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Chez les réformés, le sentiment d'un chef qui les abandonne

Deux jours après que le roi de Navarre a renié la Religion dans l'église de Saint-Denis, un profond désarroi gagne les Églises réformées. Celui qui fut longtemps la tête de leur parti a passé à Rome ; beaucoup, parmi les leurs, y voient l'abandon d'un chef, et s'interrogent tout haut sur ce qu'il adviendra désormais de leur culte et de leurs places.

Jehan Marbault, chroniqueur 27 juillet 1593 5 min de lecture

La nouvelle, partie de Saint-Denis avant-hier, court à présent les provinces où la Religion compte ses fidèles, et partout elle tombe comme un coup. Le roi de Navarre, que ceux de la Religion tenaient pour leur chef depuis tant d'années de guerres, a fait profession de la foi romaine dans l'église de l'abbaye, entre les mains d'un prélat catholique. Ce que l'on redoutait tout bas depuis des mois est advenu au grand jour.

Nous rapportons ici l'émotion de ce parti telle qu'elle nous vient, de l'extérieur et de plusieurs bouches, sans nous mettre à sa place ni prétendre parler pour lui. Chez les réformés, les avis ne s'accordent pas ; mais un sentiment domine, celui d'avoir été laissés en chemin par l'homme qu'ils avaient suivi et porté à bout de bras.

Il faut se souvenir de ce que ce prince était pour eux. Après la mort du dernier prince de Condé, c'est autour de lui que s'étaient ralliés les gentilshommes et les villes de la Religion ; c'est sous ses couleurs qu'ils avaient combattu, et c'est sa cause qu'ils faisaient leur. Le voir passer à la messe, c'est pour beaucoup voir tomber celui sur qui reposait tout leur appui au sommet de l'État.

Le sentiment d'une trahison

Dans les temples et les assemblées, le premier mouvement est celui de la peine et du reproche. On avait espéré, tant que le siège de Paris et la guerre le tenaient, que ce prince demeurerait dans la foi où il avait grandi et pour laquelle tant des leurs étaient morts. En prenant le chemin de Saint-Denis, disent les plus amers, il a préféré une couronne à la Religion, et acheté la faveur des catholiques du prix de la fidélité de ses anciens compagnons.

Les pasteurs, à ce que l'on rapporte, ne cachent pas leur affliction. Beaucoup redisent que la vérité de l'Évangile ne se marchande pas contre un royaume, et que nul avantage temporel ne saurait excuser un tel abandon. D'autres, sans absoudre le prince, mesurent la contrainte où le mettaient la guerre, la Ligue et la ville de Paris qui lui restait fermée. Nous rapportons ces jugements comme la teneur de ce qui se dit ; nous n'en attribuons aucun mot arrêté à personne, les propos qui courent variant trop d'un lieu à l'autre pour être tenus pour sûrs.

L'inquiétude des Églises et des places

Passé le premier saisissement, c'est l'inquiétude sur leur propre sort qui l'emporte dans les entretiens. Les Églises réformées se demandent quel appui il leur reste, maintenant que celui qu'elles regardaient comme leur protecteur au faîte de l'État a embrassé l'autre foi. Sans un grand qui les couvre, craignent-elles, leur culte demeurera à la merci de leurs adversaires.

La question des places de sûreté, ces villes que ceux de la Religion tiennent en garde pour la garantie de leur exercice, revient dans toutes les bouches. Les conserveront-ils ? Le prince devenu catholique leur laissera-t-il les garnisons, les sûretés, les libertés obtenues au fil des guerres et des paix ? Nul, à cette heure, ne peut le dire ; et cette incertitude nourrit toutes les alarmes.

On s'interroge aussi sur la conduite à tenir. Faut-il continuer de servir ce prince, désormais séparé d'eux par la foi, ou se tenir sur ses gardes, resserrer les rangs et pourvoir soi-même à sa défense ? Les uns inclinent à l'attendre aux effets, les autres à ne plus compter que sur eux-mêmes. Rien n'est arrêté.

Un prince qui a déjà changé de foi

Ce qui retient enfin l'attention, et partage les esprits, c'est que ce prince n'en est pas à sa première abjuration. Les plus anciens se souviennent qu'au temps de la Saint-Barthélemy, voici plus de vingt ans, on l'avait contraint, tout jeune, à se faire catholique pour sauver sa vie, tenu qu'il était à la cour ; et que, sitôt libre de la contrainte, quelques années plus tard, il était revenu à la Religion et avait repris la tête du parti.

De ce souvenir, chacun tire ce qu'il veut. Les uns, se rappelant ce retour, veulent croire que le cœur du prince n'a point changé autant que la cérémonie le donne à voir, et qu'un tel homme pourra encore se souvenir des siens. Les autres, au contraire, y voient la marque d'un esprit qui change de foi selon que le pressent ses affaires, et refusent de se payer de cette espérance. Entre l'attente prudente des uns et l'amertume des autres, le parti demeure divisé, sans que nul sache encore ce que ce jour lui aura coûté.

Le contexte

Le roi de Navarre a fait profession de la foi catholique le 25 juillet dernier en l'église abbatiale de Saint-Denis, entre les mains de Renaud de Beaune, archevêque de Bourges.

À la mort d'Henri III, en 1589, il était devenu, comme premier prince du sang, l'héritier de la couronne ; mais la Ligue et la ville de Paris lui refusaient l'obéissance à cause de sa religion.

Depuis le ralliement des gentilshommes réformés autour de lui, il était tenu pour le chef du parti de la Religion dans les guerres qui déchirent le royaume.

Contraint jeune de se faire catholique au lendemain de la Saint-Barthélemy de 1572, alors qu'il était retenu à la cour, il était revenu au protestantisme quelques années plus tard, une fois échappé de cette sujétion.

État des informations

Nous nous en tenons à ce qui est connaissable en ces derniers jours de juillet 1593 : l'abjuration du 25 à Saint-Denis, et l'émotion qu'elle soulève dans le parti de la Religion, que nous rapportons de l'extérieur, en chroniqueur, sans épouser sa cause ni la juger. Les mots prêtés aux uns et aux autres sont donnés pour incertains. Nous ne préjugeons ni du sort des Églises réformées ni des suites de ce jour.

Ce que l’on sait

  • Le 25 juillet 1593, en l'église de l'abbaye de Saint-Denis, le roi de Navarre a abjuré la Religion réformée et fait profession de la foi catholique.
  • Ce prince était depuis plusieurs années regardé comme le chef du parti protestant dans le royaume.
  • Il avait déjà été fait catholique par contrainte au temps de la Saint-Barthélemy, avant de revenir à la Religion une fois libéré de la cour.
  • L'annonce a jeté le trouble et l'affliction dans les Églises réformées, où beaucoup ressentent l'abandon d'un chef.

Ce que l’on ignore

  • On ignore ce qu'il adviendra du culte réformé, des places de sûreté et des garanties obtenues par les paix précédentes.
  • Nul ne sait si ceux de la Religion continueront de servir ce prince ou se tiendront désormais sur leurs gardes.
  • La sincérité du prince dans sa nouvelle profession fait débat et ne peut être jugée à cette heure.

Sources historiques utilisées

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Abjuration d'Henri IV

Article Wikipédia (FR) consulté pour la date (25 juillet 1593), le lieu (basilique de Saint-Denis), l'officiant (Renaud de Beaune, archevêque de Bourges) et la division du camp protestant, nombre de réformés se retirant de l'armée du roi après sa conversion.

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Henri IV (1553-1610) — Musée protestant

Notice du Musée protestant consultée pour le parcours religieux du prince, son rôle de chef du parti réformé et le ressenti d'abandon dans les Églises réformées après l'abjuration.

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Henri IV (roi de France)

Notice Wikipédia (FR) consultée pour l'abjuration forcée de 1572 au lendemain de la Saint-Barthélemy, le retour au protestantisme en 1576 et les défiances anciennes des huguenots sur sa sincérité religieuse.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Le désarroi des réformés

Les formulations à chaud imitent la manière d'un feuillet de nouvelles du temps. Le sentiment collectif du camp réformé est restitué de l'extérieur à partir des sources ci-dessus ; aucun propos nominatif n'est tenu pour avéré, les mots prêtés aux acteurs étant signalés comme incertains.

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