Le roi se fait instruire à Saint-Denis
Au camp royal de Saint-Denis, une vingtaine de prélats et de docteurs catholiques instruisent depuis quelques jours Henri de Bourbon, roi de Navarre, dont la conversion est annoncée pour le 25 de ce mois. La séance de ce jour aurait tenu cinq heures et plus sans interruption.
À Saint-Denis, où le roi de Navarre tient son camp aux portes de Paris, on ne parle plus que de l’affaire qui se traite dans l’abbaye. Depuis quelques jours, une assemblée de prélats et de docteurs de l’Église catholique y instruit le prince des points de la foi, en vue de sa conversion, que l’on donne pour prochaine et qu’on annonce au vingt-cinquième jour de ce mois.
La séance de ce jour, à ce que rapporte un homme qui s’y trouvait, aurait duré cinq heures et plus sans interruption. Nous rapportons ce détail d’une seule bouche et le donnons pour tel : le prince aurait pressé les docteurs de questions et disputé plusieurs articles avant d’en demeurer d’accord.
Ce que nous écrivons ici, nous le tenons des allées et venues du camp et des propos qui en sortent. La chose n’est pas achevée ; nous marquerons ce qui est tenu pour sûr et ce qui court encore de bouche en bouche.
De Suresnes à Saint-Denis
Le dessein n’est pas d’hier. Aux conférences de Suresnes, ouvertes ce printemps entre les gens du roi et ceux de la Ligue, Renaud de Beaune, archevêque de Bourges et chef de la délégation royaliste, a fait savoir le dix-septième jour de mai que le prince était résolu à se faire instruire dans la religion catholique. L’annonce y fut reçue avec autant d’espérance d’un côté que de défiance de l’autre.
Depuis, le prince a fait venir à Saint-Denis une vingtaine d’ecclésiastiques, évêques et docteurs, pour l’instruire. C’est de leurs conférences que sort, jour après jour, ce qui se dit par le camp. On tient que le même archevêque de Bourges conduit l’affaire.
Une vingtaine de prélats et de docteurs
L’assemblée réunie autour du prince n’est pas mince. On y compte des évêques et des théologiens, appelés pour peser avec lui les points sur lesquels sa créance différait jusqu’ici de celle de l’Église romaine.
On dit que le prince ne s’en laisse pas conter et qu’il tient tête sur plusieurs articles, demandant qu’on le persuade plutôt qu’on ne lui commande. Les uns y voient la marque d’un homme qui cherche à s’instruire de bonne foi ; les autres, une manière de gagner du temps et de sauver les apparences.
Sincérité ou nécessité ?
La question est sur toutes les lèvres, et dans les deux camps. Le prince se range-t-il à l’Église parce qu’il en est enfin persuadé, ou parce que la couronne, sans cela, lui demeure fermée ? Ceux de la Ligue crient à la feinte et parlent d’une conversion de commodité. Ceux qui le suivent répondent qu’un roi peut à la fois servir son salut et son royaume, et que l’un n’ôte rien à l’autre.
Nul, à cette heure, ne peut lire dans le cœur du prince. Ce que chacun voit, c’est un roi de la religion réformée qui, après quatre ans de guerre, se fait instruire dans la foi de la plus grande part de ses sujets. Ce qu’il en résultera pour la paix du royaume, personne ne le sait encore.
Quatre ans de guerre, Paris à la Ligue
Voici quatre ans que le royaume est sans repos. Depuis la mort du feu roi Henri, troisième du nom, tombé sous le couteau à Saint-Cloud à l’été de 1589, le roi de Navarre revendique la couronne au nom de la loi salique, tandis que la Ligue lui dénie le trône pour cause de sa religion.
Paris tient toujours pour la Ligue et refuse ce roi. Le roi d’Espagne, Philippe, deuxième du nom, soutient le parti de ses deniers et de ses armes, et l’on parle d’élever au trône de France sa fille, l’infante Isabelle, née de la sœur de nos derniers rois. C’est contre ce dessein que la cour de Parlement de Paris a rendu, le vingt-huitième jour de juin dernier, l’arrêt du président Le Maistre, qui rappelle la loi salique et déclare nul tout traité qui appellerait au trône un prince ou une princesse étrangers.
C’est dans ce royaume déchiré que le prince se fait instruire à Saint-Denis. On mesure ce qui se joue sous les voûtes de l’abbaye ; on ne saurait dire encore ce qui s’ensuivra.