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La cour du Cheval-Blanc : ce que nos yeux ont vu

Vingt avril, onze heures et demie du matin. Dans la grande cour du château de Fontainebleau, la Vieille Garde attendait son Empereur. Notre envoyé spécial était là.

Notre envoyé spécial à Fontainebleau 22 avril 1814 5 min de lecture

Lundi matin, il faisait encore nuit dans les couloirs du château quand les tambours ont battu le rassemblement. À sept heures, les grenadiers du premier régiment de la Vieille Garde occupaient déjà leur place dans la grande cour pavée que les gens du château appellent la cour du Cheval-Blanc. Ils étaient là, droits dans leurs capotes grises, bonnets à poils abaissés sur le front, baïonnettes au canon. Avec eux, une soixantaine de jeunes gens de l'École polytechnique, qui avaient combattu sous ces mêmes couleurs vingt jours plus tôt aux portes de Paris.

L'attente a duré. Les chevaux des attelages impériaux piaffaient sous le porche, harnachés depuis l'aube. La cour demeurait close ; au-delà des grilles, on devinait une foule silencieuse, tenue à distance. À l'intérieur, pas un mot entre les rangs. Seulement le frottement des semelles sur le pavé, le cliquetis d'un sabre, et ce silence épais que chacun évitait de rompre.

L'apparition au haut de l'escalier

Vers onze heures et demie, les portes du château se sont ouvertes. L'Empereur est apparu en haut du grand escalier en fer-à-cheval. Il portait son habit vert de chasseur, la croix de la Légion d'honneur sur la poitrine, le chapeau ordinaire. Il a descendu les marches seul, lentement, le regard porté sur les rangs qui lui faisaient face.

Il y avait là, autour de lui, plusieurs généraux et des commissaires des puissances alliées — dont, dit-on, un représentant du cabinet autrichien — qui avaient été introduits peu avant dans les appartements. Ces hommes se tenaient en retrait. C'est à ses soldats seuls que l'Empereur s'est adressé.

La harangue a duré quelques minutes. Nous n'avons pu en saisir toutes les paroles depuis l'endroit où nous nous trouvions, à l'angle de la cour. Mais la voix portait, grave et contenue, et les visages des grenadiers disaient assez ce qu'elle exprimait. On n'entendit, dans les rangs, que des gémissements étouffés. Ces hommes, qui avaient traversé la Pologne et l'Espagne, les degrés du Kremlin et les boues de Saxe, pleuraient.

L'étreinte et le drapeau

L'Empereur a ensuite quitté les dernières marches et s'est avancé vers les grenadiers. Il s'est arrêté devant le général Petit, qui commandait le régiment, et l'a serré longuement dans ses bras. Le général Petit — baron d'Empire, commandeur de la Légion d'honneur depuis quelques semaines à peine — a rendu l'accolade sans un mot.

Le drapeau du premier régiment des grenadiers à pied de la Garde, le vieux drapeau de soie brodé aux couleurs de l'Empire, était présenté à gauche du groupe. L'Empereur s'en est approché, s'est penché, et y a posé les lèvres. Le geste a duré un instant. Puis il s'est redressé.

Une rumeur a traversé les rangs à ce moment-là — quelque chose entre le sanglot et l'acclamation, qu'aucun mot de gazette ne restitue fidèlement.

Le départ

L'Empereur a fait signe de la main — un geste bref, tourné vers l'ensemble des rangs — et s'est dirigé vers la berline attelée de six chevaux qui stationnait sous le porche. Le grand maréchal Bertrand l'y attendait. Les commissaires alliés ont pris place dans des voitures qui suivaient.

Les portières se sont fermées. Les chevaux ont pris le pas. La voiture a traversé la cour, franchi la grille, et disparu sur la route de Lyon.

Dans la cour du Cheval-Blanc, les grenadiers n'ont pas bougé. Debout, immobiles, ils regardaient le porche vide. Le silence qui est venu après était d'une nature différente du premier : celui du début de la matinée était une attente ; celui-là était autre chose.

Le contexte

Le 6 avril 1814, après le refus des maréchaux de poursuivre la campagne et la chute de Paris, Napoléon a signé son acte d'abdication.

Par le traité de Fontainebleau, négocié dans les jours suivants, les puissances alliées lui accordaient la souveraineté de l'île d'Elbe et une rente annuelle.

Le premier régiment des grenadiers à pied de la Vieille Garde est l'unité d'élite qui a accompagné l'Empereur depuis les premières campagnes de l'Empire.

La cour du Cheval-Blanc tire son nom d'une sculpture de cheval blanc qui ornait autrefois la fontaine centrale du château.

État des informations

Cette édition s'en tient à ce qui était observable depuis la cour le 20 avril 1814. Les paroles exactes de l'Empereur ne sont pas citées entre guillemets, les témoignages recueillis étant encore trop discordants à cette date.

Ce que l’on sait

  • Le 20 avril 1814, vers 11 h 30, Napoléon paraît devant la Vieille Garde dans la cour du Cheval-Blanc à Fontainebleau.
  • Il descend l'escalier en fer-à-cheval, s'adresse aux troupes, étreint le général Petit et pose les lèvres sur le drapeau du premier régiment des grenadiers de la Garde.
  • Le général Jean-Martin Petit commande les troupes présentes ; il est brigadier général et commandeur de la Légion d'honneur depuis le 16 février 1814.
  • Des commissaires des puissances alliées — dont le général autrichien Koller — sont présents sur les lieux.
  • L'Empereur monte ensuite dans une berline attelée de six chevaux en compagnie du grand maréchal Bertrand et quitte Fontainebleau.
  • Le Ier régiment des grenadiers à pied de la Vieille Garde et environ soixante élèves de l'École polytechnique assistaient à la cérémonie.

Ce que l’on ignore

  • Les paroles exactes prononcées par l'Empereur n'ont pas fait l'objet d'une transcription immédiate et concordante entre les témoins présents.
  • L'ordre précis des gestes (harangue, étreinte, baiser du drapeau) n'est pas établi avec certitude dans les récits rédigés dans les heures qui ont suivi.
  • On ignore si Napoléon avait préparé ce qu'il entendait dire, ou s'il a parlé de manière improvisée.

Sources historiques utilisées

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Adieux de Fontainebleau — Wikipédia

Article Wikipédia (FR) consulté pour le déroulement général, les personnages présents et les horaires. Recoupé avec napoleon.org et les archives de Seine-et-Marne.

secondary

Jean-Martin Petit — Wikipedia (EN)

Biographie du général Petit : grade en 1814, rôle lors des adieux, distinctions reçues.

secondary

Les adieux de Fontainebleau à la Vieille Garde, 20 avril 1814

napoleon.org

Dossier détaillé sur la cérémonie : liste des unités présentes, déroulement, drapeau modèle 1812 embrassé par Napoléon, départ en berline avec le général Bertrand.

primary

Manuscrit de 1814

Baron Agathon-Jean-François Fain · 1823

Secrétaire de l'Empereur, Fain publie neuf ans après les faits un texte du discours qui diffère des notes prises dans les heures suivant l'événement. Utilisé uniquement pour contextualiser la teneur générale de la harangue, non comme source verbatim.

secondary

Les adieux de Napoléon à la Garde impériale (20 avril 1814)

histoire-image.org · 2014

Analyse du tableau d'Horace Vernet (1826). Rappelle que le peintre n'était pas présent et que certains détails visuels (bonnets sur les baïonnettes) relèvent de l'imagerie populaire plus que du témoignage direct.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Le récit à chaud restitue l'atmosphère et les gestes observables depuis la cour, sans citer de paroles entre guillemets. Aucun spoiler sur la suite de l'exil. Formulations écrites comme un journaliste du 22 avril 1814.

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