Henri de Navarre, un Béarnais sur un trône disputé
Depuis quatre ans, il porte le titre de roi de France sans en tenir la capitale, ni la messe. Hier, à Saint-Denis, il a renoué avec l'Église romaine. Retour sur l'homme que ce geste engage.
Le prince qui s'est présenté hier matin devant le portail de la basilique de Saint-Denis, pour y être reçu dans l'Église catholique par l'archevêque de Bourges, Renaud de Beaune, n'en est pas à sa première inflexion de conscience. Henri de Bourbon, roi de Navarre et, depuis la mort d'Henri III, roi de France pour qui veut bien le reconnaître, a déjà changé deux fois de religion avant hier — la première fois contraint, la seconde fois de son plein gré.
Nous rappelons ici ce que l'on sait de sa vie, de sa naissance béarnaise à ses victoires des dernières années.
Un enfant du Béarn
Henri de Bourbon est né le 13 décembre 1553 à Pau, au château des rois de Navarre, fils d'Antoine de Bourbon, prince du sang, et de Jeanne d'Albret, reine de Navarre. Sa mère, attachée à la Réforme, l'a fait élever dans la religion réformée et, dit-on, dans une rusticité voulue : le jeune prince a grandi mêlé aux enfants du pays, courant pieds nus dans les montagnes du Béarn, à Coarraze, plus qu'entouré des égards dus à son rang.
De cette enfance montagnarde, il a gardé, au dire de ceux qui l'approchent, une simplicité de manières et un franc-parler qui tranchent avec l'usage des cours, et qui lui valent, chez ses partisans comme chez nombre de ses adversaires, une popularité que peu de grands seigneurs du royaume peuvent revendiquer.
Un mariage de sang, en août 1572
Le 18 août 1572, à Paris, le jeune roi de Navarre épouse Marguerite de Valois, sœur du roi Charles IX — union voulue pour sceller la paix entre catholiques et protestants du royaume. Les cérémonies, célébrées selon des rites séparés pour ménager la conscience de chacun des époux, rassemblent dans la capitale l'élite du parti réformé, venue en nombre pour l'occasion.
Six jours plus tard éclate le massacre de la Saint-Barthélemy, où périt une grande partie de cette noblesse huguenote assemblée pour les noces. Le roi de Navarre lui-même n'échappe à la mort que par son rang de prince du sang. Retenu à la cour, il se voit contraint d'abjurer la religion réformée pour sauver sa vie, et demeure durant près de quatre années comme un prisonnier de qualité, admis dans les plaisirs de la cour mais tenu loin de toute affaire.
L'évasion et le retour à la Réforme, 1576
Le 5 février 1576, le roi de Navarre s'échappe de la cour et gagne le Béarn. Le 13 juin suivant, il abjure publiquement le catholicisme qu'on lui avait imposé et renoue avec la religion réformée. De ce jour, établi à Nérac, il devient le chef reconnu du parti protestant du royaume, rôle qu'aucun désaveu, depuis, ne lui a été contesté par les siens.
C'est cette même année 1584, à la mort du duc d'Anjou, dernier frère du roi Henri III, que le roi de Navarre se trouve désigné, par le seul jeu de la loi salique et faute d'héritier plus proche, comme premier prince du sang et héritier présomptif de la couronne de France — situation que la Ligue catholique, formée peu après, s'emploie depuis lors à combattre par tous les moyens, arguant qu'un prince hérétique ne saurait ceindre la couronne très chrétienne.
Le capitaine des guerres de religion
À la tête du parti réformé, Henri de Navarre s'est révélé homme de guerre autant que chef de parti. Le 20 octobre 1587, à Coutras, en Guyenne, il défait l'armée royale conduite par le duc de Joyeuse, tué dans l'affaire — première grande victoire rangée du parti huguenot dans ces guerres.
Devenu roi à la mort d'Henri III, assassiné le 1er août 1589 à Saint-Cloud, il doit aussitôt défendre sa couronne les armes à la main contre la Ligue, qui refuse de le reconnaître tant qu'il n'aura pas fait profession de la foi catholique. Le 21 septembre 1589, à Arques, près de Dieppe, ses troupes, très inférieures en nombre, tiennent en échec l'armée ligueuse du duc de Mayenne. Le 14 mars 1590, à Ivry, en Normandie, il remporte une victoire plus décisive encore sur les mêmes forces, chargeant lui-même à la tête de sa cavalerie, le panache blanc au chapeau, en criant à ses gens de le suivre à ce signe. Deux sièges de Paris, en 1590, n'ont cependant pas suffi à lui ouvrir les portes de sa capitale.
Un roi sans capitale, un roi sans sacre
Quatre ans après la mort d'Henri III, celui que ses partisans nomment roi de France n'a jamais logé au Louvre, jamais été sacré, et tient le gros de son royaume par les armes plutôt que par l'obéissance commune. La majorité catholique du pays lui refuse la couronne tant qu'il professe la religion réformée, et c'est ce blocage, plus que tout autre calcul, qui pesait sur les délibérations tenues ces derniers mois.
C'est dans ce contexte que le conseil du roi, réuni au printemps, puis les conférences tenues avec des théologiens et des prélats — parmi lesquels l'archevêque de Bourges, Renaud de Beaune — ont préparé l'instruction religieuse conclue hier à Saint-Denis.
Ce que pèse une nouvelle conversion
Reste à savoir ce que vaut, chez un homme qui a déjà changé deux fois de religion en vingt ans, une troisième inflexion. Ses partisans de toujours y voient la fin d'un exil politique imposé par les circonstances, non un reniement de conscience ; ses adversaires, dans le camp de la Ligue comme chez certains réformés que la nouvelle a consternés, y voient un calcul de pure nécessité, dicté par le seul état du siège où se trouve le royaume. Entre ces deux lectures, rien ne permet aujourd'hui de trancher, sinon les actes qui suivront.