« Je sers ce roi depuis Ivry, et il vient d’abjurer ma foi »
Quelques jours après que le roi a ouï la messe à Saint-Denis, nous avons rencontré, sous les murs de Paris, un capitaine gascon de l’armée royale, de la Religion. Il a porté les armes pour ce prince à Coutras, à Arques, à Ivry ; il l’a suivi quand il n’était que roi de Navarre et le chef de leur parti. Aujourd’hui, il se demande à voix haute ce qu’il doit à un maître qui vient de quitter la foi pour laquelle les siens sont morts. Aujourd’hier rapporte ses paroles sans les faire siennes.
Il faut avoir vu ces camps qui tiennent Paris de loin pour comprendre l’humeur qui y règne depuis dimanche. La nouvelle de Saint-Denis a couru les logis en une matinée : le roi a fait sa conversion, il a ouï la messe, il est catholique. Chez les capitaines de la Religion qui campent ici, on ne crie pas ; on parle bas, entre soi, et l’on se regarde comme des gens à qui l’on vient de retirer quelque chose.
Nous avons trouvé notre homme dans sa tente, un gentilhomme de Gascogne qui commande une compagnie de chevau-légers. Il a servi le roi les armes à la main depuis les premières guerres, du temps qu’on ne l’appelait encore que le roi de Navarre ; il montre au bras une cicatrice qu’il dit tenir d’Ivry. Il a accepté de parler à condition qu’on ne mît pas son nom, disant qu’il ne savait pas encore de quel côté serait sa fortune, ni s’il aurait longtemps une compagnie à commander.
Il ne parle pas en docteur ni en ministre ; il parle en soldat, de ce qu’un soldat connaît : la solde, les compagnies, les places qu’on tient, les camarades qu’on a mis en terre. Nous l’avons écouté sans le presser et nous le rapportons tel qu’il s’est expliqué, sachant que d’autres, dans le royaume, jugeront tout autrement la démarche du roi.
Un capitaine gascon de l’armée du roi, de la Religion, commandant une compagnie de chevau-légers (nom tu à sa demande)
Personnage composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps ; les propos ne sont ceux d’aucun acteur réel identifié et ne reprennent aucun mot attribué à une personne nommée.
Vous avez appris la conversion du roi. Qu’avez-vous ressenti ?
Un coup au cœur, je ne le cacherai pas, et je crois qu’il en fut de même sous toutes les tentes où l’on prie comme moi. Comprenez ce qu’est cet homme pour nous. Il n’était pas seulement notre roi : il était le premier de notre parti, le chef que nous avons suivi quand nous n’étions qu’une poignée contre tout le royaume. Nous l’avons tenu pour l’un des nôtres, un homme de la Religion qui commandait des hommes de la Religion. Et voilà que, ce dimanche, il entre dans une église, il fléchit le genou, il ouït la messe. Le roi que je sers, je l’ai encore ; le frère de foi, je ne l’ai plus. C’est cela qui pèse, et cela ne se répare pas d’un mot.
Vous dites l’avoir suivi de longue main. Depuis quand portez-vous les armes pour lui ?
Depuis les jours où il n’était que roi de Navarre et où beaucoup, à la cour, ne le nommaient qu’avec mépris. J’étais à Coutras, il y a six ans, quand nous défîmes l’armée du roi qu’on avait envoyée contre nous, et que le duc de Joyeuse y demeura. J’étais à Arques, dans ce mauvais temps d’automne, quand nous tînmes tête à Mayenne avec une poignée d’hommes. J’étais à Ivry, au printemps qui suivit, dans la charge où il nous mena lui-même, le premier au danger. Voilà mes états de service. Je ne les rappelle pas pour me vanter, mais pour que vous mesuriez ce que c’est, après tout cela, de le voir passer où il passe. On ne suit pas un homme dix ans dans le feu sans que sa foi devienne un peu la mesure de la vôtre.
Beaucoup, chez les catholiques, se réjouissent de cette conversion. Ne la comprenez-vous pas ?
Je la comprends comme soldat, et c’est bien ce qui me tourmente. Voyez notre affaire : nous tenons les champs, nous gagnons des batailles, et nous n’avons pas Paris. La ville nous ferme ses portes parce qu’il est hérétique à ses yeux, et tant qu’il le demeure, la moitié du royaume tiendra qu’un huguenot ne peut pas être roi de France. La Ligue s’en sert pour lui refuser la couronne ; ils ont même assemblé leurs états pour lui donner un autre roi. Je vois donc bien le calcul : il ôte à ses ennemis leur meilleure raison. Mais comprendre le calcul d’un capitaine et l’avaler quand c’est votre foi qu’on met dans la balance, ce sont deux choses. Je comprends de la tête ; le cœur, lui, ne suit pas.
Le croyez-vous sincère, dans cette conversion ?
Vous me demandez ce que nul homme ne peut savoir, car cela se passe entre lui et Dieu, et je ne suis pas de ceux qui lisent dans les âmes. Je vous dirai ce qui se dit sous les tentes. Les uns jurent qu’il a cédé à la nécessité, qu’un homme ne change pas de foi en quelques jours de conférence après l’avoir défendue les armes à la main toute sa vie, et qu’il n’a fait que ce qu’il fallait pour avoir Paris. D’autres disent qu’il faut se garder de juger, qu’après tout il s’est fait instruire, et que Dieu seul connaît le fond. Moi, je ne tranche pas. Je sais seulement que, sincère ou non, le fait est là : il a ouï la messe, et de cela nos ennemis feront leur miel comme nos amis feront leur deuil.
Vous parliez de vos camarades tombés. Est-ce à eux que vous pensez ?
À eux d’abord. J’ai vu mourir des hommes qui, en tombant, tenaient qu’ils mouraient pour leur foi autant que pour leur roi, et que les deux ne faisaient qu’un. Mon propre frère est resté dans un de ces combats. Que leur dirais-je, s’ils pouvaient m’entendre ? Que le prince pour qui ils ont donné leur sang de réformés est aujourd’hui à la messe ? Voilà ce qui me serre la gorge plus que tout le reste. Un vivant s’accommode, se raisonne, tourne sa veste s’il le veut ; les morts, eux, ne peuvent plus rien reprendre de ce qu’ils ont donné. C’est envers eux que je me sens comme un homme qui aurait à rendre des comptes, et je ne sais pas encore lesquels.
Et vos frères d’armes vivants, ceux de la Religion qui servent avec vous : qu’en font-ils ?
Chacun le prend à sa manière, et le camp est partagé. Il en est qui disent qu’un roi reste un roi, que nous lui avons juré fidélité comme à un prince et non comme à un ministre de nos Églises, et qu’il faut demeurer à son service. Il en est d’autres, et non des moindres, qui parlent tout bas de se retirer sur leurs terres, de rendre leur charge, de ne plus servir un maître qui a quitté leur foi. Je ne vous nommerai personne, car ce sont là propos de tente, dits à mots couverts, et qui n’engagent encore rien. Mais je ne vous cache pas que la question est dans toutes les bouches : reste-t-on, ou s’en va-t-on ? Et beaucoup, comme moi, n’ont pas de réponse.
Que craignez-vous, au juste, pour ceux de la Religion, maintenant qu’il est catholique ?
Je crains ce qu’un soldat craint : le concret, non les grands mots. Tant qu’il était des nôtres, nos Églises avaient en lui un protecteur naturel ; c’était le nôtre qui régnait, ou qui prétendait régner. À présent qu’il a passé de l’autre côté, qui nous répond que nos assemblées, nos temples, les places que nous tenons pour notre sûreté seront maintenus ? Il aura autour de lui les catholiques qu’il veut rallier, et ces gens-là ne nous aiment pas. Un roi qui a besoin de plaire à Paris et à Rome écoutera-t-il encore ceux de la Religion ? Voilà ma crainte. Je ne dis pas qu’elle est fondée ; je dis qu’elle est là, et qu’elle ne me quitte pas.
Vous parlez des places que vous tenez. De quoi s’agit-il ?
Des villes et des forts que nos Églises gardent en garnison pour n’être pas à la merci de nos ennemis, comme on nous l’a accordé par les édits d’autrefois, après tant de massacres. C’est notre assurance, notre gage : tant que nous tenons ces places, on ne peut pas nous égorger dans nos lits comme on l’a fait jadis. Un homme de guerre sait ce que vaut une place forte. Or ces places, nous les tenons du temps où le chef de notre parti allait devenir roi. Que deviennent-elles quand ce chef s’est fait catholique ? Nous les garderons tant qu’on nous les laissera. Mais je vous avoue que je regarde nos murailles d’un autre œil depuis dimanche, et que je ne suis pas seul.
Et vous, très concrètement, dans votre compagnie : qu’est-ce qui change demain ?
Peut-être rien dans l’immédiat, et c’est ce qui rend la chose sournoise. Ma compagnie tient toujours ses quartiers, mes hommes attendent la solde comme avant, l’ennemi est toujours devant nous. Mais un soldat vit d’avenir autant que de solde. On sert un maître pour la cause qu’on croit juste et pour l’espérance qu’on met en lui. Si la cause se brouille, l’homme sert moins bien, ou il s’en va. J’ai des cavaliers qui me demandent déjà, à demi-mot, s’ils devront continuer de risquer leur peau pour un prince qui a renié ce pour quoi ils s’étaient engagés. Que leur répondre ? Je paie ce que je peux, je les tiens en main, je gagne du temps. Mais je sens bien que le lien s’est distendu, et qu’il faudra, tôt ou tard, choisir.
Songez-vous, vous-même, à quitter son service ?
J’y songe, et je m’en défends tour à tour, dix fois le jour. Il y a l’homme de guerre en moi, qui répugne à lâcher un maître au moment où il touche peut-être au but, et qui trouverait lâche de s’en aller quand le service devient rude. Et il y a l’homme de la Religion, qui se demande ce qu’il fait encore sous les armes d’un prince passé à Rome. Les deux se querellent en moi, et je vous mentirais si je vous disais que l’un l’a emporté. Je crois que je resterai encore, le temps de voir ce qu’il fera de nous, de nos Églises, de nos places. S’il nous garde sa foi de roi, faute de nous garder sa foi tout court, je pourrai peut-être demeurer. S’il nous abandonne, alors je rentrerai chez moi, et d’autres avec moi. Mais je n’en suis pas là, et je ne veux pas jurer ce que je ne tiendrais pas.
On dit que le roi a promis des garanties à ceux de la Religion. Le croyez-vous ?
On le dit, on l’espère, on se le répète pour se rassurer, mais je n’ai rien vu de sûr, et je me défie de ce qui se murmure dans un camp inquiet. Un homme qui a peur croit volontiers les bonnes nouvelles avant qu’elles soient. Le roi a besoin de nous encore : nous sommes ses meilleures troupes, il le sait, et il n’a pas intérêt à nous jeter au désespoir le jour même où il fâche l’autre moitié du royaume. Cela me fait espérer qu’il nous ménagera, non par tendresse, mais par calcul, ce qui vaut mieux que rien. Nos Églises, m’a-t-on dit, se sont assemblées de leur côté pour délibérer et défendre leurs intérêts ; elles feront bien. Mais tant que je ne verrai pas de garanties écrites et scellées, je tiendrai tout cela pour des paroles, et un soldat ne bâtit pas sur des paroles.
Que direz-vous à vos hommes, ce soir, quand ils vous demanderont ce qu’il faut faire ?
Je leur dirai la vérité, qui est que je ne sais pas encore. Je ne suis pas de ceux qui mènent leurs gens en leur promettant ce qu’ils ignorent. Je leur dirai de garder leurs rangs, de tenir leurs quartiers, de ne rien décider dans la colère de ces premiers jours, car un homme qui s’en va furieux se repent souvent le lendemain. Je leur dirai d’attendre de voir ce que le roi fera de nous avant de juger ce qu’il vaut pour nous. Pour le reste, chacun répondra devant Dieu de sa conscience, et moi de la mienne. Nous avons servi ce prince dans la boue et dans le sang parce que nous l’aimions et que sa cause était la nôtre. La cause a changé de visage en un dimanche. Il nous faut du temps pour savoir si le visage nouveau est encore le nôtre. Voilà tout ce que je puis dire aujourd’hui.