourir en cette foi. Il a remis par écrit, dit-on, une déclaration signée de sa main. L'archevêque l'a relevé, puis reçu et absous ; le roi a baisé l'anneau qu'on lui présentait. On le conduisit ensuite dans l'église, aux applaudissements de l'assistance.
La profession de foi et la messe
L'instruction avait précédé la cérémonie : les prélats et docteurs assemblés, une vingtaine environ, avaient examiné le roi sur les points de la foi et reçu ses réponses. C'est au terme de cet examen qu'il fut jugé recevable et mené au portail.
Après l'absolution, le roi a été conduit au chœur pour y ouïr la messe. Il y a communié de la main de l'archevêque. Un sermon a été prononcé, et l'on a chanté les vêpres dans l'abbatiale. Le roi est demeuré à ces offices, au vu de tous ceux que l'église pouvait contenir, gentilshommes, gens de guerre et peuple accouru des environs.
Pourquoi Saint-Denis et non Reims
Le sacre des rois se fait à Reims, et l'on eût pu s'étonner de voir cette journée se tenir ailleurs. Mais Reims est aux mains de la Ligue, comme Paris même, dont Saint-Denis n'est qu'à une courte lieue au nord. Le roi tient le pays d'alentour et a fait de ce bourg l'une de ses places ; c'est de là qu'il presse la capitale.
Le lieu n'est pas indifférent. Saint-Denis est l'abbaye où l'on ensevelit les rois de France depuis un temps immémorial. En s'y faisant recevoir catholique, le roi a marqué qu'il entrait dans la maison de ses devanciers. Faute de pouvoir gagner Reims et de s'y faire oindre, il a choisi le lieu qui, après Reims, parle le plus haut de la royauté.
Un geste dont on discute déjà la portée
La conversion du roi était attendue et négociée. Depuis le printemps, des pourparlers se tenaient à Suresnes entre les gens du roi et ceux du parti de Paris, et une trêve venait d'être conclue. Le roi lui-même avait fait savoir qu'il se laisserait instruire. Ce jour en est l'aboutissement.
Dans son camp, on tient l'affaire pour un soulagement : beaucoup de catholiques qui le servaient déjà par fidélité au sang de France n'ont plus à souffrir de servir un prince hérétique. Dans le parti contraire, on récuse la chose : les prédicateurs de la Ligue disent la conversion feinte, arrachée par le calcul, et refusent de tenir pour bon catholique un homme qui changea déjà de religion.
Chacun ici sait que le geste est religieux et qu'il est aussi affaire de royaume. Le roi a écrit ce jour même aux bonnes villes qui le suivent pour leur annoncer sa réception dans l'Église et commander prières et processions. Ce qu'il en adviendra pour Paris et pour la guerre, on en parle beaucoup et on n'en sait rien de sûr.