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La Ligue crie à la feinte, Reims ne bouge pas

Deux jours après l'abjuration du roi de Navarre à Saint-Denis, le parti de la Ligue ne désarme pas : on y tient la conversion pour un artifice, arraché par l'ambition, et l'on refuse de se fier à un prince que le parti dit « relaps ». À Reims comme dans les villes tenues par l'Union, ni les chefs ni le clergé ne bougent.

Guillaume Ferrand, chroniqueur 27 juillet 1593 5 min de lecture

La nouvelle de Saint-Denis a couru d'une ville à l'autre plus vite que les courriers. Le roi de Navarre s'est fait catholique ce dimanche 25 juillet, dans la basilique, entre les mains des prélats de son obédience. Chez ceux qui le tenaient jusqu'ici pour un ennemi de l'Église, la nouvelle n'a pas apaisé les esprits : elle les a aiguisés.

Dans les villes de l'Union, on répète que cette conversion ne prouve rien. Les tenants de la Ligue y voient une démarche de circonstance, ménagée pour gagner les catholiques las de la guerre, et non le retour d'une âme à la foi. Nous rapportons ici la teneur de ce que ce parti dit tout haut, telle qu'elle nous parvient par ses prêches, ses feuilles et ses hommes, sans la prendre à notre compte.

Ce qui est sûr, c'est que l'abjuration n'a, pour l'heure, fait tomber aucune des villes qui tiennent contre le Béarnais. Paris, Reims et les autres places de l'Union demeurent fermées, et les chefs du parti n'ont donné aucun signe de reconnaître le prince converti.

Une conversion que le parti dit feinte

L'argument revient partout dans le camp de la Ligue : on ne se convertit pas en un jour, et l'on ne saurait se fier à qui a tenu si longtemps l'autre parti. Les prédicateurs de l'Union parlent d'une « conversion feinte », d'une messe prise pour la couronne et non pour le salut. Ils rappellent que le prince a été élevé, armé et conduit par les protestants, et qu'un tel homme, disent-ils, ne se défait pas de vingt ans en une matinée.

Le mot qui court le plus dans leurs rangs est celui de « relaps » : le parti soutient que le roi de Navarre, ayant déjà abjuré autrefois pour revenir ensuite à sa première créance, ne mérite aucune foi. C'est le terme de la Ligue, et nous le donnons comme tel — celui d'un camp qui refuse par principe de reconnaître ce prince. À ce compte, aucune profession de foi, si publique soit-elle, ne saurait à leurs yeux valoir preuve.

Ceux du parti ajoutent qu'une conversion arrachée par l'ambition n'engage pas plus l'Église que le royaume, et qu'il n'appartient pas à des évêques du parti adverse d'absoudre un homme que Rome, disent-ils, n'a pas reçu. Sur ce dernier point, l'affaire reste entière : le siège apostolique ne s'est pas prononcé, et la Ligue s'en prévaut pour tenir l'abjuration pour nulle.

Reims ne bouge pas

Nulle part la fermeté du parti ne se lit mieux qu'à Reims. La ville, où l'on a coutume de sacrer les rois de France, tient pour l'Union depuis des années et ne s'est pas émue de la journée de Saint-Denis. Ses portes restent closes au Béarnais, et rien n'y annonce qu'on veuille traiter.

L'Église de Reims suit le parti. Le siège archiépiscopal, aux mains de la maison de Lorraine, et le clergé de la ville se rangent parmi ceux qui refusent de reconnaître le prince converti ; on n'y chante pas pour lui. Ainsi la cité du sacre demeure-t-elle, à cette heure, l'une des places les plus assurées de la Ligue.

Ce que Reims montre, d'autres villes de l'Union le redisent à leur mesure : l'abjuration n'a pas ouvert les portes que l'on disait. Le parti compte sur ses garnisons, sur ses prédicateurs et sur l'appui du dehors pour tenir, et il fait savoir qu'il tiendra.

Mayenne et le parti espagnol en travers

À la tête de l'Union, le duc de Mayenne, Charles de Lorraine, frère des princes tués à Blois voici quatre ans, garde la charge de lieutenant général. C'est lui qui a réuni cette année, à Paris, les États que la Ligue s'est donnés pour pourvoir la couronne d'un roi catholique. Ces États siègent encore ; l'abjuration du roi de Navarre les a surpris en pleine délibération, sans qu'ils aient élu personne.

Derrière le duc pèse le roi d'Espagne. Philippe II presse le parti de porter sur le trône sa fille, l'infante Isabelle-Claire-Eugénie, née d'une fille de France. La chose divise l'Union elle-même : au mois de juin, le Parlement de Paris, par un arrêt, a rappelé la loi salique du royaume et écarté qu'on pût donner la couronne à une princesse ou à un prince étranger. Cet arrêt a coupé court à la candidature de l'infante telle qu'on la poussait, sans pour autant rallier ceux qui l'avançaient.

Entre l'ambition du duc, les vues de l'Espagne et l'humeur des zélés qui ne veulent d'aucune paix avec un huguenot, même converti, le parti n'est pas d'un seul avis. Mais sur un point tous s'accordent pour l'heure : ne pas reconnaître le prince de Saint-Denis. C'est cette position, et non une réponse concertée, que l'Union oppose à l'abjuration.

Le contexte

La Ligue catholique, ou Sainte Union, s'est formée à partir de 1576 pour défendre la religion romaine ; elle est devenue, après la mort des princes de Guise à Blois en décembre 1588, le parti de guerre contre le roi de Navarre, héritier protestant de la couronne.

Depuis la mort du roi Henri III en 1589, le parti refuse de reconnaître le roi de Navarre comme roi de France tant qu'il demeure protestant.

Le duc de Mayenne, Charles de Lorraine, a pris la tête de l'Union après Blois ; il en est le lieutenant général.

Réunis à Paris depuis janvier, les États de la Ligue devaient élire un roi catholique ; le roi d'Espagne y pousse la candidature de sa fille, l'infante Isabelle-Claire-Eugénie.

Ce printemps, des conférences se sont tenues à Suresnes entre gens du roi de Navarre et gens de l'Union pour une trêve, sans que la paix en sortît.

État des informations

Nous nous en tenons à ce qui est connaissable ce 27 juillet 1593 : l'abjuration de dimanche, le refus affiché du parti de la Ligue de la tenir pour sincère, et la fermeté des villes de l'Union. Les mots durs — « feinte », « relaps » — sont ceux de la Ligue et lui sont rendus ; la rédaction ne les fait pas siens. Nous ne préjugeons pas de ce que deviendront ni la couronne ni le parti.

Ce que l’on sait

  • Le roi de Navarre a abjuré le protestantisme le 25 juillet 1593 en la basilique de Saint-Denis.
  • Le parti de la Ligue, à cette date, ne reconnaît pas cette conversion et tient toujours le prince pour indigne de la couronne.
  • Les villes de l'Union, dont Paris et Reims, demeurent fermées au roi de Navarre au lendemain de l'abjuration.
  • Les États réunis par le duc de Mayenne à Paris depuis janvier n'ont élu aucun roi ; au mois de juin, un arrêt du Parlement de Paris a rappelé la loi salique et écarté la candidature de l'infante d'Espagne telle qu'on la poussait.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si l'abjuration ébranlera l'unité de la Ligue et fera fléchir telle ou telle ville dans les temps qui viennent.
  • La réponse de Rome à la conversion n'est pas connue ; le siège apostolique ne s'est pas prononcé.
  • Ce que feront le duc de Mayenne et le parti espagnol face au prince converti reste indécis ; les États n'ont rien conclu.

Sources historiques utilisées

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Abjuration d'Henri IV

Article Wikipédia (FR) consulté pour la date et le lieu de l'abjuration (Saint-Denis, 25 juillet 1593) et pour le refus des ligueurs de reconnaître la conversion. Les éléments postérieurs à juillet 1593 y figurant ont été écartés.

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Ligue catholique (France)

Article Wikipédia (FR) sur la Sainte Union, consulté pour l'origine du parti en 1576 et sa nature de parti catholique de guerre contre le roi de Navarre.

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Charles de Mayenne

Notice Wikipédia (FR) sur Charles de Lorraine, duc de Mayenne, chef et lieutenant général de la Ligue, consultée pour son rôle en 1593 et sa réserve à l'égard de la candidature de l'infante.

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États généraux de 1593

Article Wikipédia (FR) sur les États de la Ligue réunis à Paris (ouverts en janvier 1593), la candidature de l'infante Isabelle-Claire-Eugénie soutenue par Philippe II, l'arrêt du Parlement de Paris sur la loi salique (juin 1593) et les conférences de Suresnes.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — À chaud, au lendemain de Saint-Denis

Les formulations à chaud imitent la manière d'une feuille de nouvelles du temps. La teneur des positions de la Ligue est restituée d'après les sources ci-dessus ; les termes durs sont attribués au parti et aucun propos nominatif d'acteur n'est donné pour avéré.

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