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La loi salique contre le roi étranger : l'arrêt du 28 juin

Un mois avant l'abjuration de Navarre à Saint-Denis, le Parlement de Paris, pourtant acquis à la Ligue, a solennellement réaffirmé la loi salique et interdit toute couronne à prince ou princesse étranger. Retour sur un arrêt qui pèse aujourd'hui sur toutes les têtes.

Nicolas Rapin, chroniqueur 25 juillet 1593 6 min de lecture

Depuis l'ouverture des États tenus par la Ligue, le 26 janvier dernier, le royaume regardait vers l'infante d'Espagne comme vers une couronne possible. Le 28 juin, le Parlement de Paris a coupé court : toutes chambres assemblées, la cour a rendu un arrêt portant remontrances au duc de Mayenne, en présence des princes et officiers de la couronne alors à Paris, et déclarant nuls et de nul effet tous traités faits ou à faire pour appeler un prince ou une princesse étrangers au trône de France, comme contraires à la loi salique.

La chose surprend d'autant plus que ce Parlement-là n'est pas celui du roi Henri : ses présidents et conseillers, restés à Paris, ont prêté serment à l'Union depuis les barricades et suivent, en apparence, le duc de Mayenne. C'est pourtant en pleine ville tenue par la Ligue, sous le nom du premier président Jean Lemaistre, que la vieille règle de succession a été rappelée contre le parti même qui gouverne la capitale.

Nous rapportons ici ce qui est de notoriété dans les milieux du Palais et des États.

Un héritier connu depuis Blois, mais récusé

Depuis la mort du roi Henri III au camp de Saint-Cloud, en août 1589, la loi salique désigne sans ambiguïté Henri de Bourbon, roi de Navarre, comme premier prince du sang et héritier de la couronne : les Valois mâles sont éteints, et nul degré de parenté plus proche ne se peut trouver. C'est ce droit-là que la Ligue et une bonne partie des villes catholiques du royaume refusent de reconnaître, pour la seule raison que le prince professe la religion prétendue réformée.

Un roi hérétique, plaident les prédicateurs et les théologiens de l'Union, ne saurait recevoir l'onction ni gouverner un peuple catholique. C'est cet obstacle religieux, et lui seul, qui a tenu jusqu'ici la couronne en suspens, quand le droit de sang ne souffrait guère de discussion.

Les États de la Ligue et la candidature de l'infante

Convoqués par le duc de Mayenne, lieutenant général de l'État et couronne de France, les États généraux de l'Union se sont ouverts à Paris le 26 janvier. On y a vu paraître, portée par les ambassadeurs du roi d'Espagne, la candidature de l'infante Isabelle Claire Eugénie, fille de Philippe II et petite-fille, par sa mère Élisabeth de France, du roi Henri II. On a parlé aussi du duc de Savoie, du duc de Lorraine, et de deux princes de la maison de Bourbon demeurés dans l'obéissance de l'Union.

Contre la loi salique, qui exclut les femmes de la couronne aussi bien que la transmission par les femmes, le parti espagnol avance que le royaume peut, en cas de nécessité extrême, se donner une reine, ou du moins marier l'infante à un prince français agréé par les États, de façon à concilier le sang et la foi. C'est un projet qui divise le camp catholique lui-même, nombre de ligueurs n'entendant point livrer la couronne de France à la maison d'Espagne sous couvert de mariage.

L'arrêt du 28 juin

C'est dans ce climat que le Parlement de Paris, toutes chambres assemblées, a rendu son arrêt le 28 juin. La cour y déclare que la loi salique et la loi de catholicité du royaume, l'une et l'autre lois fondamentales de l'État, doivent être tenues en pareille égalité, et elle enjoint au duc de Mayenne et aux officiers de la couronne de n'admettre aucun traité qui tendrait à transférer la couronne à des mains étrangères, sous quelque prétexte que ce soit.

Le texte ne nomme pas l'infante, mais nul au Palais ne s'y trompe : c'est la négociation espagnole, poursuivie par les mêmes chefs de l'Union que le Parlement est censé servir, que la cour a voulu arrêter. Les magistrats, gens du roi avant d'être gens de la Ligue, ont rappelé qu'aucun accord des États, aucun traité de Mayenne avec Madrid, ne peut défaire une règle qu'ils tiennent pour plus ancienne et plus haute que la querelle religieuse elle-même.

Une règle à double tranchant

Il faut se garder d'y voir un arrêt rendu en faveur du roi de Navarre : le Parlement réaffirme dans le même mouvement la loi de catholicité, qui continue d'écarter tout prince non catholique du trône. L'arrêt du 28 juin ferme la porte à l'infante sans l'ouvrir à Navarre ; il dit seulement qu'aucun prince étranger ne régnera sur la France, laissant entier le second obstacle, celui de la religion.

C'est cet obstacle-là que la journée d'aujourd'hui, à Saint-Denis, vient de lever. En abjurant ce matin la religion prétendue réformée entre les mains de l'archevêque de Bourges, le roi de Navarre ôte au parti de l'Union le seul motif qu'il pouvait encore opposer à son droit. Ce que l'arrêt Lemaistre a protégé contre l'Espagne, un roi catholique peut désormais le recevoir sans que la loi salique elle-même y trouve à redire.

Le contexte

Henri III a été assassiné le 1er août 1589 au camp de Saint-Cloud ; sa mort a éteint la lignée mâle des Valois et ouvert la couronne au premier prince du sang, Henri de Bourbon, roi de Navarre.

Depuis lors, la Ligue et de nombreuses villes du royaume refusent de reconnaître Navarre comme roi tant qu'il demeure protestant, tout en admettant, pour la plupart, qu'il est l'héritier légitime par le sang.

Le duc de Mayenne, lieutenant général de l'État et couronne de France, négocie depuis plusieurs mois avec les ambassadeurs d'Espagne la candidature de l'infante Isabelle Claire Eugénie, fille de Philippe II.

Les États généraux de l'Union, ouverts à Paris le 26 janvier 1593, n'ont à ce jour élu aucun roi.

État des informations

Nous nous en tenons à ce qui est de notoriété au Palais et aux États de l'Union à la date de ce jour : le texte et la portée de l'arrêt du 28 juin, la candidature de l'infante qu'il visait, et l'abjuration de Navarre survenue ce matin à Saint-Denis. Nous ne préjugeons ni de la réponse du duc de Mayenne, ni de l'issue des États, ni de l'accueil que les villes de l'Union feront à cette conversion.

Ce que l’on sait

  • Le 28 juin 1593, le Parlement de Paris, sous le nom de son premier président Jean Lemaistre, a rendu un arrêt réaffirmant la loi salique et la loi de catholicité comme lois fondamentales du royaume, et déclarant nuls tous traités destinés à porter un prince ou une princesse étranger à la couronne de France.
  • Cet arrêt vise, sans la nommer, la candidature de l'infante Isabelle Claire Eugénie, soutenue par le roi d'Espagne et débattue aux États généraux de l'Union ouverts à Paris le 26 janvier 1593.
  • Le Parlement de Paris qui a rendu cet arrêt est lui-même acquis à l'Union depuis les barricades de 1588 et suit, en apparence, l'autorité du duc de Mayenne.
  • Ce 25 juillet 1593, le roi de Navarre a abjuré la religion prétendue réformée à Saint-Denis.

Ce que l’on ignore

  • Comment le duc de Mayenne et les chefs de l'Union entendent répondre à un arrêt rendu par leur propre Parlement contre la négociation qu'ils poursuivaient avec l'Espagne.
  • Si les États généraux, encore assemblés à Paris, tireront de l'abjuration de ce jour une conclusion sur la couronne, ou s'ils se sépareront sans avoir élu personne.
  • Quel accueil les villes tenues par la Ligue réserveront à la conversion du roi de Navarre, et si elles y verront de quoi rallier son obéissance.

Sources historiques utilisées

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1593 en France

Article Wikipédia (FR) consulté pour le calendrier de l'année 1593 : ouverture des États de la Ligue le 26 janvier, candidature de l'infante Isabelle Claire Eugénie, arrêt Lemaistre du 28 juin, abjuration du roi de Navarre à Saint-Denis le 25 juillet.

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Arrêt Lemaître

Article Wikipédia (FR) consulté pour le contenu de l'arrêt du 28 juin 1593 : premier président Jean Le Maistre, réaffirmation de la loi salique et de la loi de catholicité comme lois fondamentales, nullité de tout traité en faveur d'un prince ou d'une princesse étranger, et le fait que le Parlement de Paris était alors tenu par des magistrats acquis à l'Union.

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États généraux de 1593

Article Wikipédia (FR) consulté pour les États généraux de l'Union ouverts à Paris le 26 janvier 1593, les candidats à la couronne (infante d'Espagne, ducs de Savoie et de Lorraine, princes de Bourbon), et le lien entre l'abjuration du roi de Navarre et la dissolution de l'assemblée sans élection.

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Henri IV (roi de France)

Article Wikipédia (FR) consulté pour la situation d'Henri de Bourbon, roi de Navarre : héritier de la couronne par la loi salique depuis la mort d'Henri III le 1er août 1589, contesté par la Ligue pour sa confession protestante, et son abjuration du 25 juillet 1593 à Saint-Denis.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Un arrêt lu au Palais

Les formulations à chaud imitent la manière d'un feuillet de nouvelles du temps. L'éclairage sur la portée de l'arrêt du 28 juin et sa lecture au regard de l'abjuration du jour est composé à partir des sources ci-dessus ; les bruits de couloir rapportés en rumeurs ne sont tenus pour établis par aucune d'elles.

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