Qui gouverne la France ?
Paris a capitulé, l'étranger campe dans nos murs, un gouvernement provisoire s'est formé sous M. de Talleyrand et le Sénat vient de prononcer la déchéance de l'Empereur. Mais à qui, demain, l'autorité ? Bourbons, régence pour le roi de Rome, ou tout autre prince : nul, à cette heure, ne saurait le dire. État d'un pouvoir vacant.
Paris, ce samedi 2 avril. Depuis que la capitale a ouvert ses portes, voici trois jours, la question que chacun se pose à voix basse dans les rues, aux abords du Sénat et jusque sous les fenêtres où logent les princes étrangers, n'est plus celle de la guerre : c'est celle du gouvernement. Qui gouverne la France ? À l'instant où nous écrivons, la réponse honnête est qu'on l'ignore encore, et que tout, ou presque, demeure ouvert.
Les faits, du moins, sont assurés
Les faits, du moins, sont assurés. La capitale a capitulé dans la nuit du 30 au 31 mars, au terme d'une journée de combats sous ses murs ; les troupes coalisées y sont entrées le 31, vers onze heures du matin, et l'on a vu défiler par nos avenues une armée que la ville n'attendait pas si tôt. L'empereur de Russie, Alexandre, a établi sa demeure rue Saint-Florentin, dans l'hôtel de M. de Talleyrand, où se tiennent depuis lors des conférences dont on devine l'importance sans en connaître le détail.
C'est de là, et du Sénat, qu'est sorti le premier acte d'autorité de ces journées. Le 1er avril, le Sénat conservateur — cette assemblée que l'Empire avait instituée et comblée — a établi un gouvernement provisoire, chargé de pourvoir à l'administration du royaume et de préparer une constitution. M. de Talleyrand, ci-devant grand chambellan, le préside ; quatre autres y siègent à ses côtés, MM. de Beurnonville, de Jaucourt, de Dalberg et de Montesquiou-Fézensac. Voilà donc un pouvoir qui agit, signe et ordonne ; mais un pouvoir qui se dit lui-même provisoire, et qui ne préjuge pas du régime à venir.
Hier encore, ce gouvernement gouvernait au nom d'un Empire que nul n'avait formellement défait. Cela n'est plus. Ce jour, 2 avril, le Sénat a prononcé la déchéance de l'Empereur Napoléon et de sa maison, et déclaré le peuple français et l'armée déliés envers lui de leur serment de fidélité. L'acte est de poids : il retire au souverain le titre qui fondait toute autorité, et il ouvre, en droit, la place qu'il occupait. Mais il n'y met personne. La déchéance dit qui ne règne plus ; elle ne dit pas qui régnera.
Un trône vacant, plusieurs prétendants
C'est là tout le vertige de l'heure. Le trône, si l'on peut encore user du mot, est déclaré vacant ; et autour de cette vacance, plusieurs partis se dessinent, qu'on entend murmurer dans les salons et aux portes du Sénat, sans qu'aucun l'ait emporté ni même se soit ouvertement déclaré maître du terrain.
Les uns parlent du retour de l'ancienne maison de France, les Bourbons, dont le chef vit depuis des années hors du royaume ; ses partisans, longtemps muets, se font entendre depuis quelques jours, et l'on a vu paraître, ici ou là, des cocardes blanches. D'autres tiennent qu'il ne saurait être question d'écarter le fils de l'Empereur, ce jeune prince qu'on nomme le roi de Rome, et qu'une régence, exercée en son nom par l'Impératrice Marie-Louise, conserverait à la France l'ordre établi tout en la délivrant de la personne qui lui a valu l'invasion. On prête même à quelques esprits l'idée d'appeler un prince étranger au sang de nos rois — le nom du prince royal de Suède, ce Bernadotte naguère maréchal de France, a couru çà et là. Entre ces partis, rien n'est tranché.
Ce que nul ne peut encore dire
Le lecteur attend peut-être que nous lui disions lequel l'emportera. Nous ne le ferons pas, car nous l'ignorons, et qui prétendrait le savoir aujourd'hui s'avancerait au-delà de ce qu'on peut connaître. Bien des choses restent à décider, et par bien des mains : par les puissances coalisées, dont les vues sur le gouvernement qu'elles souhaitent à la France ne sont pas publiquement arrêtées ; par le Sénat et le gouvernement provisoire, qui doivent encore donner au royaume une constitution ; et par l'Empereur lui-même.
Car il faut le redire : l'Empereur n'est ni mort ni prisonnier. Il se tient à Fontainebleau, à quelques lieues d'ici, avec ce qui lui reste de troupes. Ce qu'il entend faire de cette déchéance prononcée sans lui, s'il la reconnaîtra ou la combattra, s'il traitera ou s'obstinera, nul ne le sait, et il serait téméraire de l'écrire. La partie, sur ce point comme sur les autres, n'est pas jouée.
De quel droit le Sénat ?
Reste enfin une question que les jours qui viennent rendront brûlante, et qu'il serait malhonnête de taire : de quel droit le Sénat dispose-t-il ainsi du pouvoir ? Cette assemblée tient son existence et ses honneurs de l'Empire ; ses membres ont prêté serment à celui qu'ils déchoient aujourd'hui, voté ses sénatus-consultes, accepté ses dotations. Qu'elle défasse à présent ce qu'elle a si longtemps soutenu donne à ses adversaires un argument facile, et à ses partisans l'embarras d'avoir à le justifier. Est-elle le légitime organe de la nation, ou la girouette d'une fortune qui tourne ? Le débat est ouvert ; nous ne le clorons pas d'un trait de plume.
Où nous en sommes, ce 2 avril
Voilà donc où nous en sommes, ce 2 avril. Un gouvernement provisoire agit ; un Sénat a prononcé la déchéance ; un Empereur veille à Fontainebleau ; des princes rivaux, ou leurs partisans, attendent leur heure ; et l'étranger, dans nos murs, pèse de tout son poids sur une balance encore en mouvement. À la question « Qui gouverne la France ? », nous ne savons répondre, ce soir, que ceci : personne, pleinement, et plusieurs à la fois. Le pays est entre deux régimes, et nul ne peut dire lequel l'attend.