« Ce que le pape a lié, un archevêque ne le délie pas » — un docteur de Sorbonne récuse l’absolution de Saint-Denis
À Saint-Denis, ce jour, des prélats français ont reçu à l’Église le roi de Navarre sans que Rome y eût part. Pour la faculté de théologie de Paris, acquise à la Sainte Union, cette absolution ne tient pas. Nous avons recueilli l’un de ses docteurs, qui expose, article par article, pourquoi il la tient pour nulle et réclame le recours au Saint-Siège. C’est la parole d’un camp, argumentée en théologien ; Aujourd’hui la rapporte sans la faire sienne.
Pendant qu’à Saint-Denis l’archevêque de Bourges recevait le roi de Navarre dans l’Église romaine, Paris demeurait fermée, ses chaires pleines et ses docteurs en armes de plume. Car la nouvelle, ici, ne se prend pas pour une réconciliation : on la discute, on la pèse, et une bonne part de la faculté de théologie la tient pour sans valeur. La Sorbonne est de longue date le cœur savant de la Sainte Union, et c’est de ses bancs que sort l’objection la plus dure au geste de ce jour.
Nous avons pu entretenir l’un de ces docteurs. Il parle à visage découvert, en théologien de l’Union, et ne réclame ni le secret ni l’anonymat que d’autres ont demandés. Il ne récuse pas la personne des prélats de Saint-Denis, dont il reconnaît la dignité ; il récuse leur pouvoir en cette matière. Son propos est celui d’un camp, et nous le donnons comme tel.
Maître Nicolas Ferrand, docteur en théologie de la faculté de Paris, acquis à la Sainte Union
Personnage composite reconstitué à partir de la position connue de la faculté de théologie de Paris et des thèses ligueuses du temps ; ses propos sont représentatifs de cette sensibilité et ne sont ceux d’aucune personne unique et identifiée. Aucun verbatim n’est prêté à un docteur, à un prélat ou au roi.
Le roi de Navarre a été reçu ce jour dans l’Église, à Saint-Denis. L’Église, donc, l’a absous ?
Des prélats l’ont reçu ; l’Église, c’est une autre affaire, et je pèse mes mots. Ce qui s’est fait à Saint-Denis, c’est une cérémonie tenue par des évêques français, hors la présence et hors l’aveu du Saint-Siège. Je ne conteste ni leur dignité ni leur savoir. Je conteste qu’ils aient eu, en cette cause, le pouvoir de faire ce qu’ils ont fait. Recevoir un homme du commun qui revient à la foi, un curé le peut ; relever la censure qui frappe ce prince-ci, aucun évêque de France ne le peut de soi. C’est pourquoi je tiens que cette absolution est nulle, ou tout au plus une absolution par précaution, non une réconciliation valide et arrêtée. Et je ne suis pas seul de cet avis : c’est celui de la plus grande part de notre faculté.
Vous parlez d’une censure qui le frappe. Laquelle, précisément ?
L’excommunication majeure, la plus grave que l’Église connaisse, celle qui retranche un homme de la communion des fidèles. Elle a été prononcée contre Henri de Bourbon par une bulle de notre Saint-Père Sixte Quint, il y a de cela huit ans, qui l’a déclaré hérétique relaps, l’a excommunié et l’a déchu de tout droit à succéder à la couronne. Une bulle, entendez-le bien : non le sentiment d’un prédicateur ou d’un docteur, mais un acte du souverain pontife, fulminé du Siège apostolique contre un prince nommé. Voilà ce qui pèse sur cet homme, et ce qu’une matinée de cérémonie à Saint-Denis ne saurait effacer.
Admettons la bulle. En quoi empêche-t-elle des évêques de recevoir le roi, s’il abjure sincèrement ?
Parce qu’il est des censures que celui-là seul peut lever qui les a portées, ou une autorité au-dessus de lui. Nous appelons cela des cas réservés. Le simple prêtre absout des péchés ordinaires ; certaines fautes plus graves sont réservées à l’évêque ; et ce que le pape a lié en propre, par un acte du Saint-Siège, seul le pape le délie. C’est l’ordre même de l’Église, non une subtilité que j’invente. Or l’excommunication d’un prince pour hérésie, fulminée par une bulle pontificale, est de ces choses réservées au Saint-Siège. L’archevêque de Bourges, quelque vénérable qu’il soit, n’a pas ce pouvoir : il l’a outrepassé. Ce que Rome a lié, Bourges ne le délie pas.
Il y a pourtant à Saint-Denis des prélats en nombre, et de grand renom. Leur autorité conjointe ne supplée-t-elle pas ?
Non, et c’est là qu’on se paie de mots. Dix évêques ne font pas un pape ; cent ne le feraient pas davantage. Il ne s’agit point de nombre ni de renom, mais de juridiction. Un juge, si haut placé soit-il, ne casse pas la sentence d’un juge supérieur : il en appelle à lui. De même ici. Ces prélats pouvaient instruire le prince, l’entendre, dresser sa profession de foi, l’adresser à Rome ; ils ne pouvaient de leur chef le relever d’une censure réservée au pape. En le faisant, ils n’ont pas exercé un pouvoir, ils l’ont usurpé. Et un acte fait sans le pouvoir de le faire ne vaut rien, quand bien même il serait fait par de saints hommes.
Vous avez dit « au plus une absolution par précaution ». Qu’entendez-vous par là ?
C’est un terme de nos écoles. Quand un homme demande à rentrer dans l’Église et qu’on doute si l’absolution qu’on lui donne est valide, faute d’en avoir pleinement le pouvoir, on peut l’absoudre par précaution, sans rien préjuger du fond, pour ne pas le laisser sans secours en attendant que qui de droit statue. C’est un pansement, non une guérison. Voilà, si l’on veut être charitable, tout ce que Saint-Denis a pu être : un geste de précaution, qui laisse la cause entière entre les mains du pape. Le présenter comme une réconciliation faite et arrêtée, comme si l’affaire était close et le roi rendu à l’Église pour de bon, c’est abuser le monde. Tant que Rome n’a pas prononcé, rien n’est arrêté.
Le mot de « relaps » revient sans cesse dans vos chaires. Pourquoi tant y insister ?
Parce qu’il change tout. Relaps se dit de celui qui retombe dans l’hérésie après l’avoir une fois abjurée. Or ce prince n’en est pas à sa première abjuration. Chacun se souvient qu’au temps de la Saint-Barthélemy, il y a plus de vingt ans, il se fit catholique et vécut à la messe ; puis, sitôt qu’il eut recouvré sa liberté, il retourna à l’hérésie où il est demeuré jusqu’à cette semaine. Un homme qui a déjà juré, puis renié son serment, on ne le reçoit pas sur sa seule parole comme un novice de bonne foi. L’Église se défie, et elle a raison de se défier : qui a trahi une fois peut trahir deux. Le relaps n’est pas justiciable d’un évêque complaisant ; il l’est de la seule miséricorde du Saint-Siège, qui jugera de ses garanties. Passer là-dessus, c’est passer sur l’essentiel.
Ne peut-on croire qu’en vingt ans un homme a mûri, et que sa conversion, cette fois, est de cœur ?
On le peut, et je prie Dieu que cela soit. Mais je ne bâtis pas la discipline de l’Église sur des peut-être. Voyez le moment qu’il a choisi. Il n’abjure pas dans l’adversité, quand il ne gagnait rien à se dire catholique ; il abjure aujourd’hui, quand une couronne est au bout, et que sans la messe il ne l’aura jamais. Les États assemblés à Paris cherchent un roi catholique ; il se fait catholique. La coïncidence est trop belle. Je ne lis pas dans son âme, cela n’appartient qu’à Dieu ; mais je vois ses affaires, et ses affaires parlent haut. On dirait, à voir la chose du dehors, qu’il a jugé qu’une messe valait bien un royaume. Ce n’est pas là une conversion qu’on reçoit les yeux fermés.
C’est donc, à vos yeux, l’intérêt qui l’a mené, et non la foi ?
Je dis que l’intérêt suffit à tout expliquer, et que là où l’intérêt suffit, la prudence commande de ne pas se hâter. Une conversion arrachée par l’appât d’un trône n’est pas une conversion de foi ; c’est un marché. Et un marché ne rend pas un hérétique à l’Église : il lui donne l’extérieur d’un catholique. Encore une fois, je ne condamne pas le for intérieur, qui m’échappe ; mais l’Église ne juge pas sur ce qui lui échappe, elle juge sur les signes, et les signes, ici, sont ceux d’un homme qui achète une couronne au prix d’une génuflexion. C’est précisément pourquoi il faut Rome : pour éprouver, à loisir et sans la presse des armées, ce qu’une cérémonie faite en hâte ne saurait garantir.
Vous en revenez toujours à Rome. Qu’attendez-vous, au juste, du Saint-Siège ?
Qu’il fasse ce que lui seul peut faire : connaître de cette cause et prononcer. C’est lui qui a lié cet homme ; c’est à lui de dire s’il le délie, à quelles conditions, et quand. Nous avons ici le légat de Sa Sainteté, envoyé exprès pour les affaires du royaume : ce n’est pas pour rien que Rome tient un homme à elle parmi nous. Que la cause aille où elle doit aller. Qu’on instruise le pape de tout, de l’abjuration comme du passé, et qu’on attende son jugement. Voilà l’ordre. Recevoir le prince d’abord et prévenir Rome ensuite, comme d’une chose faite, c’est mettre la charrue devant les bœufs, et lier la main du pape avant qu’il ait parlé.
Et si Rome, précisément, venait à confirmer ce qu’ont fait les prélats de Saint-Denis ?
Alors je m’inclinerais, car c’est le pape que je veux juge, et non moi. Comprenez-moi bien : je ne dis pas que ce prince ne peut jamais être reçu ; je dis qu’il ne peut l’être ainsi, par cette voie et par ces mains. Si le Saint-Siège, ayant tout examiné, le relève de sa censure, je tiendrai la chose pour faite et bien faite, et je le dirai. Mais nul ne sait aujourd’hui ce que Rome décidera, ni dans quel sens, ni à quel terme. On me presse de tenir pour acquis ce qui n’est pas même commencé selon les règles. Je refuse. J’attends le pape. Tant qu’il n’a pas parlé, l’affaire est pendante, et quiconque la dit close avance plus qu’il ne sait.
La faculté de théologie a beaucoup pesé dans le parti de l’Union. Parlez-vous en son nom ?
Je parle comme docteur de cette faculté, et je ne crois pas m’écarter de son sentiment, qui est connu et qu’elle n’a pas caché. La Sorbonne tient depuis des années qu’on ne doit ni reconnaître ni servir un roi hérétique, et rien de ce qui s’est fait ce jour ne l’a fait changer d’avis, puisque rien ne l’a été selon les règles. Nos docteurs ont enseigné, et enseignent, que la première charge d’un royaume très chrétien est d’avoir un prince catholique en communion avec le Saint-Siège — non pas en apparence, mais en vérité et par l’aveu de Rome. Aussi longtemps que cet aveu manque, la faculté n’a pas de raison de tenir pour roi celui que le pape a déchu.
Beaucoup vous répondront que refuser ce roi, c’est servir l’Espagne, et livrer la couronne à l’étranger. Que leur dites-vous ?
Je leur dis que je ne suis pas juge des couronnes, mais des consciences et des censures, et que je m’en tiens à ma charge. Le roi d’Espagne soutient le parti catholique, cela est vrai, et les États assemblés à Paris délibèrent de qui pourra régner en catholique : ce sont là matières d’État, que d’autres traitent, et où l’on m’objectera l’infante, la loi du royaume, mille difficultés dont je conviens qu’elles sont réelles. Je ne les tranche pas. Mais qu’on ne me fasse pas recevoir un excommunié pour échapper à ces embarras. La question de savoir qui régnera est lourde, et je la laisse à qui de droit. La mienne est plus simple et plus ferme : cet homme est-il, oui ou non, rendu à l’Église selon les règles ? Il ne l’est pas. Le reste ne me fera pas dire qu’il l’est.
En un mot, que doit-on retenir de ce que vous nous dites ce jour ?
Qu’on ne se paie pas de la cérémonie de Saint-Denis comme d’une affaire finie. Un prince relaps a été reçu par des prélats qui n’avaient pas le pouvoir de lever la censure qui le frappe ; l’acte, faute de ce pouvoir, ne vaut pas, ou ne vaut que par précaution, en attendant Rome. Voilà ce que je tiens, et ce que tient la plus grande part de notre faculté. Je ne prophétise rien ; j’ignore ce que le pape dira et quand il le dira. Mais je sais où est la règle, et je m’y tiens : la cause est au Saint-Siège, elle n’en est pas sortie, et jusqu’à ce qu’il ait parlé, rien n’est fait.