La cour du Cheval-Blanc : ce que nos yeux ont vu
Vingt avril, onze heures et demie du matin. Dans la grande cour du château de Fontainebleau, la Vieille Garde attendait son Empereur. Notre envoyé spécial était là.
Lundi matin, il faisait encore nuit dans les couloirs du château quand les tambours ont battu le rassemblement. À sept heures, les grenadiers du premier régiment de la Vieille Garde occupaient déjà leur place dans la grande cour pavée que les gens du château appellent la cour du Cheval-Blanc. Ils étaient là, droits dans leurs capotes grises, bonnets à poils abaissés sur le front, baïonnettes au canon. Avec eux, une soixantaine de jeunes gens de l'École polytechnique, qui avaient combattu sous ces mêmes couleurs vingt jours plus tôt aux portes de Paris.
L'attente a duré. Les chevaux des attelages impériaux piaffaient sous le porche, harnachés depuis l'aube. La cour demeurait close ; au-delà des grilles, on devinait une foule silencieuse, tenue à distance. À l'intérieur, pas un mot entre les rangs. Seulement le frottement des semelles sur le pavé, le cliquetis d'un sabre, et ce silence épais que chacun évitait de rompre.
L'apparition au haut de l'escalier
Vers onze heures et demie, les portes du château se sont ouvertes. L'Empereur est apparu en haut du grand escalier en fer-à-cheval. Il portait son habit vert de chasseur, la croix de la Légion d'honneur sur la poitrine, le chapeau ordinaire. Il a descendu les marches seul, lentement, le regard porté sur les rangs qui lui faisaient face.
Il y avait là, autour de lui, plusieurs généraux et des commissaires des puissances alliées — dont, dit-on, un représentant du cabinet autrichien — qui avaient été introduits peu avant dans les appartements. Ces hommes se tenaient en retrait. C'est à ses soldats seuls que l'Empereur s'est adressé.
La harangue a duré quelques minutes. Nous n'avons pu en saisir toutes les paroles depuis l'endroit où nous nous trouvions, à l'angle de la cour. Mais la voix portait, grave et contenue, et les visages des grenadiers disaient assez ce qu'elle exprimait. On n'entendit, dans les rangs, que des gémissements étouffés. Ces hommes, qui avaient traversé la Pologne et l'Espagne, les degrés du Kremlin et les boues de Saxe, pleuraient.
L'étreinte et le drapeau
L'Empereur a ensuite quitté les dernières marches et s'est avancé vers les grenadiers. Il s'est arrêté devant le général Petit, qui commandait le régiment, et l'a serré longuement dans ses bras. Le général Petit — baron d'Empire, commandeur de la Légion d'honneur depuis quelques semaines à peine — a rendu l'accolade sans un mot.
Le drapeau du premier régiment des grenadiers à pied de la Garde, le vieux drapeau de soie brodé aux couleurs de l'Empire, était présenté à gauche du groupe. L'Empereur s'en est approché, s'est penché, et y a posé les lèvres. Le geste a duré un instant. Puis il s'est redressé.
Une rumeur a traversé les rangs à ce moment-là — quelque chose entre le sanglot et l'acclamation, qu'aucun mot de gazette ne restitue fidèlement.
Le départ
L'Empereur a fait signe de la main — un geste bref, tourné vers l'ensemble des rangs — et s'est dirigé vers la berline attelée de six chevaux qui stationnait sous le porche. Le grand maréchal Bertrand l'y attendait. Les commissaires alliés ont pris place dans des voitures qui suivaient.
Les portières se sont fermées. Les chevaux ont pris le pas. La voiture a traversé la cour, franchi la grille, et disparu sur la route de Lyon.
Dans la cour du Cheval-Blanc, les grenadiers n'ont pas bougé. Debout, immobiles, ils regardaient le porche vide. Le silence qui est venu après était d'une nature différente du premier : celui du début de la matinée était une attente ; celui-là était autre chose.