Ce que dit le rituel de Saint-Denis
Au lendemain de la cérémonie, il vaut la peine de reprendre, geste après geste, ce qui s’est joué hier dans l’abbatiale : un dialogue au portail, un serment, une absolution, une messe. Chaque étape de ce rituel a un sens, et le choix même du lieu et de l’officiant n’a rien d’un hasard.
La cérémonie d’hier ne s’est pas réduite à une déclaration du roi suivie d’une messe. Elle a suivi un ordre réglé, celui que l’Église romaine impose à quiconque revient dans son giron : un abjuration publique de l’hérésie, une profession de foi, un serment, puis une absolution qui seule ouvre la porte aux sacrements. Ce n’est qu’après ces étapes que le roi a pu entendre la messe et communier.
Reprendre ce déroulé n’est pas affaire de curiosité liturgique. Chaque geste avait un public à convaincre : les catholiques qui doutaient encore de la sincérité du roi, et les protestants qui voyaient dans cette journée un reniement. Le lieu choisi, l’homme qui a reçu le serment, l’heure même de la cérémonie répondent à ces deux publics à la fois.
Le dialogue du portail
Le roi s’est présenté à la porte de l’abbatiale, où l’attendait Renaud de Beaune, archevêque de Bourges, entouré des prélats et docteurs convoqués pour l’examiner. Selon le récit qui en circule, l’archevêque lui aurait demandé qui il était et ce qu’il venait chercher, et le roi aurait répondu qu’il venait « vivre et mourir dans la religion catholique, apostolique et romaine » et demandait à y être reçu. Nous donnons cet échange pour ce qu’il est : la teneur qu’en a gardée un seul récit détaillé, non une sténographie prise sur le fait. Le roi portait, dit-on, un pourpoint de satin blanc sous un manteau noir — détail qui ne nous vient, lui aussi, que d’une seule plume.
C’est à ce portail que s’est jouée la part la plus publique de la journée : la foule amassée devant l’abbaye n’a rien perdu de la scène, quand bien même elle n’en entendait pas chaque mot. C’est là, et non dans le chœur, que le roi a été interrogé sur sa croyance et qu’il a promis, à genoux, de vivre et mourir dans la foi catholique.
De l’abjuration à la communion
Le roi a ensuite lu, à genoux devant l’archevêque, sa profession de foi et son abjuration du protestantisme, et prêté le serment de vivre et mourir dans la religion catholique. L’archevêque de Bourges lui a alors donné l’absolution, geste sans lequel aucun sacrement ne lui aurait été ouvert. On rapporte que le roi avait, dans les jours précédents, reçu l’instruction de plusieurs docteurs en théologie ; combien d’heures elle a duré n’est pas chose que nous tenions pour établie.
L’absolution reçue, le roi est entré dans l’abbatiale pour y entendre la messe, célébrée par l’archevêque, puis a communié des mains du même prélat. La journée s’est achevée par un sermon prononcé par Monseigneur de Beaune, puis par les vêpres. Du portail au dernier office du soir, c’est donc le même homme qui a conduit le roi d’un bout à l’autre du rituel.
Pourquoi Saint-Denis, et non Reims
Le choix de l’abbatiale de Saint-Denis n’est pas indifférent. C’est là que reposent, depuis des siècles, les rois de France défunts : peu de lieux du royaume portent aussi fortement la mémoire de la dynastie. Recevoir dans cette maison l’abjuration d’un roi que tant de catholiques disaient hérétique avait valeur de démonstration : c’est en présence de ses prédécesseurs, pour ainsi dire, qu’Henri a renoué avec l’Église de Rome.
Mais la raison la plus immédiate est plus prosaïque. C’est à Reims que les rois de France reçoivent depuis toujours l’onction du sacre, et l’on eût pu attendre que la cérémonie s’y tînt. La ville est cependant aux mains de la Ligue, comme Paris, et son archevêque, Nicolas de Pellevé, compte parmi les prélats les plus attachés au parti catholique dressé contre le roi. S’y rendre était hors de question ; Saint-Denis, proche de Paris et sous la garde des troupes royales, offrait à la fois la sûreté et la charge symbolique que Reims eût apportées si elle avait été accessible.
Pourquoi Renaud de Beaune officiait
Le choix de l’archevêque de Bourges pour recevoir ce serment n’est pas non plus laissé au hasard. Renaud de Beaune est de ces prélats qui, tout au long des troubles, ont gardé leur fidélité à la couronne sans jamais rallier la Ligue ; le roi l’a fait grand aumônier de France dès 1591. Nul autre évêque du royaume ne pouvait afficher pareille constance auprès de Sa Majesté.
Cette fidélité ne dispensait cependant pas de la question qui agite depuis hier les esprits les plus attentifs à ces matières : un archevêque de province a-t-il le pouvoir de délier de l’hérésie, charge que d’aucuns réservent au seul siège de Rome ? La question n’est pas tranchée à cette heure.