Chez les réformés, le sentiment d'un chef qui les abandonne
Deux jours après que le roi de Navarre a renié la Religion dans l'église de Saint-Denis, un profond désarroi gagne les Églises réformées. Celui qui fut longtemps la tête de leur parti a passé à Rome ; beaucoup, parmi les leurs, y voient l'abandon d'un chef, et s'interrogent tout haut sur ce qu'il adviendra désormais de leur culte et de leurs places.
La nouvelle, partie de Saint-Denis avant-hier, court à présent les provinces où la Religion compte ses fidèles, et partout elle tombe comme un coup. Le roi de Navarre, que ceux de la Religion tenaient pour leur chef depuis tant d'années de guerres, a fait profession de la foi romaine dans l'église de l'abbaye, entre les mains d'un prélat catholique. Ce que l'on redoutait tout bas depuis des mois est advenu au grand jour.
Nous rapportons ici l'émotion de ce parti telle qu'elle nous vient, de l'extérieur et de plusieurs bouches, sans nous mettre à sa place ni prétendre parler pour lui. Chez les réformés, les avis ne s'accordent pas ; mais un sentiment domine, celui d'avoir été laissés en chemin par l'homme qu'ils avaient suivi et porté à bout de bras.
Il faut se souvenir de ce que ce prince était pour eux. Après la mort du dernier prince de Condé, c'est autour de lui que s'étaient ralliés les gentilshommes et les villes de la Religion ; c'est sous ses couleurs qu'ils avaient combattu, et c'est sa cause qu'ils faisaient leur. Le voir passer à la messe, c'est pour beaucoup voir tomber celui sur qui reposait tout leur appui au sommet de l'État.
Le sentiment d'une trahison
Dans les temples et les assemblées, le premier mouvement est celui de la peine et du reproche. On avait espéré, tant que le siège de Paris et la guerre le tenaient, que ce prince demeurerait dans la foi où il avait grandi et pour laquelle tant des leurs étaient morts. En prenant le chemin de Saint-Denis, disent les plus amers, il a préféré une couronne à la Religion, et acheté la faveur des catholiques du prix de la fidélité de ses anciens compagnons.
Les pasteurs, à ce que l'on rapporte, ne cachent pas leur affliction. Beaucoup redisent que la vérité de l'Évangile ne se marchande pas contre un royaume, et que nul avantage temporel ne saurait excuser un tel abandon. D'autres, sans absoudre le prince, mesurent la contrainte où le mettaient la guerre, la Ligue et la ville de Paris qui lui restait fermée. Nous rapportons ces jugements comme la teneur de ce qui se dit ; nous n'en attribuons aucun mot arrêté à personne, les propos qui courent variant trop d'un lieu à l'autre pour être tenus pour sûrs.
L'inquiétude des Églises et des places
Passé le premier saisissement, c'est l'inquiétude sur leur propre sort qui l'emporte dans les entretiens. Les Églises réformées se demandent quel appui il leur reste, maintenant que celui qu'elles regardaient comme leur protecteur au faîte de l'État a embrassé l'autre foi. Sans un grand qui les couvre, craignent-elles, leur culte demeurera à la merci de leurs adversaires.
La question des places de sûreté, ces villes que ceux de la Religion tiennent en garde pour la garantie de leur exercice, revient dans toutes les bouches. Les conserveront-ils ? Le prince devenu catholique leur laissera-t-il les garnisons, les sûretés, les libertés obtenues au fil des guerres et des paix ? Nul, à cette heure, ne peut le dire ; et cette incertitude nourrit toutes les alarmes.
On s'interroge aussi sur la conduite à tenir. Faut-il continuer de servir ce prince, désormais séparé d'eux par la foi, ou se tenir sur ses gardes, resserrer les rangs et pourvoir soi-même à sa défense ? Les uns inclinent à l'attendre aux effets, les autres à ne plus compter que sur eux-mêmes. Rien n'est arrêté.
Un prince qui a déjà changé de foi
Ce qui retient enfin l'attention, et partage les esprits, c'est que ce prince n'en est pas à sa première abjuration. Les plus anciens se souviennent qu'au temps de la Saint-Barthélemy, voici plus de vingt ans, on l'avait contraint, tout jeune, à se faire catholique pour sauver sa vie, tenu qu'il était à la cour ; et que, sitôt libre de la contrainte, quelques années plus tard, il était revenu à la Religion et avait repris la tête du parti.
De ce souvenir, chacun tire ce qu'il veut. Les uns, se rappelant ce retour, veulent croire que le cœur du prince n'a point changé autant que la cérémonie le donne à voir, et qu'un tel homme pourra encore se souvenir des siens. Les autres, au contraire, y voient la marque d'un esprit qui change de foi selon que le pressent ses affaires, et refusent de se payer de cette espérance. Entre l'attente prudente des uns et l'amertume des autres, le parti demeure divisé, sans que nul sache encore ce que ce jour lui aura coûté.