La paix du royaume avant la querelle des dogmes
Le roi s'est fait catholique à Saint-Denis. Les zélés des deux bords y voient qui une comédie, qui une trahison. Un magistrat qui n'a jamais aimé que le repos public plaide, lui, pour saisir la main que trente ans de guerre nous tendent enfin.
On dira que je parle en homme sans religion. C'est l'injure ordinaire dont on paie, dans ce royaume, quiconque ose préférer la paix à la victoire de son parti. Je la reçois sans m'en émouvoir. Je suis catholique, et je le demeure ; mais je suis aussi Français, et sujet, et las, comme l'est le peuple des campagnes qui ne sait plus à quel saint se vouer ni sous quel maître il moissonnera. Voilà trente ans que nous nous entretuons pour savoir de quelle façon prier Dieu, et Dieu, pendant ce temps, nous a laissés brûler nos moissons, ruiner nos villes et ouvrir nos portes à l'étranger.
Le roi vient de se faire instruire et recevoir en l'Église catholique, à Saint-Denis, ce vingt-cinq de juillet. La nouvelle court déjà par tout le royaume, et déjà chacun la tire à soi. Je ne prétends pas ici sonder le cœur du prince : c'est l'affaire de Dieu, non la mienne, et qui se pique de lire dans les consciences se donne un office qui n'appartient qu'au Ciel. Je veux seulement peser ce que ce changement, quel qu'en soit le ressort, offre au royaume qui saigne.
Un roi que le sang désigne, et que la foi ne divise plus
Depuis la mort du feu roi, la loi du royaume est claire pour qui veut la lire sans passion : c'est au plus proche du sang, de mâle en mâle, que la couronne revient, et nul concile d'étrangers ni nulle assemblée ne peut la donner à un autre. Le Parlement de Paris lui-même, le mois passé, l'a rappelé par son arrêt : on ne portera au trône de France ni prince ni princesse étrangère, quelque traité qu'on fasse ou qu'on veuille faire. La loi salique n'est pas une invention des serviteurs de Navarre ; c'est le plus ancien fondement de notre monarchie, et ceux qui la foulent aux pieds pour complaire à Madrid trahissent la France bien plus sûrement que celui qu'ils appellent hérétique.
Restait l'obstacle de la religion. Un roi de la religion prétendue réformée, disait-on, ne saurait régner sur un peuple catholique sans le déchirer davantage : c'était vrai, et je ne l'ai jamais nié. Mais cet obstacle-là, le voici qui tombe. Le prince que le sang désigne se range aujourd'hui dans la foi de la plus grande part de ses sujets. Ce qui divisait le titre et la conscience se trouve, d'un coup, rapproché. Il faudrait être ivre de sa propre querelle pour ne pas voir là une porte ouverte sur la paix.
À qui profite que la guerre dure
Car demandons-nous froidement à qui sert que la plaie reste ouverte. Elle sert à l'Espagnol, qui tient garnison dans notre capitale et qui a osé, cet hiver, proposer aux États assemblés à Paris de nous donner l'infante sa fille pour reine, au mépris de nos lois. Elle sert à ceux qui, du désordre, ont fait un métier et une grandeur, et qui redoutent la paix comme les corbeaux redoutent la moisson rentrée. Elle sert aux prédicateurs qui règnent sur les esprits tant que dure la peur. Elle ne sert ni au laboureur, ni au marchand, ni à l'artisan, ni à aucun de ceux qui portent le royaume sur leurs épaules et qui n'ont, de cette guerre, tiré que le deuil et la misère.
Je sais ce qu'on m'opposera. Les zélés catholiques diront qu'une conversion arrachée par la nécessité ne vaut rien devant Dieu, et qu'on ne saurait remettre l'Église aux mains d'un prince dont on doute. Les plus fermes de l'autre religion diront, eux, qu'on les abandonne, et que le roi trahit ceux qui ont versé leur sang pour sa cause. Je n'écarte ni l'une ni l'autre plainte : elles partent, chacune, d'une fidélité que je respecte. Mais je demande à ces zélés, des deux bords, ce que leur intransigeance a donné au royaume, sinon trente années de cendres. On ne relève pas une maison en la brûlant encore.
La concorde n'est pas la tiédeur
Qu'on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. Je ne prêche pas l'indifférence en matière de foi, ni ce mélange des créances que l'Évangile réprouve. Je crois ma religion la vraie, et je la veux voir fleurir. Mais je tiens qu'un royaume est une chose plus ancienne et plus large que les querelles qui le traversent, et qu'un prince est fait pour tenir la balance au-dessus des partis, non pour être le chef de l'un d'eux contre l'autre. Le chancelier de L'Hospital, que Dieu ait son âme, l'enseignait déjà au commencement de nos malheurs : le point n'est pas d'abord de savoir quelle religion l'emportera, mais de savoir si la France, elle, subsistera.
Voilà pourquoi je salue ce qui vient de se faire à Saint-Denis. Nul ne peut dire aujourd'hui où cela nous mènera. Il faudra du temps, de la prudence, et beaucoup d'oubli des injures reçues, pour que les esprits se rassoient. Bien des villes tiennent encore contre le roi, bien des cœurs restent fermés, et je ne promets à personne que demain sera la paix. Je dis seulement qu'après trente ans, une chance nous est offerte de refermer la plaie autour d'un roi que la loi désigne et que la foi ne sépare plus de son peuple. La laisser passer par amour de nos disputes, ce serait le plus grand des crimes envers ce pauvre royaume, et celui dont l'histoire nous demanderait le compte le plus lourd.