« C’est moi qui le recevrai, et moi qui l’absoudrai » — l’archevêque de Bourges sur l’instruction du roi et le droit qu’il y engage
À deux jours de la cérémonie prévue à Saint-Denis, Renaud de Beaune, archevêque de Bourges et grand aumônier de France, conduit l’instruction du roi. Il a bien voulu nous dire comment se mènent ces conférences, ce que le prince concède et ce qu’il dispute, et de quel droit des prélats français prétendent recevoir un prince excommunié et relaps sans mandat exprès de Rome — une difficulté qu’il ne cherche pas à masquer.
On n’instruit pas un roi comme un catéchumène ordinaire, et l’on ne reçoit pas non plus un prince retranché de l’Église comme on absout un pénitent le samedi soir. Depuis plusieurs jours, à l’abbaye de Saint-Denis, le roi de Navarre, que ses partisans nomment Henri IV, est entretenu des articles de la foi par les prélats et les docteurs mandés pour cet office. Ce vendredi encore, la conférence a duré cinq heures et davantage. La cérémonie de sa profession est annoncée pour dimanche prochain.
Celui qui préside cette instruction et qui doit recevoir le roi est Renaud de Beaune, archevêque de Bourges, grand aumônier de France, âgé de soixante-cinq ans. C’est lui qui, au printemps, à Suresnes, annonça au nom du roi la résolution du prince de se faire instruire ; c’est lui, et non l’archevêque de Reims, passé à la Ligue, qui donnera dimanche l’absolution. Il nous a reçus dans l’enceinte de l’abbaye, entre deux séances, et n’a rien voulu adoucir des difficultés de sa charge.
Renaud de Beaune, archevêque de Bourges, grand aumônier de France, qui préside l’instruction du roi à Saint-Denis et doit recevoir sa profession de foi
Entretien reconstitué à partir de sources concordantes du temps. Les propos ne constituent pas un verbatim authentique de Renaud de Beaune : ils sont une reconstitution éditoriale fidèle à ses positions connues — l’argumentaire gallican de la nécessité et des libertés de l’Église de France, la réserve de la confirmation romaine — et au seul savoir connaissable au 23 juillet 1593.
Monseigneur, où en est l’instruction du roi, et comment la menez-vous ?
Elle se mène gravement, et sans hâte, quoi que l’on dise dehors de notre précipitation. Depuis plusieurs jours, le roi est entretenu des points de la religion catholique par les prélats et les docteurs que j’ai appelés à cet office ; nous sommes une bonne vingtaine en tout à y avoir part, évêques et théologiens. Aujourd’hui même, la conférence a duré plus de cinq heures, et pour ce dernier examen je n’ai voulu autour du prince qu’un petit nombre, quatre de nous, afin qu’on parlât au fond et non pour la montre. Je ne conduis pas là une formalité qu’on expédie : on expose les articles, le roi objecte, on lui répond, et l’on recommence. J’aime mieux qu’il dispute aujourd’hui que de le voir douter après.
Sur quels articles avez-vous jugé nécessaire de le presser le plus ?
Sur ceux où la religion prétendue réformée s’est le plus éloignée de nous, et qui font depuis quarante ans la matière de la controverse. Le purgatoire et les prières pour les morts ; l’invocation des saints et de la bienheureuse Vierge, que les réformés tiennent pour une superstition ; la confession qu’on fait à l’oreille du prêtre, qu’ils nomment un joug d’invention humaine ; et, plus épineuse que toutes, l’autorité de l’Église, du souverain pontife et des conciles. Sur ces points, on ne pouvait se contenter d’un consentement de bouche. Il fallait s’assurer que le prince entendît à quoi il donne son assentiment, car il aura à en rendre compte, et nous avec lui.
On rapporte que le roi n’a pas tout accepté sans débattre, et qu’il a même refusé certaines clauses. Est-ce vrai ?
Cela est vrai, et je ne le cache point ; j’y vois plutôt une marque de sérieux qu’un obstacle. Une profession de foi lui a été présentée, il l’a lue, il l’a discutée, et sur certaines formules il a demandé qu’on les changeât ou qu’on les retranchât avant qu’il y apposât son seing. Un prince qui signerait les yeux fermés tout ce qu’on lui met sous la main serait plus suspect à mes yeux que celui qui marchande le texte. Il m’a dit, à un moment, que je ne le contentais pas bien et que je ne le satisfaisais pas comme il désirait ; ce sont là paroles d’un homme qui pèse, non d’un homme qui joue la comédie. Sur la présence réelle du corps de Notre-Seigneur, en revanche, il m’a assuré n’en avoir jamais douté, l’ayant toujours crue ; cela nous a ôté une difficulté que l’on redoutait.
Beaucoup, pourtant, crient à la feinte et disent que c’est la raison d’État, non la foi, qui convertit le roi. Que répondez-vous ?
Je réponds ce que ma charge me commande, et rien de plus : je ne sonde pas les cœurs. La sincérité d’une conscience est du ressort de Dieu seul, qui connaît les reins et les âmes ; elle n’est pas matière d’examen pour un évêque. Je connais le soupçon, je ne le nie pas, et je serais bien simple de faire mine de l’ignorer : on le crie du haut des chaires de Paris, et il en est jusque parmi les réformés qui parlent de trahison. Je sais aussi quel intérêt le roi trouve à se réconcilier avec l’Église. Mais je reçois ce qu’un homme professe de bouche, dès lors que rien de manifeste n’y contredit, et je remets le dedans à Dieu. Qui prétendrait lire dans l’âme d’un prince mentirait, et ferait tort à son office.
Venons à ce qui trouble les gens de robe : le roi a déjà abjuré une fois, puis il est retombé. N’est-il pas ce que le droit nomme un relaps ?
Il l’est, et je suis assez homme de droit pour ne pas farder le mot. En septembre soixante-douze, après ces journées funestes de la Saint-Barthélemy, le prince, alors tout jeune et prisonnier de fait à la cour, se fit catholique ; puis, en soixante-seize, ayant recouvré la liberté et regagné ses États, il retourna à la religion réformée. Voilà un premier serment rompu. C’est ce qui rend son cas d’une gravité particulière, car l’Église ne considère pas de la même façon celui qui vient à elle pour la première fois et celui qui, l’ayant déjà embrassée, s’en est retiré. Un relaps n’est pas un simple hérétique : c’est un homme qui a manqué à une foi déjà donnée. Je ne l’oublie pas un instant, et je ne veux pas qu’on l’oublie autour de moi.
À cette rechute s’ajoute l’excommunication. Le roi n’est-il pas retranché de l’Église par sentence du pape ?
Il l’est aussi. Le pape Sixte, de sainte mémoire, a fulminé contre lui la sentence dès l’an mil cinq cent quatre-vingt-cinq, alors qu’il n’était encore que roi de Navarre, et cette censure a été renouvelée depuis. De sorte que je me trouve devant un prince tout ensemble hérétique de profession, relaps par sa rechute, et excommunié par sentence. Aucune de ces trois choses ne m’échappe, et je n’en rabats aucune pour me faciliter l’ouvrage. Il faut les tenir toutes présentes, précisément pour que ce que nous ferons dimanche ne soit pas une chose faite à la légère, mais un acte qui sache ce qu’il coûte et ce qu’il engage.
Or l’absolution d’un tel homme, dit-on, est réservée au seul Saint-Siège. De quel droit, alors, un archevêque de France y procède-t-il sans mandat de Rome ?
La difficulté est réelle, et je la prends de face, car c’est la première qu’on nous oppose, à Paris et ailleurs. Il est vrai que réconcilier un hérétique relaps de ce rang passe, chez les canonistes, pour un cas réservé au souverain pontife. Nous procédons sans en avoir reçu le mandat, cela est vrai aussi ; je ne l’habille pas autrement. Mais je tiens que la nécessité nous y autorise. Le royaume se déchire depuis plus de trente ans, le roi légitime est en péril, et l’Église de France ne peut demeurer les bras liés à attendre une réponse qui, de Rome, tarderait des années. En un tel péril, les évêques ont pouvoir de pourvoir au salut des âmes et à celui de l’État. Je ne fais pas de cette nécessité un beau discours : c’est un fondement de droit, que je suis prêt à soutenir devant qui voudra.
La nécessité suffit-elle ? On vous répondra que seul le pape peut relever de pareilles censures.
Je n’invoque pas la seule nécessité ; j’invoque aussi la tradition et les libertés de l’Église gallicane, qui ne sont pas d’hier. L’Église de France reconnaît au souverain pontife pleine juridiction au spirituel ; elle ne lui reconnaît pas le pouvoir de disposer au temporel au préjudice de la liberté des rois et des royaumes. Or refuser à un roi de France le retour à l’Église, quand il le demande, ce serait faire du spirituel une arme contre son État. Nous ne prétendons pas juger le pape ni nous passer de lui : c’est pourquoi nous entendons solliciter ensuite la confirmation de Rome, et le roi promet obéissance au Souverain Pontife comme au chef de l’Église. Ce que nous ferons dimanche, nous le ferons dans cette intention, non contre le Saint-Siège, mais en attendant qu’il se prononce.
C’est donc vous-même qui donnerez cette absolution. Comment la nommez-vous, et l’assumez-vous personnellement ?
Je l’assume, et je ne me cache derrière personne. C’est moi qui, à Suresnes, ai annoncé au nom du roi qu’il se ferait instruire ; c’est à moi qu’il revient de le recevoir et de lui donner, selon les termes mêmes de l’acte que nous dressons, l’absolution de son crime d’hérésie et d’apostasie. Je ne fuis pas ce mot de crime : il est au procès-verbal, et il dit la vérité de la faute qu’on relève. Un autre reculerait peut-être devant la charge ; je l’ai acceptée en connaissance de cause, sachant qu’on m’en fera reproche d’un côté comme de l’autre. Si l’on doit demander compte à quelqu’un de cet acte, que ce soit à moi. Je réponds de ce que je fais.
Pourquoi Saint-Denis, et non Rome, ni Reims, où l’on sacre nos rois ?
Parce qu’il n’y avait pas d’autre lieu où cela se pût faire. À Rome, le roi ne peut aller : il en est retranché par la censure, et la ville lui est contraire. Reims, où reposent les saintes ampoules et où se font les sacres, est tenu par la Ligue ; Paris de même, portes closes et chaires en fureur. Restait Saint-Denis, que nos troupes tiennent, à deux lieues de Paris, sous la garde du roi. Et le lieu n’est pas indifférent : c’est l’abbaye où dorment les rois de France depuis des siècles, la nécropole de la race. Qu’un prince y revienne à l’Église de ses pères, à l’endroit même où ses devanciers sont ensevelis, cela a un sens que chacun ici entend, et que je n’ai pas besoin de souligner.
Comment se déroulera la cérémonie de dimanche ? Que verra-t-on ?
Ce sera, s’il plaît à Dieu, une chose réglée et publique, non un acte fait dans l’ombre. Le roi doit venir au portail de l’abbatiale, où je l’attendrai, revêtu, avec les évêques et le clergé. Là, selon l’ordre que nous avons arrêté, je lui demanderai : « Qui êtes-vous ? » Et il répondra : « Je suis le roi. » Je demanderai : « Que demandez-vous ? » Et il dira qu’il demande à être reçu au giron de l’Église catholique, apostolique et romaine. Alors il fera sa profession, à genoux, mettra sa main sur l’Évangile, et je le recevrai et lui donnerai l’absolution, après quoi il entendra la messe. Je vous dis là ce qui est prévu et convenu ; mais rien n’est fait tant que le roi n’a pas franchi ce portail, et d’ici dimanche bien des choses peuvent survenir — une fièvre, un coup de main de la Ligue, que sais-je. J’en parle donc comme d’un ordre arrêté, non comme d’une chose déjà accomplie.
En un mot, monseigneur, avec quel sentiment abordez-vous ce dimanche ?
Avec espérance et avec crainte, comme il convient. Espérance qu’un grand prince, longtemps séparé de l’Église, y rentre, et que ce retour ouvre le chemin d’une paix à un royaume épuisé de guerre. Crainte, aussi : je sais qu’on m’accusera d’avoir outrepassé mon pouvoir, que les uns tiendront cela pour une victoire de parti et les autres pour un marché honteux. Et il demeure une chose que je ne puis régler ici : ce que Rome dira de cet acte, et quand. Le Saint-Siège n’a pas été consulté, son sentiment ne m’est pas connu, et je ne veux ni le donner pour acquis ni présumer de son refus. Nous solliciterons sa confirmation ; jusque-là, j’aurai fait ce que ma charge et le péril du royaume me commandaient, et j’en répondrai devant Dieu et devant les hommes.