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« Dans Paris, on a faim et on est las de la guerre » — un bourgeois de la ville pèse la nouvelle de Saint-Denis

Paris tient toujours pour la Ligue, portes closes, garnison en armes et prédicateurs en chaire. À trois jours de l’abjuration du Béarnais à Saint-Denis, nous avons recueilli, sous le sceau de la prudence, un marchand de la ville. Il ne se déclare pour personne — la ville étant ce qu’elle est — mais il dit la lassitude, la cherté du pain et le poids des soldats du roi d’Espagne, et il se demande tout haut si un roi redevenu catholique rendrait le pain et la paix. Aujourd’hier rapporte sa parole sans la faire sienne.

Propos recueillis par Jehan Mérault, pour Aujourd’hier 28 juillet 1593 13 min de lecture

On n’entre plus dans Paris comme on veut, et l’on n’en sort pas davantage : les portes sont gardées, les murailles surveillées, et chacun sait qu’un mot de trop, redit au mauvais endroit, peut mener un homme loin. C’est dans une arrière-boutique, sur la rive droite, que nous avons trouvé notre homme, un marchand établi de longue date dans la ville, homme de bon sens et de peu de bruit, qui a bien voulu nous parler à condition qu’on ne le nommât point.

Il n’est ni des ardents de la Ligue ni des amis du Béarnais, ou du moins il ne le dit pas ; il est de ceux, nombreux dans les rues, qui ont enterré des enfants pendant le grand siège, qui comptent chaque jour le prix du pain, et qui écoutent les nouvelles de Saint-Denis en pesant ce qu’elles pourraient changer à leur peine. Nous l’avons laissé dire, et le rapportons tel qu’il s’est exprimé.

Qu’on ne cherche pas ici la voix de la ville : Paris a bien des voix, celle des chaires et celle des marchés, celle des gens du duc de Mayenne et celle des soldats d’Espagne. Celle-ci n’est que d’un homme, et d’un homme prudent.

Grand entretien

Un marchand drapier de Paris, bourgeois de la ville, tenue pour la Ligue (nom tu à sa demande)

Personnage composite reconstitué à partir de sources concordantes sur l’état de Paris assiégé et ligueur ; les propos ne sont ceux d’aucune personne unique et identifiée, et aucun verbatim n’est prêté à un témoin réel.

Comment va la ville, en ces jours-ci ?

Elle va comme une ville qui a trop souffert et qui n’ose pas le dire tout haut. Nous tenons pour l’Union, les portes sont closes, on monte la garde aux murailles, et à voir les processions et les chaires on croirait le peuple d’un seul cœur. Mais entrez dans les maisons, écoutez aux marchés : on est las. Voilà bientôt cinq ans qu’on ne vit plus qu’en armes, qu’on enterre, qu’on renchérit. Les gens vont à la messe et prient Dieu, et en sortant ils demandent quand cela finira. Je ne vous dis pas que la ville se rende ; je vous dis qu’elle est fatiguée jusqu’à l’os, et cela, tout le monde le sait, même ceux qui crient le plus fort.

Le pain, d’abord. Comment est-il ?

Cher, et incertain. Nous ne sommes pas au pire, Dieu merci — nous ne mangeons plus les chevaux ni pis, comme il y a trois ans — mais rien n’entre librement dans une ville fermée. Le blé vient mal, par convois qu’il faut protéger, et ce qui manque, on le paye au double, au triple. Une famille de gens de métier, qui vivait honnêtement de son ouvrage, y laisse aujourd’hui tout son gain. Et derrière le prix du pain, il y a la peur : nous avons appris, nous autres Parisiens, ce que c’est qu’une ville qu’on affame. Ce souvenir-là ne s’efface pas. À chaque fois qu’on resserre les chemins autour de nous, chacun revoit l’autre siège, et l’on fait des provisions comme on peut, en cachette, de crainte que cela recommence.

Vous parlez du grand siège. Qu’en gardez-vous ?

Ce que garde quiconque l’a vécu : la faim comme on ne l’imagine pas tant qu’on ne l’a pas dans le ventre. C’était il y a trois ans, l’été. La ville était investie, plus rien n’entrait. On a d’abord mangé les chevaux, puis les ânes, les chiens, les chats ; puis les rats, quand on en trouvait. On a moulu des os, on a mangé des herbes du rempart. Le blé, quand il s’en présentait, valait des sommes de folie. Et les enfants mouraient, par milliers ; les petits d’abord, qui ne résistent pas. On a enterré tant de monde qu’on ne comptait plus. Ceux qui nous tenaient disaient que c’était souffrir pour la vraie religion, et beaucoup l’ont cru et sont morts en le croyant. Moi, je vous dis seulement ce que j’ai vu. Le secours est venu à la fin, les gens du roi d’Espagne et du duc de Mayenne ont fait lever le siège, et le Béarnais s’est retiré. Mais la ville, elle, ne s’est jamais tout à fait remise.

Vous nommez le roi d’Espagne. Sa présence, ici, comment la vit-on ?

Là, je vais parler bas, et vous prierai de n’en point faire un cri. Le roi d’Espagne nous a secourus, cela est vrai, et sans ses deniers et ses gens la ville eût sans doute plié. On lui doit de la reconnaissance, on nous le répète assez en chaire. Mais des soldats étrangers dans nos murs, qu’il faut loger, nourrir, souffrir, cela pèse. On les voit aux portes, on les entend dans les rues, et il en est parmi nous, et non des moindres, qui commencent à se demander si l’on a chassé un maître pour en prendre un autre, et celui-ci qui n’est pas Français. Nous voulions un roi catholique ; nous ne sommes pas sûrs d’avoir voulu être gouvernés depuis Madrid. Cela se dit tout bas, entre gens de confiance. Tout haut, on se garde.

On dit qu’aux États assemblés on parle de donner la couronne à l’infante d’Espagne. Qu’en pensez-vous ?

J’en pense ce qu’en pense, je crois, la plus grande part des bourgeois de cette ville, et même bon nombre de messieurs du Parlement : que c’est trop. Qu’un prince catholique règne, soit ; mais mettre sur le trône de France une fille du roi d’Espagne, au mépris de nos lois qui veulent que la couronne ne passe pas aux femmes ni à l’étranger, cela, beaucoup ne l’avalent pas. Le Parlement lui-même, m’a-t-on dit, a fait entendre là-dessus des paroles fermes ces jours derniers. On sent bien que sous couleur de religion, l’Espagnol veut sa main sur le royaume, et que ces États où l’on marchande la couronne sentent moins la France que Madrid. Voilà qui refroidit même de bons ligueurs. Mais je vous parle d’assemblées où je n’entre pas ; je redis ce qui court.

Et les prédicateurs, en chaire ? Que disent-ils ?

Ils tonnent, monsieur, ils tonnent comme ils ont toujours tonné. On damne le Béarnais du haut des chaires, on le dit relaps, hérétique endurci, ennemi de Dieu ; il en est qui appellent presque tout net à ce qu’on le fasse périr. Les églises sont pleines et les paroles brûlantes. Je ne vous dirai pas que cela ne prend pas : la peur et le deuil rendent les gens ardents, et un peuple qui a tant souffert veut croire qu’il a souffert pour une cause sainte. Mais je vous dirai aussi qu’à force, certains n’écoutent plus que d’une oreille. Quand on a la faim au ventre et un enfant en terre, les grands mots finissent par lasser autant que le reste. On se signe, on baisse la tête, et l’on rentre penser chez soi. Ce que l’on pense, on ne le crie pas : les murs ont des oreilles, et les temps ne sont pas aux libres propos.

Vous revenez à la prudence. La ville surveille-t-elle donc les paroles à ce point ?

Elle les a surveillées, et durement. Vous savez comme moi ce qu’on a vu ici : des recherches, des gens menés en prison sur un mot, et l’on a même pendu des juges, de grands magistrats du Parlement, du temps où les plus ardents faisaient la loi dans la ville. Cela a saisi tout le monde. Depuis, le duc de Mayenne a repris les choses en main et rabattu ces gens-là, et l’on respire un peu mieux qu’au plus fort. Mais la crainte demeure. On sait qu’il y a des oreilles partout, que tel voisin rapporte, que tel zélé guette. Alors on parle du pain, de la pluie, de la messe, et le reste, on le garde. Si je vous ai prié de taire mon nom, ce n’est pas sans raison : un marchand qui a pignon sur rue et famille à nourrir ne joue pas sa tête pour le plaisir de dire ce qu’il pense.

Venons-y : la nouvelle de Saint-Denis. On dit le Béarnais passé à la messe. Le croyez-vous ?

On le dit, et de bonne source : qu’il y a trois jours, à Saint-Denis, tout près d’ici, il a fait abjuration, écouté les prélats, été reçu à l’Église catholique. La chose est venue à nos portes presque aussitôt, comme vous pensez. Est-ce vrai en tout point ? Je le tiens pour vrai, il y a trop de bouches qui le rapportent pour que ce soit un simple conte. Ce que je ne sais pas, c’est ce qu’il faut en penser, et là je ne suis pas seul à hésiter. La ville est partagée dans son for intérieur, quoi qu’on en dise en chaire.

Partagée comment ?

Voyez le pour et le contre, car je les retourne moi-même vingt fois le jour. D’un côté, un roi redevenu catholique, c’est ce que nous demandions depuis le commencement : le prétexte de la guerre tombe. Un tel roi, s’il est reconnu, pourrait ouvrir les chemins, laisser rentrer le blé, renvoyer les étrangers chez eux, et rendre à cette pauvre ville le pain et le repos. Quand on a enterré les siens de faim, on écoute cette idée-là autrement qu’avec des principes. De l’autre côté, on nous crie que c’est une feinte, qu’il s’est converti par politique et non par foi, qu’un homme qui a changé de religion tant de fois n’est pas à croire, et qu’il redeviendra huguenot le jour où cela l’arrangera. Je ne sais pas lire dans les âmes. Je vois un homme qui, hier notre ennemi juré, se dit aujourd’hui de notre Église. Est-ce sincérité, est-ce ruse ? Dieu le sait ; moi, je pèse, et je ne tranche pas.

Si sa conversion était sincère et qu’il était reconnu roi, la ville s’en accommoderait-elle ?

Je ne vous le dirai pas, parce que je n’en sais rien, et que celui qui vous répondrait oui ou non aujourd’hui vous mentirait ou parlerait pour lui seul. La ville n’a rien décidé. Elle tient toujours pour l’Union, les portes sont fermées, le duc et les gens d’Espagne y sont, et les chaires ne désarment pas. Ce que je puis dire, c’est que la question n’est plus défendue dans les têtes comme elle l’était il y a un an. On y pense, chacun pour soi, sans le dire. Un roi catholique qui apporterait la paix, beaucoup de bourgeois, s’ils osaient, ne diraient pas non à cela. Mais entre y penser tout bas et ouvrir les portes, il y a tout un monde, et ce monde-là n’est pas franchi, ni près de l’être pour ce que j’en vois. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.

Qu’attendez-vous, alors, dans les jours qui viennent ?

J’attends de savoir ce que cette conversion vaut, et ce que les grands en feront. On parle d’une trêve, d’un arrêt des armes pour quelques mois ; si cela se fait, ce sera déjà du pain plus assuré et moins de morts, et croyez que la ville ne cracherait pas dessus. Pour le reste, tout tient à trop de mains pour qu’un marchand y voie clair : à ce que dira Rome de cette abjuration, à ce que fera le roi d’Espagne, à ce que voudront le duc de Mayenne et les grands, à ce que souffriront ou non les prédicateurs. Moi, je ne gouverne rien de tout cela. Je tiens ma boutique, je tâche de nourrir les miens, et je prie qu’on nous rende la paix, de quelque côté qu’elle vienne. Je ne devine pas la suite ; personne ici ne la devine, quoi qu’on en dise en chaire.

Un dernier mot ?

Seulement ceci, et vous en ferez ce que vous voudrez : qu’on n’aille pas croire, au-dehors, que Paris est d’un bloc, tout d’une pièce, fanatique ou soumis. Paris souffre, Paris compte ses morts et son pain, Paris écoute les chaires et se tait, et Paris attend. Nous avons été fidèles à une cause qui nous a coûté cher, et nous ne savons plus très bien, certains d’entre nous, si c’est la cause qui nous tient encore ou seulement l’habitude, la peur et l’honneur de n’avoir pas tant enduré pour rien. Voilà où nous en sommes. Ne me demandez pas davantage : ce que j’ai dit là, dit tout haut sur la place, me vaudrait déjà des ennuis.

Le contexte

Le 25 juillet 1593, à la basilique Saint-Denis, aux portes de Paris, Henri de Navarre, dit « le Béarnais », a abjuré la religion réformée et a été reçu dans l’Église catholique par Renaud de Beaune, archevêque de Bourges. Paris demeure aux mains de la Ligue et n’a pas ouvert ses portes.

La capitale, tenue pour la Sainte Union, a subi de mars à septembre 1590 un grand siège des armées royales : la famine y a fait plusieurs dizaines de milliers de morts, les habitants réduits à manger chevaux, chiens, chats et rats, avant que le secours du duc de Mayenne et de l’armée espagnole du duc de Parme ne fît lever le siège.

La ville abrite une garnison et des subsides espagnols de Philippe II ; des États généraux réunis par le duc de Mayenne depuis janvier 1593 débattent du choix d’un roi catholique, où l’Espagne pousse la candidature de l’infante Isabelle, au mépris de la loi salique — ce que dénoncent le Parlement de Paris et les catholiques dits « politiques ».

Le gouvernement des plus radicaux, les « Seize », avait mené la ville par les perquisitions et les exécutions sommaires, dont celle du président Barnabé Brisson et de deux conseillers du Parlement (novembre 1591), avant que le duc de Mayenne ne rétablisse son autorité et ne brise ce parti ; les prédicateurs de la Ligue continuent de fulminer en chaire contre le roi hérétique.

État des informations

Cet entretien donne la voix d’un bourgeois prudent d’une ville ligueuse et assiégée, qui pèse la nouvelle sans se déclarer ; Aujourd’hui la rapporte sans l’endosser. L’édition s’en tient à ce qui est connaissable à Paris le 28 juillet 1593 et ne préjuge en rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • Henri de Navarre a abjuré la religion réformée à Saint-Denis le 25 juillet 1593 et a été reçu dans l’Église catholique ; la nouvelle est parvenue à Paris aussitôt.
  • Paris tient toujours pour la Ligue : portes fermées, garnison et subsides espagnols dans la ville, prédicateurs virulents en chaire, États généraux ligueurs en cours depuis janvier 1593.
  • La ville a subi le grand siège de 1590, avec une famine qui fit plusieurs dizaines de milliers de morts ; la cherté du pain et la crainte d’un nouveau resserrement restent vives.
  • Un fort courant, chez les bourgeois et jusqu’au Parlement, s’irrite de l’ingérence espagnole et de la candidature de l’infante Isabelle, jugée contraire aux lois du royaume.

Ce que l’on ignore

  • La sincérité de la conversion du Béarnais, sur laquelle le témoin dit ne pas pouvoir se prononcer et que les prédicateurs tiennent pour une feinte.
  • Ce que la ville décidera : elle n’a rien tranché, tient toujours pour l’Union, et le témoin refuse de dire si elle s’accommoderait un jour d’un roi converti.
  • Ce que diront Rome, le roi d’Espagne et le duc de Mayenne de cette abjuration, et le sort des négociations de trêve dont on parle.

Sources historiques utilisées

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Abjuration d’Henri IV — Wikipédia

Date et lieu de l’abjuration (Saint-Denis, 25 juillet 1593), rôle de Renaud de Beaune archevêque de Bourges, situation d’une capitale toujours tenue par la Ligue et non reconquise à cette date.

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Siège de Paris (1590) — Wikipédia

Grand siège de mars à septembre 1590, famine et cherté extrême du blé, habitants réduits à manger chevaux, chiens, chats et rats, plusieurs dizaines de milliers de morts, secours de Mayenne et de l’armée espagnole du duc de Parme faisant lever le siège.

secondary

Ligue catholique (France) — Wikipédia

Rôle du duc de Mayenne et des Seize, prédicateurs appelant en chaire contre le roi hérétique, subsides et garnison de Philippe II, candidature de l’infante Isabelle, lassitude de la population et défiance des catholiques « politiques » envers l’ingérence espagnole.

secondary

États généraux de 1593 — Wikipédia

États réunis par Mayenne à partir de janvier 1593 pour choisir un roi catholique, poussée espagnole en faveur de l’infante, résistance au nom de la loi salique, échec de l’assemblée à trancher.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Personnage composite reconstitué à partir de sources concordantes sur Paris assiégé et ligueur de 1590 à 1593 ; les propos imitent un témoignage recueilli à chaud, ne sont ceux d’aucune personne identifiée et ne comportent aucun verbatim authentique. La rédaction rapporte cette voix sans l’endosser et ne préjuge pas de la suite.

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