On ne rebaptise pas une ambition
Un docteur de la Sorbonne, fidèle à la Sainte Union, tient la conversion annoncée du Béarnais pour une comédie de circonstance, et refuse qu'un royaume catholique remette son salut à un prince déjà relaps. Tribune signée d'un camp, que la rédaction publie sans la faire sienne.
On nous annonce que le prince de Béarn s'apprête, à Saint-Denis, à se faire recevoir dans l'Église catholique, et que des prélats l'y instruisent depuis quelques jours. La nouvelle court les rues, et déjà des gens que je croyais fermes se demandent tout haut si, la messe entendue, il ne faudrait pas lui ouvrir les portes. C'est à ceux-là que j'écris, non pour les injurier, mais pour les prier de considérer, avant de céder, ce que vaut au juste une conversion offerte au moment précis où elle rapporte une couronne.
Je n'ai pas de haine pour la personne d'Henri de Navarre, et je ne prétends pas lire dans son âme, qui n'appartient qu'à Dieu. Mais un royaume ne se gouverne pas sur des mouvements d'âme qu'on ne voit point : il se gouverne sur des actes, et sur ce que les actes passés nous apprennent des actes à venir. Or l'acte qu'on nous promet à Saint-Denis, cet homme l'a déjà fait, puis défait.
Voilà ce qu'on oublie, dans l'attendrissement de ces jours : le Béarnais n'en est pas à sa première messe. Au temps de la Saint-Barthélemy, jeune et prisonnier de la cour, il abjura la Réforme et se dit catholique ; puis, sitôt libre, il retourna à son hérésie et reprit les armes contre l'Église. Un homme qui a une fois quitté la foi qu'il avait embrassée est ce que nos docteurs nomment un relaps, et l'Église a toujours regardé le relaps d'un autre œil que le païen qu'on baptise : car de celui-là on ne sait plus quelle promesse le tient.
Une messe ne fait pas un roi
On me dira qu'il faut se réjouir de tout retour, et que l'Église ne ferme sa porte à personne. J'en conviens, et si ce prince venait à résipiscence dans un cloître, dépouillé de toute prétention, je serais le premier à en rendre grâce. Mais ce n'est pas cela qu'on nous propose. On nous propose une conversion qui, le même jour, se change en titre à la couronne ; une abjuration qui n'ôte rien au converti et lui donne tout. Quand la piété et l'intérêt marchent d'un si parfait accord, l'homme de bon sens a le droit de demander lequel des deux conduit l'autre.
Car enfin, que cet homme n'ait pu prendre Paris par les armes, chacun le sait ; ses gens sont autour de nos murs depuis des années sans que la ville ait cédé. Ce que le canon n'a pu forcer, on l'essaie aujourd'hui par un cierge. Je ne dis pas que la chose soit sûrement feinte ; je dis qu'elle vient trop à point, et que jamais conversion ne fut mieux payée. Un roi ne se fait pas d'une cérémonie arrangée pour l'occasion, sous la conduite de prélats qui ont besoin qu'il règne.
Ce qu'un relaps engage, et ce qu'il peut reprendre
Que vaut le serment d'un homme qui en a déjà rompu un semblable ? Voilà la seule question qui importe, et l'on voudrait nous empêcher de la poser. On me répondra qu'il jurera solennellement, devant les évêques, de vivre et mourir dans la foi catholique. Soit. Mais il avait juré, jeune, la même chose, et il s'en est dédit dès qu'il l'a pu. Qui me garantit qu'ayant obtenu par la messe ce que la guerre lui refusait, il ne se souviendra pas, une fois le péril passé, de ceux de sa religion première, et ne leur rendra pas en édits ce qu'il leur doit de fidélité ?
Je ne prétends pas qu'il en sera ainsi ; je n'en sais rien, et je me défie de ceux qui prophétisent. Je dis seulement qu'un peuple catholique, à qui l'on demande de remettre son salut et celui de ses enfants entre les mains d'un prince, est en droit d'exiger mieux qu'une abjuration donnée sous la pression d'une couronne à gagner. La foi ne se prouve pas en un jour ; elle se prouve dans le temps, et le temps, ici, dira ce que ces prélats pressés ne peuvent nous garantir.
La vraie question n'est pas celle d'un homme
Qu'on m'entende bien : la Sainte Union ne défend pas une famille contre une autre, ni tel prince contre tel prince. Elle défend que ce royaume, qui fut le premier de la chrétienté, demeure catholique dans ses lois comme dans ses autels, et qu'on ne lui donne pas pour maître un homme dont la foi même est en procès. C'est cela, et non l'humeur d'un parti, qui met tant de bons Français, dans cette ville et ailleurs, en peine de leur devoir.
Je laisse à de plus savants, et à qui a qualité pour le dire, de juger si cette conversion sera reçue là où seule elle peut l'être validement. Pour moi, simple docteur, je m'en tiens à ce que ma raison et ma foi me commandent de dire à ceux qui hésitent : ne prenez pas une cérémonie pour une preuve, ni une ambition rebaptisée pour un changement de cœur. Ce que ce prince fera de la parole donnée à Saint-Denis, nous le verrons à ses œuvres, et non à ses cierges. Jusque-là, qu'on ne nous demande pas de rendre les armes de notre foi sur la seule foi d'une messe.