Quatre ans de guerre, et maintenant ?
Trois jours après l'abjuration du roi à Saint-Denis, il faut regarder la carte en face. Depuis la mort du feu roi Henri III, quatre années de guerre ont donné au roi de Navarre deux grandes journées et de longs sièges, mais ni Paris ni la moitié du royaume. La messe entendue à Saint-Denis changera-t-elle ce que les armes n'ont pu trancher ?
On a beaucoup couru, ces derniers jours, vers Saint-Denis, où le roi a renoncé à la religion prétendue réformée pour se remettre au sein de l'Église romaine. La chose est faite, et grande ; mais elle ne se juge pas seule. Pour en peser le prix, il faut la poser sur la carte du royaume tel qu'il est ce mois de juillet : coupé, disputé, et pénétré d'armes étrangères.
Voilà bientôt quatre ans que le feu roi Henri, troisième du nom, est tombé sous le couteau à Saint-Cloud, laissant sa querelle et sa couronne au roi de Navarre. Quatre ans que l'on se bat de Normandie en Bourgogne, de Picardie en Guyenne, sans qu'aucune bataille, si belle fût-elle, ait fait pencher la balance pour de bon.
Nous essayons ici, à froid, de dire où en sont les forces, ce que la conversion peut et ce qu'elle ne peut pas, et pourquoi le sort du royaume tient encore, à cette heure, à plus qu'une cérémonie.
Deux belles journées, et Paris toujours fermé
Le roi a pour lui les armes heureuses. À Arques, près de Dieppe, à l'automne qui suivit son avènement, il tint tête à l'armée du duc de Mayenne avec une poignée d'hommes et le contraignit à se retirer. Au printemps d'après, dans la plaine d'Ivry, il défit encore l'armée de la Ligue en une charge dont on parle toujours. Deux journées où le roi montra qu'il savait commander et vaincre.
Mais gagner une bataille n'est pas prendre une ville. Après Ivry, le roi vint mettre le siège devant Paris et la serra si près que la faim y fit, dit-on, des ravages terribles. La capitale tint pourtant, et l'on vit paraître l'armée d'Espagne, conduite alors par le duc de Parme, qui força le roi à lever le siège. Depuis, Paris demeure aux mains de la Ligue, et avec elle une bonne part des grandes villes du royaume.
C'est là toute la peine de cette guerre : le roi tient la campagne, ses ennemis tiennent les murailles. On le voit maître d'une province au matin et arrêté le soir devant une place close. Les armes lui donnent des victoires ; elles ne lui donnent pas le royaume.
Un royaume coupé en deux
Qui voyage aujourd'hui d'une province à l'autre passe d'un royaume à un autre sans avoir changé de langue. Le roi est obéi dans une part du pays, la Ligue commande dans l'autre, et entre les deux courent des marches incertaines où l'on ne sait, d'un bourg au suivant, de quel parti l'on relève.
Ces derniers mois, le roi a repris pied du côté du Maine, de l'Anjou et de la Normandie, et rangé sous son obéissance des villes qui lui manquaient. Mais Paris, tête et cœur de la Ligue, lui tient toujours ses portes fermées, et derrière Paris se rangent d'autres cités puissantes qui n'ont pas voulu d'un roi longtemps demeuré dans la religion réformée.
Cette coupure n'est pas seulement de terrain, elle est des âmes. Beaucoup de bons catholiques, sans aimer la Ligue ni l'Espagnol, ne se résolvaient pas à servir un prince huguenot. C'est à ceux-là, autant qu'aux capitaines, que le roi a parlé en entrant à Saint-Denis.
Le roi d'Espagne dans la partie
On ne peut mesurer cette guerre sans y compter l'Espagne. Le roi Philippe soutient de son or et de ses gens le parti de la Ligue depuis des années ; c'est son armée qui débloqua Paris, et c'est encore elle qu'on vit paraître en Normandie devant Rouen. Des garnisons et des secours espagnols se tiennent aujourd'hui dans le royaume comme en pays de guerre.
Plus grave peut-être : à Paris, où le duc de Mayenne a réuni depuis le début de l'année les états de la Ligue pour élire un roi catholique, les gens du roi d'Espagne ont poussé la candidature de l'infante Isabelle, sa fille, née d'une princesse de France. On voudrait ainsi porter au trône une petite-fille du feu roi Henri II — et, par elle, faire entrer la maison d'Autriche dans la couronne de France.
Le dessein a heurté jusque dans la Ligue. Beaucoup, à Paris même, ne veulent pas plus d'une reine étrangère que d'un roi hérétique. On dit que la cour du parlement séant à Paris a rappelé, tout récemment, cette vieille loi du royaume qui écarte du trône les femmes et les princes du dehors. Le trône ne se laisse pas prendre aussi aisément qu'une place forte.
Ce que la messe peut, ce qu'elle ne peut pas
Voilà donc la question que chacun se pose ce mois de juillet : la conversion du roi fera-t-elle basculer une guerre que les armes n'ont pas su finir ? En se faisant catholique, le roi ôte à la Ligue son meilleur argument. On ne pourra plus dire aussi commodément qu'il faut mourir plutôt que de servir un huguenot ; le prêche des chaires y perd sa pointe.
Beaucoup, dans le parti du roi, espèrent que les villes, l'une après l'autre, se lasseront de la guerre et de l'Espagnol, et viendront à composition maintenant que la religion ne fait plus obstacle. On parle déjà, de côté et d'autre, de pourparlers et d'une suspension d'armes qui donnerait à respirer au pays. Mais ce ne sont, à l'heure où nous écrivons, que bruits et espérances : rien n'est arrêté, et la trêve dont on cause n'est pas signée.
Les esprits défiants ne manquent pas non plus. Les uns doutent de la sincérité d'un prince converti sous le poids des affaires ; les autres rappellent qu'à Rome le pape n'a point levé les censures qui pèsent sur lui, et qu'une abjuration à Saint-Denis n'est pas une absolution de l'Église. La Ligue, elle, tient toujours ses murailles, son armée et l'appui de l'Espagne, et ne s'estime pas vaincue pour une cérémonie.
Rien, ce 28 juillet, n'est joué. Le roi a fait le pas que ses fidèles lui demandaient depuis des années ; reste à savoir si les villes closes s'ouvriront, si les capitaines mettront bas les armes, et si l'Espagnol lâchera prise. La messe de Saint-Denis a rebattu les cartes ; elle n'a pas fini la partie.