Notre chef s'est retiré de nous
Un gentilhomme de la Religion réformée dit, sans crier ni menacer, la douleur des siens au lendemain de l'abjuration du roi de Navarre à Saint-Denis. Tribune signée d'un homme d'un camp, que la rédaction publie sans la faire sienne.
Je n'écrirai pas ces lignes avec de la colère, quoique la colère ne me manque pas. Je les écris avec quelque chose de plus lourd, qui ressemble au deuil. Ce dimanche 25 de ce mois, dans l'église de Saint-Denis, celui que nous appelions notre chef, celui pour qui les nôtres ont porté les armes et sont morts par milliers, s'est agenouillé pour entendre la messe et abjurer la foi dans laquelle il fut nourri.
Que l'on m'entende bien : je ne prends pas la plume pour appeler qui que ce soit à lever l'épée, ni pour dire aux Églises réformées de ce royaume ce qu'elles doivent faire de leur fidélité. Je ne le sais pas encore moi-même. Je veux seulement dire ce qu'un homme de la Religion ne peut pas taire ce matin : celui que nous avions suivi comme le protecteur de nos assemblées s'est, en un jour, retiré de nous.
On dira que je parle en homme blessé. Je le suis. Mais je ne suis pas seul à l'être, et je crois qu'il vaut mieux dire cette peine à voix nue que la laisser fermenter en silence dans les cœurs.
Ce que nous lui devions, ce que nous lui avons donné
Qu'on veuille bien se souvenir de ce que fut, pour les réformés de ce royaume, le roi de Navarre. Il était notre plus haut personnage, celui vers qui montaient nos espérances quand tout, autour de nous, se liguait pour nous réduire. Depuis qu'il a été appelé à la couronne, voici bientôt quatre ans, nous avons vu en lui non seulement un prince à servir, mais un garant : celui qui, parvenu au sommet, ne laisserait pas défaire nos Églises ni reprendre les places où nous mettions nos familles à l'abri.
Pour cette espérance, les nôtres ont donné leur sang sans compter. Il n'est guère de province où quelque gentilhomme de la Religion, quelque ministre, quelque simple laboureur des nôtres n'ait payé de sa vie la fidélité à cette cause qui était aussi la sienne. Nous ne l'avons pas suivi par calcul : nous l'avons suivi parce qu'il portait, croyions-nous, la même foi que nous et la défense de ceux qui la professent.
C'est pourquoi le coup, aujourd'hui, se ressent moins comme une querelle de doctrine que comme un abandon. Non que je juge son âme : je n'en ai ni le droit ni le moyen. Mais un homme qui entend la messe un jour n'est plus, le lendemain, le même appui pour ceux qu'il laisse de l'autre côté.
Un homme qui a déjà plié
Ce n'est pas la première fois, et voilà ce qui, chez les uns, retient un reste d'espérance, et chez les autres, nourrit la crainte. Beaucoup se souviennent qu'au temps de la Saint-Barthélemy, il y a plus de vingt ans, ce même prince, alors tout jeune et prisonnier de la cour, dut abjurer notre foi pour sauver sa tête au milieu du massacre des nôtres. Il plia sous la contrainte ; puis, une fois libre, il revint à la Religion et redevint notre chef.
Les uns tirent de là de quoi se consoler : s'il a déjà quitté puis retrouvé la foi réformée, disent-ils, qui sait ce que son cœur garde en secret, et ce que les temps lui feront faire encore ? Je ne leur ôterai pas cette pensée, car je ne lis pas dans les âmes. Mais je ne me paierai pas non plus de cette monnaie.
Car d'autres, et j'avoue être plus près d'eux, y voient au contraire le signe d'un homme qui plie chaque fois que la nécessité le presse. En 1572, c'était l'épée sur la gorge ; aujourd'hui, c'est une couronne qu'on ne lui rend qu'à ce prix. Faut-il tant se réjouir d'un retour possible, quand on a sous les yeux la preuve que cet homme cède à ce qui le contraint ? Je ne tranche pas sa sincérité, ni dans un sens ni dans l'autre. Je dis seulement que celui qui a plié deux fois ne rassure pas ceux qui restent debout.
Qui gardera nos Églises et nos places ?
Voilà, plus que le reste, ce qui m'ôte le sommeil. Nos Églises réformées ne tiennent, en ce royaume, que par la protection de quelques grands et par ces places de sûreté où nos gens peuvent tenir garnison, prier et vivre sans craindre le fer. Tant que le premier d'entre nous était à la tête du parti, ces gages avaient un défenseur au plus haut. Ce matin, ce défenseur est passé de l'autre bord.
Je n'ignore pas qu'il nous a fait dire, par des gens à lui, qu'il n'entendait pas nous abandonner et qu'il tiendrait ses promesses envers ceux de la Religion. Je veux le croire autant que je le puis. Mais une promesse d'un roi qui vient de changer de foi pour plaire à un camp, quel poids garde-t-elle aux yeux de l'autre ? Nous avons trop appris, dans ce royaume, ce que valent les paroles données quand elles gênent, pour dormir sur celles-là sans veiller.
Je ne prédis rien. Je ne sais pas ce que ce royaume fera de nous, ni ce que fera de nous celui qui fut notre chef et qui ne l'est plus tout à fait. Je dis à ceux des nôtres qui liront ces lignes : ne cédons ni au désespoir, qui est une faute, ni à la fureur, qui en serait une plus grande. Serrons-nous, veillons sur nos Églises, et gardons pour nous seuls ce que nul roi, en changeant d'autel, ne peut nous ôter : la foi que nous n'avons pas troquée.