Talleyrand, l'homme des transitions
Alors que Paris, occupée depuis trois jours, tient son souffle, un seul nom revient dans toutes les bouches : celui de M. de Talleyrand-Périgord, ancien évêque, ancien ministre, désormais président d'un gouvernement provisoire dont personne ne sait encore ce qu'il gouverne. Portrait d'un homme qui a survécu à tout.
Il y a des hommes dont la seule présence sur la scène indique que les temps sont graves. M. de Talleyrand-Périgord est de ceux-là. Depuis que les Cosaques patrouillent sur les boulevards et que le tsar de toutes les Russies tient table chez notre diplomate rue Saint-Florentin, Paris n'appartient plus à personne — sauf, peut-être, à ce boiteux de soixante ans qui a traversé la Révolution, l'Empire et maintenant ceci, sans jamais perdre ni son calme ni ses équipages.
Le 1er avril, il a obtenu du Sénat la création d'un gouvernement provisoire. Il en préside les séances. À l'heure où nous mettons sous presse, les émissaires de l'Empereur en titre sollicitent audience rue Saint-Florentin — chez son hôte, chez lui, car les frontières de l'hospitalité et du pouvoir sont devenues, en ce début d'avril, parfaitement indistinctes.
Un pied-bot, un bréviaire, une ambassade
Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord naît le 2 février 1754 à Paris, dans une famille dont l'ancienneté n'a d'égal que la fierté. On conte qu'une nourrice maladroite lui blessa le pied en bas âge, le privant de la carrière des armes qui eût été son lot naturel. La Providence — ou la malchance — le destina donc au clergé. Ses oncles y veillèrent.
Il fit ses études à Saint-Sulpice, reçut la tonsure, obtint sa théologie à la Sorbonne, devint agent général du clergé — poste considérable, mêlant finances et représentation. En novembre 1788, le roi le nomma évêque d'Autun. Il avait trente-quatre ans et, dit-on, peu de vocation.
L'homme sut néanmoins s'y conduire. Aux États généraux de 1789, élu par son diocèse, il rejoignit le tiers état avec une promptitude qui laissa ses collègues de l'épiscopat fort perplexes. En octobre de la même année, il proposa à l'Assemblée constituante la nationalisation des biens de l'Église. En juillet 1790, il célébra solennellement la messe de la Fédération au Champ-de-Mars, devant le roi, la nation assemblée et le ciel de Paris. Ce fut, dit-on, la dernière messe qu'il célébra de bonne grâce.
L'homme de tous les régimes
Sa carrière sous la Révolution fut tumultueuse : proscrit, exilé en Angleterre puis en Amérique, il rentra en 1796 et devint ministre des Relations extérieures sous le Directoire, puis sous le Consulat. Il fut l'architecte invisible de plusieurs traités, le négociateur des paix que la gloire militaire du Premier Consul rendait possibles mais que la diplomatie seule rendait durables.
Sous l'Empire, il reçut le titre de prince de Bénévent et de grand chambellan. Mais les ambitions napoléoniennes, toujours croissantes, commençaient à lui paraître dangereuses. À Erfurt, en 1808, on dit — et cela commence à circuler avec insistance — qu'il aurait transmis au tsar Alexandre des informations propres à freiner l'hégémonie française. L'Empereur le découvrit ou s'en douta.
Le 27 janvier 1809, dans la grande salle des Tuileries, devant la cour assemblée, Napoléon le foudroya d'un flot d'invectives dont Paris se repasse encore les bribes. On lui reprocha la guerre d'Espagne, on l'accusa de trahison, de lâcheté, de vénalité. Il perdit son titre de chambellan. On raconte que le soir même il dînait en ville comme à l'ordinaire, et que le lendemain matin il reparaissait aux Tuileries avec sa déférence coutumière. L'incident, pour l'Empereur, était clos. Pour M. de Talleyrand, il était noté.
Depuis lors, il vivait en retrait des affaires officielles — sans jamais se retirer tout à fait. Son salon de la rue Saint-Florentin restait l'un des plus courus de Paris. On venait y chercher des conseils, des informations, des introductions. On y venait surtout pour voir comment un homme pouvait être à la fois disgrâcié et nécessaire.
Le pivot d'avril 1814
Quand les armées alliées ont franchi les portes de Paris le 31 mars, au terme de quelques heures de combat sur les hauteurs de Montmartre et de la Chapelle, M. de Talleyrand était là. L'Impératrice et le gouvernement impérial avaient quitté la ville la veille. Lui était resté.
Le tsar Alexandre, entrant dans Paris, aurait hésité sur le logis à prendre. Il était convenu d'abord de s'installer à l'Élysée. Mais le bruit courut que les palais impériaux avaient été piégés — une rumeur dont l'origine n'est pas établie à ce jour. Toujours est-il que le souverain russe se présenta rue Saint-Florentin, et que la porte de M. de Talleyrand s'ouvrit, comme elle s'ouvre toujours pour qui compte.
« Votre Majesté accomplit peut-être ici son plus beau triomphe, aurait déclaré l'amphitryon en accueillant son hôte. Elle fait de la maison d'un diplomate le temple de la paix. » Le mot a circulé dans Paris. On ne sait si M. de Talleyrand l'a vraiment prononcé, ou si la mise en scène était calculée à cet effet. Avec lui, la distinction est souvent superflue.
Le 1er avril, il réunit au Sénat conservateur les hommes susceptibles de constituer un gouvernement de fait. Il en prit lui-même la présidence. Le 2 avril, le Sénat a prononcé la déchéance de Napoléon Bonaparte. Ce matin du 3 avril, M. de Talleyrand préside les séances d'un gouvernement provisoire dont les membres — MM. de Beurnonville, de Jaucourt, Dalberg, de Montesquiou — cherchent à tâtons la forme que prendra la France dans les semaines qui viennent.
Personne, en vérité, ne sait ce qui sera décidé. Les maréchaux de l'Empire négocient. Des envoyés pressent les Alliés. Des noms circulent — celui du roi de Rome, celui d'un régent, d'autres encore. M. de Talleyrand reçoit, écoute, et parle peu. C'est à cela que l'on reconnaît qu'il travaille.
Portrait d'un homme difficile à saisir
Que penser, au bout du compte, de cet homme que les uns voient comme le sauveur d'une France qui périssait dans les aventures impériales, et que les autres, plus nombreux peut-être, tiennent pour un retourneur de veste sans foi ni honneur ? La question est dans tous les salons depuis trois jours.
Il a servi l'Ancien Régime, la Constituante, le Directoire, le Consulat, l'Empire — et le voilà à la tête d'un gouvernement provisoire dont la nature même reste à définir. On lui a reproché de trahir chacun à son tour. Ses partisans répondent qu'il a simplement reconnu, plus tôt que les autres, quand la partie était perdue.
Ce qui est sûr : à soixante ans, avec son pied-bot et sa lenteur calculée, il n'a jamais été plus au centre des événements. La maison de la rue Saint-Florentin est devenue en quarante-huit heures le véritable centre de gravité de la politique française. Les généraux alliés, les ambassadeurs, les sénateurs et les émissaires de Fontainebleau s'y croisent dans les antichambres. L'Histoire, si l'on ose employer ce grand mot dans la confusion du moment, s'y écrit à voix basse, autour d'une table couverte de dépêches et de café froid.
M. de Talleyrand a survécu à tout ce qui l'entourait. Ce n'est ni un miracle ni un hasard. C'est, vraisemblablement, un art.