Renaud de Beaune, l'archevêque qui reçoit le roi
Ce n'est pas l'archevêque de Reims, prélat du sacre, qui a reçu ce matin l'abjuration du roi à Saint-Denis, mais celui de Bourges, grand aumônier de France. Portrait d'un homme d'Église resté fidèle à la couronne quand tant d'autres passaient à la Ligue.
Ceux qui, ce matin, ont vu le roi s'agenouiller devant l'autel de l'abbatiale de Saint-Denis auront remarqué que ce n'est pas l'archevêque de Reims, à qui il revient d'ordinaire de sacrer nos rois, qui a reçu son abjuration. C'est Renaud de Beaune, archevêque de Bourges et grand aumônier de France, âgé de soixante-cinq ans, qui a posé les questions rituelles et donné l'absolution. Ce choix n'a rien d'un hasard de cérémonial : le cardinal de Pellevé, qui tient le siège de Reims, compte parmi les plus ardents soutiens de la Ligue et préside même, à Paris, le conseil qui gouverne au nom de l'Union, si bien qu'il ne pouvait se trouver à cette place. Il fallait un prélat resté fidèle au roi durant ces années de troubles. C'est cet homme que nous présentons ici.
De Tours à Bourges, une carrière dans l'Église
Renaud de Beaune est né le 12 août 1527 à Tours, dans une famille de robe et de finance : son grand-oncle, Jacques de Beaune, baron de Semblançay, avait tenu les finances du royaume sous le règne de François Ier, avant de finir pendu à Montfaucon l'année même de sa naissance. Entré dans les ordres, il fut pourvu de l'abbaye de Juilly en 1567, puis nommé évêque de Mende l'année suivante, charge qu'il a tenue plus de dix ans. En 1581, il est devenu archevêque de Bourges, siège qui fait de lui primat d'Aquitaine, l'un des plus considérables du royaume après ceux de Reims et de Paris.
On le dit homme de lettres autant que de gouvernement ecclésiastique, versé dans les affaires du royaume plus que dans la seule administration de son diocèse. C'est cette réputation d'homme d'État en soutane qui, en 1591, a valu à l'archevêque de Bourges d'être appelé par le roi à la charge de grand aumônier de France, la première dignité ecclésiastique attachée à la personne du souverain.
Fidèle à la couronne quand le royaume se déchirait
Depuis les commencements des troubles, l'archevêque de Bourges ne s'est jamais rangé du côté de la Ligue, à la différence de tant d'autres prélats du royaume. Sous le feu roi Henri III comme depuis l'avènement du roi actuel, il est demeuré attaché au service de la couronne, sans pour autant passer pour suspect d'hérésie : il n'a cessé de professer la religion catholique, mais a toujours tenu que la cause du roi légitime devait l'emporter sur celle des ligueurs, quelle que soit la religion du prince.
Cette constance lui a valu, dans les derniers mois, un rôle de tout premier plan. C'est lui qui a conduit, au printemps, la délégation des serviteurs du roi aux conférences ouvertes avec les députés de la Ligue à Suresnes, près Paris.
Le porte-parole de Suresnes
Ouvertes à la fin d'avril, ces conférences ont réuni, d'un côté, huit députés du roi menés par l'archevêque de Bourges, de l'autre, douze députés de la Ligue conduits par l'archevêque de Lyon, Pierre d'Espinac. C'est là que, le 17 mai dernier, Renaud de Beaune a annoncé aux députés de la Ligue, au nom du roi, la résolution de Sa Majesté de se faire instruire dans la religion catholique — nouvelle qui a couru depuis lors dans tout Paris et qui trouve, ce jour, son accomplissement.
Entre l'annonce de mai et la cérémonie de ce matin, l'archevêque a eu la charge de préparer l'instruction du roi. Vendredi dernier, quatre prélats et plusieurs docteurs en théologie ont interrogé Sa Majesté durant plus de cinq heures sur les points de doctrine qui séparent la religion prétendue réformée de l'Église romaine.
Une question que d'aucuns posent : de quel droit ?
Reste une question que plusieurs docteurs et gens d'Église, à Paris et ailleurs, ne manquent pas de soulever : un archevêque de province a-t-il pouvoir, de son seul chef, d'absoudre un prince retranché de l'Église, sans mandat exprès de Rome ? L'absolution d'un prince excommunié passe, aux yeux de beaucoup de canonistes, pour matière réservée au seul Saint-Siège. On assure que l'archevêque de Bourges n'a agi qu'à titre provisoire, dans l'attente de ce que le Saint-Père jugera de cette affaire, mais la chose n'est pas tranchée et donne déjà matière à discussion parmi les gens de robe et d'Église que nous avons pu entendre.