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Notre chef s'est retiré de nous

Un gentilhomme de la Religion réformée dit, sans crier ni menacer, la douleur des siens au lendemain de l'abjuration du roi de Navarre à Saint-Denis. Tribune signée d'un homme d'un camp, que la rédaction publie sans la faire sienne.

Un gentilhomme de la Religion réformée, ancien serviteur du roi de Navarre 27 juillet 1593 6 min de lecture

Je n'écrirai pas ces lignes avec de la colère, quoique la colère ne me manque pas. Je les écris avec quelque chose de plus lourd, qui ressemble au deuil. Ce dimanche 25 de ce mois, dans l'église de Saint-Denis, celui que nous appelions notre chef, celui pour qui les nôtres ont porté les armes et sont morts par milliers, s'est agenouillé pour entendre la messe et abjurer la foi dans laquelle il fut nourri.

Que l'on m'entende bien : je ne prends pas la plume pour appeler qui que ce soit à lever l'épée, ni pour dire aux Églises réformées de ce royaume ce qu'elles doivent faire de leur fidélité. Je ne le sais pas encore moi-même. Je veux seulement dire ce qu'un homme de la Religion ne peut pas taire ce matin : celui que nous avions suivi comme le protecteur de nos assemblées s'est, en un jour, retiré de nous.

On dira que je parle en homme blessé. Je le suis. Mais je ne suis pas seul à l'être, et je crois qu'il vaut mieux dire cette peine à voix nue que la laisser fermenter en silence dans les cœurs.

Ce que nous lui devions, ce que nous lui avons donné

Qu'on veuille bien se souvenir de ce que fut, pour les réformés de ce royaume, le roi de Navarre. Il était notre plus haut personnage, celui vers qui montaient nos espérances quand tout, autour de nous, se liguait pour nous réduire. Depuis qu'il a été appelé à la couronne, voici bientôt quatre ans, nous avons vu en lui non seulement un prince à servir, mais un garant : celui qui, parvenu au sommet, ne laisserait pas défaire nos Églises ni reprendre les places où nous mettions nos familles à l'abri.

Pour cette espérance, les nôtres ont donné leur sang sans compter. Il n'est guère de province où quelque gentilhomme de la Religion, quelque ministre, quelque simple laboureur des nôtres n'ait payé de sa vie la fidélité à cette cause qui était aussi la sienne. Nous ne l'avons pas suivi par calcul : nous l'avons suivi parce qu'il portait, croyions-nous, la même foi que nous et la défense de ceux qui la professent.

C'est pourquoi le coup, aujourd'hui, se ressent moins comme une querelle de doctrine que comme un abandon. Non que je juge son âme : je n'en ai ni le droit ni le moyen. Mais un homme qui entend la messe un jour n'est plus, le lendemain, le même appui pour ceux qu'il laisse de l'autre côté.

Un homme qui a déjà plié

Ce n'est pas la première fois, et voilà ce qui, chez les uns, retient un reste d'espérance, et chez les autres, nourrit la crainte. Beaucoup se souviennent qu'au temps de la Saint-Barthélemy, il y a plus de vingt ans, ce même prince, alors tout jeune et prisonnier de la cour, dut abjurer notre foi pour sauver sa tête au milieu du massacre des nôtres. Il plia sous la contrainte ; puis, une fois libre, il revint à la Religion et redevint notre chef.

Les uns tirent de là de quoi se consoler : s'il a déjà quitté puis retrouvé la foi réformée, disent-ils, qui sait ce que son cœur garde en secret, et ce que les temps lui feront faire encore ? Je ne leur ôterai pas cette pensée, car je ne lis pas dans les âmes. Mais je ne me paierai pas non plus de cette monnaie.

Car d'autres, et j'avoue être plus près d'eux, y voient au contraire le signe d'un homme qui plie chaque fois que la nécessité le presse. En 1572, c'était l'épée sur la gorge ; aujourd'hui, c'est une couronne qu'on ne lui rend qu'à ce prix. Faut-il tant se réjouir d'un retour possible, quand on a sous les yeux la preuve que cet homme cède à ce qui le contraint ? Je ne tranche pas sa sincérité, ni dans un sens ni dans l'autre. Je dis seulement que celui qui a plié deux fois ne rassure pas ceux qui restent debout.

Qui gardera nos Églises et nos places ?

Voilà, plus que le reste, ce qui m'ôte le sommeil. Nos Églises réformées ne tiennent, en ce royaume, que par la protection de quelques grands et par ces places de sûreté où nos gens peuvent tenir garnison, prier et vivre sans craindre le fer. Tant que le premier d'entre nous était à la tête du parti, ces gages avaient un défenseur au plus haut. Ce matin, ce défenseur est passé de l'autre bord.

Je n'ignore pas qu'il nous a fait dire, par des gens à lui, qu'il n'entendait pas nous abandonner et qu'il tiendrait ses promesses envers ceux de la Religion. Je veux le croire autant que je le puis. Mais une promesse d'un roi qui vient de changer de foi pour plaire à un camp, quel poids garde-t-elle aux yeux de l'autre ? Nous avons trop appris, dans ce royaume, ce que valent les paroles données quand elles gênent, pour dormir sur celles-là sans veiller.

Je ne prédis rien. Je ne sais pas ce que ce royaume fera de nous, ni ce que fera de nous celui qui fut notre chef et qui ne l'est plus tout à fait. Je dis à ceux des nôtres qui liront ces lignes : ne cédons ni au désespoir, qui est une faute, ni à la fureur, qui en serait une plus grande. Serrons-nous, veillons sur nos Églises, et gardons pour nous seuls ce que nul roi, en changeant d'autel, ne peut nous ôter : la foi que nous n'avons pas troquée.

Le contexte

Henri de Bourbon, roi de Navarre, chef du parti protestant, a été appelé à la couronne de France en 1589 à la mort d'Henri III ; sa religion réformée lui a été opposée par la Ligue catholique et par une grande partie du royaume.

Le jeudi 25 juillet 1593, en la basilique de Saint-Denis, il a solennellement abjuré la foi réformée et entendu la messe ; la cérémonie a été présidée par Renaud de Beaune, archevêque de Bourges.

Au lendemain de la Saint-Barthélemy, en août 1572, alors retenu à la cour, il avait déjà abjuré le protestantisme sous la contrainte pour échapper au massacre, avant de revenir à la Religion réformée quelques années plus tard.

Les Églises réformées disposaient, par les paix précédentes, de places de sûreté — villes tenues en garnison — servant de refuges à leurs fidèles.

État des informations

La rédaction publie cette tribune comme la plainte d'un homme de la Religion réformée, non comme sa propre opinion. Nous nous en tenons à ce qui est connaissable ce 27 juillet 1593 et ne préjugeons de rien quant à la suite.

Ce que l’on sait

  • L'auteur est un gentilhomme du parti réformé : ce texte est la prise de position d'un camp, non un jugement de la rédaction.
  • Le roi de Navarre a abjuré la foi réformée et entendu la messe à Saint-Denis le 25 juillet 1593, sous la présidence de l'archevêque de Bourges.
  • Ce prince avait déjà abjuré le protestantisme sous la contrainte après la Saint-Barthélemy de 1572, puis était revenu à la Religion réformée.

Ce que l’on ignore

  • La sincérité intérieure de cette conversion n'est pas connaissable, et l'auteur se refuse expressément à la trancher.
  • Le sort que réserve désormais le roi aux Églises réformées et à leurs places de sûreté n'est, à cette date, l'objet que de paroles rapportées, non d'actes assurés.
  • La manière dont les réformés du royaume répondront à cette abjuration n'est pas encore fixée à l'heure où ce texte est écrit.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Cette tribune restitue la plainte d'un gentilhomme réformé au lendemain de l'abjuration : un plaidoyer partisan reconstitué, publié pour donner à entendre un camp, sans que la rédaction préjuge de la suite.

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