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Qui gouverne la France ?

Paris a capitulé, l'étranger campe dans nos murs, un gouvernement provisoire s'est formé sous M. de Talleyrand et le Sénat vient de prononcer la déchéance de l'Empereur. Mais à qui, demain, l'autorité ? Bourbons, régence pour le roi de Rome, ou tout autre prince : nul, à cette heure, ne saurait le dire. État d'un pouvoir vacant.

Notre bureau politique 2 avril 1814 8 min de lecture

Paris, ce samedi 2 avril. Depuis que la capitale a ouvert ses portes, voici trois jours, la question que chacun se pose à voix basse dans les rues, aux abords du Sénat et jusque sous les fenêtres où logent les princes étrangers, n'est plus celle de la guerre : c'est celle du gouvernement. Qui gouverne la France ? À l'instant où nous écrivons, la réponse honnête est qu'on l'ignore encore, et que tout, ou presque, demeure ouvert.

Les faits, du moins, sont assurés

Les faits, du moins, sont assurés. La capitale a capitulé dans la nuit du 30 au 31 mars, au terme d'une journée de combats sous ses murs ; les troupes coalisées y sont entrées le 31, vers onze heures du matin, et l'on a vu défiler par nos avenues une armée que la ville n'attendait pas si tôt. L'empereur de Russie, Alexandre, a établi sa demeure rue Saint-Florentin, dans l'hôtel de M. de Talleyrand, où se tiennent depuis lors des conférences dont on devine l'importance sans en connaître le détail.

C'est de là, et du Sénat, qu'est sorti le premier acte d'autorité de ces journées. Le 1er avril, le Sénat conservateur — cette assemblée que l'Empire avait instituée et comblée — a établi un gouvernement provisoire, chargé de pourvoir à l'administration du royaume et de préparer une constitution. M. de Talleyrand, ci-devant grand chambellan, le préside ; quatre autres y siègent à ses côtés, MM. de Beurnonville, de Jaucourt, de Dalberg et de Montesquiou-Fézensac. Voilà donc un pouvoir qui agit, signe et ordonne ; mais un pouvoir qui se dit lui-même provisoire, et qui ne préjuge pas du régime à venir.

Hier encore, ce gouvernement gouvernait au nom d'un Empire que nul n'avait formellement défait. Cela n'est plus. Ce jour, 2 avril, le Sénat a prononcé la déchéance de l'Empereur Napoléon et de sa maison, et déclaré le peuple français et l'armée déliés envers lui de leur serment de fidélité. L'acte est de poids : il retire au souverain le titre qui fondait toute autorité, et il ouvre, en droit, la place qu'il occupait. Mais il n'y met personne. La déchéance dit qui ne règne plus ; elle ne dit pas qui régnera.

Un trône vacant, plusieurs prétendants

C'est là tout le vertige de l'heure. Le trône, si l'on peut encore user du mot, est déclaré vacant ; et autour de cette vacance, plusieurs partis se dessinent, qu'on entend murmurer dans les salons et aux portes du Sénat, sans qu'aucun l'ait emporté ni même se soit ouvertement déclaré maître du terrain.

Les uns parlent du retour de l'ancienne maison de France, les Bourbons, dont le chef vit depuis des années hors du royaume ; ses partisans, longtemps muets, se font entendre depuis quelques jours, et l'on a vu paraître, ici ou là, des cocardes blanches. D'autres tiennent qu'il ne saurait être question d'écarter le fils de l'Empereur, ce jeune prince qu'on nomme le roi de Rome, et qu'une régence, exercée en son nom par l'Impératrice Marie-Louise, conserverait à la France l'ordre établi tout en la délivrant de la personne qui lui a valu l'invasion. On prête même à quelques esprits l'idée d'appeler un prince étranger au sang de nos rois — le nom du prince royal de Suède, ce Bernadotte naguère maréchal de France, a couru çà et là. Entre ces partis, rien n'est tranché.

Ce que nul ne peut encore dire

Le lecteur attend peut-être que nous lui disions lequel l'emportera. Nous ne le ferons pas, car nous l'ignorons, et qui prétendrait le savoir aujourd'hui s'avancerait au-delà de ce qu'on peut connaître. Bien des choses restent à décider, et par bien des mains : par les puissances coalisées, dont les vues sur le gouvernement qu'elles souhaitent à la France ne sont pas publiquement arrêtées ; par le Sénat et le gouvernement provisoire, qui doivent encore donner au royaume une constitution ; et par l'Empereur lui-même.

Car il faut le redire : l'Empereur n'est ni mort ni prisonnier. Il se tient à Fontainebleau, à quelques lieues d'ici, avec ce qui lui reste de troupes. Ce qu'il entend faire de cette déchéance prononcée sans lui, s'il la reconnaîtra ou la combattra, s'il traitera ou s'obstinera, nul ne le sait, et il serait téméraire de l'écrire. La partie, sur ce point comme sur les autres, n'est pas jouée.

De quel droit le Sénat ?

Reste enfin une question que les jours qui viennent rendront brûlante, et qu'il serait malhonnête de taire : de quel droit le Sénat dispose-t-il ainsi du pouvoir ? Cette assemblée tient son existence et ses honneurs de l'Empire ; ses membres ont prêté serment à celui qu'ils déchoient aujourd'hui, voté ses sénatus-consultes, accepté ses dotations. Qu'elle défasse à présent ce qu'elle a si longtemps soutenu donne à ses adversaires un argument facile, et à ses partisans l'embarras d'avoir à le justifier. Est-elle le légitime organe de la nation, ou la girouette d'une fortune qui tourne ? Le débat est ouvert ; nous ne le clorons pas d'un trait de plume.

Où nous en sommes, ce 2 avril

Voilà donc où nous en sommes, ce 2 avril. Un gouvernement provisoire agit ; un Sénat a prononcé la déchéance ; un Empereur veille à Fontainebleau ; des princes rivaux, ou leurs partisans, attendent leur heure ; et l'étranger, dans nos murs, pèse de tout son poids sur une balance encore en mouvement. À la question « Qui gouverne la France ? », nous ne savons répondre, ce soir, que ceci : personne, pleinement, et plusieurs à la fois. Le pays est entre deux régimes, et nul ne peut dire lequel l'attend.

Le contexte

Après la campagne de cette année sur le sol de France, les armées coalisées ont marché sur la capitale ; Paris a capitulé dans la nuit du 30 au 31 mars et les Coalisés y sont entrés le 31 mars.

L'empereur de Russie Alexandre Ier loge rue Saint-Florentin, en l'hôtel de M. de Talleyrand, où se tiennent les conférences des puissances et de leurs interlocuteurs français.

Le 1er avril, le Sénat conservateur a institué un gouvernement provisoire de cinq membres, présidé par M. de Talleyrand.

Le Sénat conservateur a été créé par la constitution de l'an VIII et n'a cessé, depuis, de tenir ses prérogatives et ses dotations de l'Empire dont il prononce ce jour la déchéance.

L'Empereur Napoléon se tient à Fontainebleau, à quelques lieues de Paris, avec les troupes qui lui restent.

État des informations

Cet article est daté du 2 avril 1814. Il s'en tient à ce qui peut être su et recoupé ce jour, présente les hypothèses de régime comme concurrentes et toutes ouvertes, n'en désigne aucune comme gagnante, et ne préjuge ni des résolutions de l'Empereur à Fontainebleau, ni des suites de la déchéance prononcée par le Sénat.

Ce que l’on sait

  • Paris a capitulé dans la nuit du 30 au 31 mars ; les troupes coalisées sont entrées dans la capitale le 31 mars, vers onze heures du matin.
  • L'empereur Alexandre Ier de Russie loge en l'hôtel de M. de Talleyrand, rue Saint-Florentin.
  • Le 1er avril, le Sénat conservateur a institué un gouvernement provisoire présidé par M. de Talleyrand, comprenant aussi MM. de Beurnonville, de Jaucourt, de Dalberg et de Montesquiou-Fézensac.
  • Ce 2 avril, le Sénat a prononcé la déchéance de l'Empereur Napoléon et de sa maison, et déclaré le peuple et l'armée déliés de leur serment de fidélité ; on reproche notamment à l'Empereur d'avoir levé impôts et droits hors des formes et contre son serment, conduit des guerres, porté atteinte aux libertés, dont celle de la presse, et refusé de conclure la paix.
  • L'Empereur Napoléon se tient à Fontainebleau avec les troupes qui lui restent.

Ce que l’on ignore

  • Quel régime gouvernera la France demeure entièrement indécis. Plusieurs partis s'opposent, sans qu'aucun l'ait emporté : le retour de l'ancienne maison des Bourbons ; une régence exercée au nom du jeune roi de Rome, fils de l'Empereur, par l'Impératrice Marie-Louise ; ou l'appel à quelque autre prince, le nom du prince royal de Suède, Bernadotte, ayant été prononcé.
  • Les vues des puissances coalisées sur le gouvernement qu'elles souhaitent à la France ne sont pas publiquement arrêtées.
  • Ce que l'Empereur, à Fontainebleau, entend faire de cette déchéance prononcée hors de sa présence — la reconnaître, traiter, ou la combattre — est inconnu et ne saurait être deviné.
  • La constitution que le Sénat et le gouvernement provisoire doivent donner au royaume reste à écrire.

Sources historiques utilisées

secondary

Gouvernement provisoire de 1814

Wikipédia (FR), « Gouvernement provisoire de 1814 » : institution par le Sénat le 1er avril 1814, présidence de Talleyrand, composition à cinq membres (Talleyrand, Beurnonville, Jaucourt, Dalberg, Montesquiou-Fézensac).

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Le Sénat conservateur et la déchéance de Napoléon (avril 1814)

Sénat.fr, dossier « Le Sénat conservateur — avril 1814 », et napoleon.org, « Le Sénat de Napoléon : de la complicité à la trahison » : vote de la déchéance le 2 avril 1814, griefs (impôts et droits levés contre le serment, guerres, atteintes aux libertés et à la presse, refus de la paix), peuple et armée déliés du serment, texte publié au Moniteur du 4 avril.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Qui gouverne la France ? » (2 avril 1814)

La rédaction · 1814

Le ton et la mise en perspective imitent un journal du moment écrivant le 2 avril 1814. Les hypothèses de régime (Bourbons, régence pour le roi de Rome sous Marie-Louise, candidature Bernadotte) sont présentées comme concurrentes et ouvertes ; aucune issue n'est anticipée, ni les résolutions de Napoléon à Fontainebleau. Capitulation de Paris et logement du tsar rue Saint-Florentin recoupés via Wikipédia (FR), « Campagne de France (1814) » et « Hôtel Saint-Florentin ».

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