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« Nous l’avons pressé sur les points de la foi » — un docteur de l’instruction raconte les séances de Saint-Denis

Avant d’abjurer devant l’archevêque de Bourges, le roi a été instruit plusieurs jours durant, à Saint-Denis, par les prélats et les docteurs appelés à cet office. L’un d’eux, qui a pris part aux conférences et notamment à la longue séance de vendredi, a bien voulu nous dire sur quels points on a pressé le prince, ce qu’il a concédé et ce qu’il a disputé — et de quelle prudence un homme d’Église doit user quand il s’agit de juger la conscience d’un roi.

Propos recueillis par la rédaction d’Aujourd’hier 26 juillet 1593 13 min de lecture

On ne convertit pas un roi en un jour. Avant que le roi de Navarre, que ses partisans nomment déjà Henri IV, ne fît hier, dimanche, sa profession de foi en l’abbaye de Saint-Denis, plusieurs journées de conférences l’avaient précédée. Des prélats et des docteurs, mandés pour cet office, l’ont entretenu des articles sur lesquels la religion romaine et celle qu’on appelle prétendue réformée se séparent. On rapporte que la séance de vendredi dura cinq heures et davantage, sans que le prince marquât de lassitude.

Nous avons pu nous entretenir avec l’un de ces docteurs en théologie qui ont assisté les évêques dans cette instruction. Il a parlé à condition que son nom ne fût point imprimé, et l’on comprendra sa réserve : la matière est délicate, et l’Église, en ces jours, ne veut ni se vanter d’une victoire ni prêter le flanc au soupçon d’avoir marchandé la foi. Il ne parle pas au nom de l’assemblée des prélats ; il parle en théologien, partagé entre l’espérance et la crainte.

Grand entretien

Un docteur en théologie ayant assisté les prélats à l’instruction du roi, à Saint-Denis (nom et charge tus à sa demande)

Personnage composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps ; ses propos ne sont ceux d’aucune personne unique et identifiée, et aucun verbatim n’est prêté à un acteur réel de l’instruction ni au roi lui-même.

Vous avez pris part à l’instruction du roi ces derniers jours. Dans quel esprit l’Église a-t-elle abordé cette tâche ?

Dans un esprit de gravité, et, je l’avoue, non sans appréhension. Il ne s’agissait pas d’un particulier qui revient à l’Église : il s’agissait d’un prince nourri dès l’enfance dans la religion réformée, qui prétend à la couronne d’un royaume très chrétien. On ne pouvait ni le recevoir à la légère, comme si sa seule volonté suffisait, ni le rebuter par des rigueurs qui eussent semblé du dédain. Les prélats ont voulu que l’instruction fût réelle, qu’on lui exposât les articles, qu’on écoutât ses objections et qu’on y répondît. C’est pourquoi les conférences ont duré, et n’ont pas été une simple formalité expédiée en une heure.

Sur quels points, précisément, avez-vous jugé nécessaire de le presser ?

Sur ceux qui font depuis longtemps la matière de la controverse entre les deux créances. Le purgatoire et les prières pour les morts ; l’invocation des saints et de la bienheureuse Vierge ; l’autorité de l’Église, du souverain pontife et des conciles ; le sacrifice de la messe et la présence réelle du corps de Notre-Seigneur dans le sacrement ; la confession qu’on fait à l’oreille du prêtre. Ce sont là les articles où la religion réformée s’est le plus éloignée de la doctrine romaine, et c’est sur eux que l’on devait s’assurer que le prince entendait bien ce qu’il allait embrasser. On ne lui demandait pas seulement de dire oui : on voulait qu’il sût à quoi il disait oui.

On rapporte que la séance de vendredi dura cinq heures et plus. Qu’a-t-on débattu si longuement ?

Le prince nous a d’abord assurés qu’il tenait pour vraie la religion romaine dans son ensemble, et qu’il n’entendait pas la disputer article par article comme on ferait dans une école. Mais il ne s’est pas tu pour autant : sur certains points, il a marqué de la difficulté et a voulu qu’on le contentât. Cinq heures ne sont pas de trop pour un homme qui a été instruit toute sa vie du contraire et qui ne veut pas paraître céder sans avoir compris. Il a interrogé, il a objecté, il a écouté. J’ai vu là un prince appliqué, non un homme qui expédie une cérémonie. Ce que je ne puis vous dire, c’est le fond de son âme ; je vous dis ce que j’ai vu de sa contenance.

Le purgatoire semble un des points où la réforme a le plus tranché. A-t-il fait difficulté au roi ?

C’est un des articles sur lesquels ceux de la religion réformée sont le plus fermes à nous contredire, car ils tiennent que rien dans l’Écriture ne l’établit et qu’il n’y a de salut que par la seule foi. Nous avons exposé ce que l’Église croit et enseigne : qu’il est un état où les âmes se purifient, et que la prière des vivants leur peut être secourable. Je ne vous dirai pas que le prince en fut aussitôt tout convaincu et sans réserve ; ce serait vous tromper. Je vous dirai qu’il a écouté, qu’il a objecté à sa manière, et qu’au terme il n’a pas refusé la doctrine. De ce qui s’est passé au-dedans de lui, Dieu seul est juge.

Et l’invocation des saints, et de la Vierge ? On dit les réformés très rebelles sur ce chapitre.

Très rebelles, en effet. Ils y voient une atteinte à l’honneur qui n’est dû qu’à Dieu seul, et n’appellent pas volontiers cela autrement que superstition. Il fallait donc bien distinguer devant le roi ce que l’Église distingue : l’adoration qui n’est due qu’à Dieu, et l’honneur, d’un autre ordre, qu’on rend aux saints et à la Mère de Dieu, qu’on prie non comme des dieux mais comme des intercesseurs auprès de lui. Ce point-là, je ne vous cacherai pas qu’il fut de ceux qui l’arrêtèrent le plus, et sur lesquels on parla le plus longtemps. Il y a là toute une habitude de l’esprit à défaire, et cela ne se fait pas d’un mot.

L’autorité du pape et des conciles touche aussi à l’État. N’était-ce pas le plus épineux ?

Le plus épineux pour un théologien, et le plus chargé de conséquences pour un roi. Ceux de la religion réformée ne reconnaissent au pape ni le gouvernement de l’Église universelle ni le pouvoir de définir la foi ; ils s’en tiennent à l’Écriture qu’ils interprètent eux-mêmes. Nous avons soutenu devant le prince que l’Église a une tête visible, que le successeur de saint Pierre en a la charge, et que les conciles légitimes, assistés de l’Esprit, ont autorité pour trancher les controverses. Je ne vous dirai rien de ce que le roi pense, par-devers lui, du pouvoir de Rome sur les affaires du royaume ; ce sont là des matières où le théologien et le politique ne parlent pas toujours la même langue, et où je me garderai bien de le devancer.

La messe, la présence réelle, la transsubstantiation : le prince y était-il plus disposé ?

Sur la présence réelle du corps de Notre-Seigneur, il m’a paru moins éloigné de nous qu’on ne l’eût cru. On sait que, parmi ceux même de la religion prétendue réformée, tous ne parlent pas d’une seule voix du sacrement, et que le roi, sur ce chapitre, n’était pas des plus opiniâtres. La difficulté portait moins sur le fait de la présence que sur la manière dont l’Église l’explique, et sur le sacrifice de la messe, que les réformés rejettent absolument. Là encore, on a exposé la doctrine ; là encore, il n’a pas contredit. Mais je me défie des conclusions trop prestes : un prince peut concéder un point de bouche et le mûrir encore longtemps dans son esprit.

La confession auriculaire faisait-elle aussi partie des articles disputés ?

Elle en faisait partie, car elle est de celles que la réforme a tenues pour un joug d’invention humaine. On tient chez eux qu’il suffit de se confesser à Dieu seul, sans le ministère du prêtre. Nous avons rappelé au prince que l’Église, de très ancienne main, tient la confession pour un sacrement, et que le prêtre y exerce un pouvoir reçu, non usurpé. Ce fut de ces points où l’on débat volontiers, car ils touchent à la pratique de tous les jours plus qu’à la spéculation. Je ne vous dirai pas qu’il n’y opposa rien ; je vous dirai qu’il entendit, et qu’il ne s’y déroba pas au moment de faire sa profession.

Vous êtes théologien. Comment jugez-vous de la sincérité d’un homme, et à plus forte raison d’un prince ?

Je vous répondrai ce que ma charge me commande de répondre : je ne le juge pas, et je m’en défends. La sincérité d’une conscience n’est pas matière d’examen pour nous ; elle est du ressort de Dieu, qui seul sonde les reins et les cœurs. Nous, nous instruisons et nous recevons ce qu’un homme professe de bouche, dès lors que rien de manifeste n’y contredit. Je ne puis vous dire que le roi croit, ni vous dire qu’il ne croit pas ; ce serait, dans l’un et l’autre cas, prendre la place de Dieu. J’ai vu un prince attentif, qui a disputé et concédé ; le dedans m’échappe, comme il échappe à tout homme. Et je tiens qu’un théologien qui prétendrait lire dans une âme mentirait à son office.

Beaucoup, pourtant, disent tout haut que c’est la raison d’État, et non la grâce, qui a converti le roi. Cela ne vous trouble-t-il point ?

Cela me trouble, je ne le nierai pas, et je sais qu’on le dit dans les deux camps. Ceux de la Ligue crient que c’est feinte, pour avoir la couronne ; et il en est, parmi ceux de la religion réformée, qui parlent d’une trahison. Je sais quel intérêt le roi trouve à se réconcilier avec l’Église, et je ne suis pas si simple que de l’ignorer. Mais je sais aussi que Dieu se sert quelquefois des chemins des hommes pour les ramener à lui, et qu’il ne nous appartient pas de fermer la porte à celui qui la demande, sous prétexte qu’il aurait aussi des raisons humaines de frapper. L’Église reçoit ce qu’on lui apporte, et remet le reste à Dieu. Je ne puis vous dire davantage sans trancher ce que je vous ai dit n’être pas de mon ressort.

Quelques jours d’instruction suffisent-ils à instruire un roi de quarante ans, nourri toute sa vie dans une autre créance ?

Voilà l’objection qu’on nous fera, et qu’on nous fait déjà. Je vous répondrai deux choses. D’abord, que le prince n’était pas un ignorant en ces matières : il a été mêlé toute sa vie aux disputes de religion, il en connaissait les termes, et l’on n’a pas eu à lui apprendre l’a b c de la controverse. Ensuite, que ces conférences ne sont pas le tout : une profession de foi a été dressée et signée, et l’instruction d’un chrétien ne s’arrête pas au jour où il rentre dans l’Église. Cela dit, je ne prétendrai pas devant vous que tout soit accompli en une semaine. Il y faudra de la suite, et l’on verra à l’usage. C’est là, précisément, ce qui fait que je parle avec espérance, mais aussi avec prudence.

En un mot, que doit espérer et que doit craindre l’Église de ce qui s’est fait à Saint-Denis ?

Elle doit espérer qu’un grand prince, longtemps séparé d’elle, y soit rentré, et que ce retour apaise un royaume que la guerre de religion déchire depuis trente ans. Cela, c’est une joie, et je ne veux pas la retenir. Mais elle doit craindre aussi : craindre qu’on l’accuse d’avoir reçu le prince par calcul, craindre que les uns y voient une victoire de parti et les autres une capitulation. Et il reste une chose que nous, ici, ne pouvons régler : la réconciliation avec le Saint-Siège, qui n’a pas été consulté et dont le sentiment n’est pas encore connu. Ce que Rome dira, et quand, je l’ignore absolument. Je me borne à ce qui s’est passé sous mes yeux, et pour le reste, je prie et j’attends, comme il convient à un homme d’Église en un temps si incertain.

Le contexte

Le roi de Navarre, reconnu par ses partisans comme Henri IV depuis la mort d’Henri III en 1589, est demeuré de religion réformée ; une large part du royaume, et la Ligue en particulier, lui refusent obéissance en raison de sa foi.

Après la conférence de Suresnes, au printemps de 1593, le roi a fait connaître sa résolution de se faire instruire dans la religion catholique.

L’instruction s’est tenue à Saint-Denis dans les jours qui ont précédé la cérémonie ; les récits rapportent que la séance du vendredi 23 juillet dura cinq heures et plus, et qu’une profession de foi fut dressée et signée le 24 juillet.

Le roi a été instruit par plusieurs prélats — au nombre desquels l’archevêque de Bourges, Renaud de Beaune, qui a présidé la cérémonie, et les évêques appelés à cet office — assistés de docteurs en théologie.

Les points sur lesquels la religion réformée s’écarte le plus de la doctrine romaine — purgatoire et prières pour les morts, invocation des saints et de la Vierge, autorité du pape et des conciles, sacrifice de la messe et présence réelle, confession auriculaire — forment de longue date la matière de la controverse entre les deux créances.

État des informations

Cet entretien s’en tient à ce qu’un docteur mêlé à l’instruction pouvait savoir et éprouver au 26 juillet 1593. Il rapporte les thèmes sur lesquels le roi a été pressé sans prétendre livrer le procès-verbal des séances, ne tranche pas la sincérité de la conversion, et ne préjuge en rien ni du sentiment du Saint-Siège, alors inconnu, ni de la suite des événements.

Ce que l’on sait

  • Le roi a été instruit dans la religion catholique à Saint-Denis dans les jours précédant sa profession de foi, par des prélats assistés de docteurs en théologie.
  • Une séance de l’instruction, le 23 juillet 1593, est rapportée par les récits comme ayant duré cinq heures et davantage.
  • Une profession de foi a été dressée et signée le 24 juillet, avant la cérémonie tenue à l’abbaye de Saint-Denis.
  • Les articles disputés relèvent des points classiques de la controverse : purgatoire, invocation des saints, autorité du pape et des conciles, messe et présence réelle, confession.

Ce que l’on ignore

  • La sincérité intérieure de la conversion du prince, que le témoin se refuse expressément à juger et qu’aucun homme ne peut établir.
  • Le détail exact de la doctrine concédée point par point, que les récits ne livrent pas et que l’entretien se garde de reconstituer.
  • Ce que le Saint-Siège, qui n’a pas été consulté, dira de cette réconciliation, et à quelle date : nulle réponse de Rome n’est connue au moment de l’entretien.
  • La suite politique de ce pas, que le témoin nomme espérance sans la donner pour acquise.

Sources historiques utilisées

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Abjuration d’Henri IV

Article de synthèse (Wikipédia FR) : déroulé de l’instruction et de l’abjuration de juillet 1593 à Saint-Denis, rôle de Renaud de Beaune, séance du 23 juillet de cinq heures, profession de foi du 24 juillet, et débat sur la sincérité de la conversion.

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Concile de Trente

Appui doctrinal (Wikipédia FR) sur les points de controverse évoqués — purgatoire et prières pour les morts, invocation des saints, sacrifice de la messe et présence réelle, autorité de l’Église, sacrement de pénitence — tels que définis par l’Église face à la Réforme.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — entretien composite avec un docteur de l’instruction

Personnage composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps ; les propos imitent un entretien recueilli à chaud auprès d’un théologien mêlé à l’instruction du roi, et ne sont ceux d’aucune personne unique et identifiée. Aucun verbatim n’est prêté au roi ni à un prélat nommé.

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