Pourquoi le roi de Rome ne règne pas
En deux journées, l’espoir d’un trône transmis à l’enfant de Napoléon s’est défait. Récit de l’effondrement d’une régence, du 4 au 6 avril, et des forces qui l’ont emporté.
On avait cru, le 4 avril, qu’un nom suffirait à sauver la dynastie : celui du roi de Rome. En quarante-huit heures, ce nom a cessé d’être une solution pour redevenir un enfant de trois ans, sans couronne et sans pouvoir. Comment l’abdication d’abord consentie en sa faveur s’est-elle muée, le 6, en un renoncement sans réserve ? Le fil des événements, tel qu’on peut le reconstituer ces jours-ci à Paris et à Fontainebleau, éclaire ce retournement.
L’affaire ne s’est pas jouée sur un champ de bataille, mais dans le va-et-vient des plénipotentiaires entre Fontainebleau et les quartiers alliés. Et elle s’est dénouée, dit-on, par un mouvement de troupes survenu de nuit, à quelques lieues de la capitale, sur la route d’Essonnes.
L’espoir d’une régence (4 avril)
Le 4 avril, pressé par ses maréchaux qui jugeaient la lutte sans issue, l’Empereur s’est résolu à un acte qu’il avait jusque-là écarté : abdiquer. Mais il l’a fait sous condition. L’acte signé ce jour-là remet la couronne, non aux Bourbons ni aux Alliés, mais à son fils, le roi de Rome ; et il confie le gouvernement, durant la minorité de l’enfant, à l’Impératrice Marie-Louise, instituée régente.
Le calcul était double. Pour les puissances, on offrait la fin de Napoléon sans le bouleversement d’un changement de maison régnante. Pour l’armée et pour le pays, on conservait la continuité d’un Empire qu’avaient juré de défendre tant d’officiers et de fonctionnaires. La fille de l’empereur d’Autriche, mère du futur souverain, semblait de surcroît un gage propre à attendrir Vienne. Beaucoup, à Fontainebleau, ont tenu cette combinaison pour la planche de salut de la dynastie.
Restait à la faire agréer par les souverains coalisés, maîtres de Paris depuis quelques jours. C’est là que tout devait se décider.
La mission auprès du tsar
Pour porter l’acte conditionnel et plaider la cause de l’enfant, l’Empereur a désigné des hommes considérables : le duc de Vicence, Caulaincourt, son grand écuyer et négociateur de confiance, accompagné des maréchaux Ney et Macdonald. Ils se sont rendus auprès de l’empereur Alexandre, sur qui, plus que sur tout autre, paraissait reposer la décision.
Les premiers échos de cette entrevue donnaient quelque espérance. Le tsar, dit-on, ne se montrait pas fermé à l’idée d’une régence. Tant qu’il pouvait croire l’armée impériale tout entière rangée derrière son chef, encore nombreuse et résolue, il y avait matière à ménagement : on ne traite pas de la même manière avec une force intacte qu’avec une cause abandonnée. La régence du roi de Rome tenait à ce fil — à la conviction que l’armée, elle, n’avait pas renoncé.
C’est précisément ce fil qui a cédé.
La défection qui brise tout
Le maréchal Marmont, duc de Raguse, commandait le 6e corps, posté en avant de Paris du côté d’Essonnes. Or, dans ces mêmes journées, des arrangements ont été pris entre lui et le commandement allié — on parle d’une convention signée le 4 — par lesquels son corps devait quitter ses positions et passer derrière les lignes ennemies, en direction de Versailles puis de la Normandie.
Le mouvement s’est accompli de nuit. Au matin, tandis que les plénipotentiaires plaidaient encore la régence, la nouvelle est parvenue au tsar, portée, assure-t-on, par un envoyé du prince de Schwarzenberg : le 6e corps avait bel et bien abandonné ses positions et rejoint les Alliés. L’effet fut immédiat. Ce que les négociateurs présentaient comme une armée fidèle se révélait au même instant capable de défection. Dès lors, à quoi bon garantir un trône à l’enfant au nom d’une force qui se débandait ? La régence perdait son objet.
Les conditions tombèrent les unes après les autres. Le 6 avril, l’Empereur a signé une nouvelle abdication — celle-ci sans réserve ni condition, ne stipulant plus rien en faveur de son fils. Entre les deux actes, deux journées et le passage, de nuit, d’un corps d’armée.
Que penser de la conduite du maréchal de Raguse ? On l’accuse déjà tout haut de trahison ; lui, à ce que l’on rapporte, invoquerait le souci d’épargner Paris et d’arrêter une effusion de sang devenue inutile. La rédaction se garde de trancher un débat qui passionne et divise. Ce qui est certain, c’est l’acte et sa portée : le départ de ce corps a ôté aux négociateurs leur principal argument, et avec lui la couronne de l’enfant.