Le général Petit, l'homme que l'Empereur a étreint
Dans la cour du Cheval-Blanc, le 20 avril, c'est lui que Napoléon a serré contre sa poitrine devant la Garde rassemblée. Qui est Jean-Martin Petit, ce général de brigade de quarante et un ans que l'épée de la Révolution et de l'Empire a forgé bataillon après bataillon ?
Son nom n'était pas encore familier de tous les lecteurs du Journal des débats. Il l'est désormais. Le général Jean-Martin Petit, major du 1er régiment de grenadiers à pied de la Garde impériale, est l'officier que l'Empereur a étreint avant de monter en voiture, le 20 de ce mois, sur le grand perron du château de Fontainebleau. Devant deux mille hommes au garde-à-vous, aux drapeaux inclinés, Napoléon a voulu que cette accolade résumât ce qu'il ne pouvait distribuer à chacun.
Né à Paris le 22 juillet 1772, fils d'un laboureur normand de Criquiers, Petit n'a rien du guerrier de naissance que la fable populaire affectionne. Il est l'enfant de la conscription révolutionnaire : il s'engage comme volontaire en 1792, à vingt ans, dans l'infanterie parisienne, au moment où la patrie se dit en danger.
L'officier de la Révolution et de l'Empire
Le jeune Petit fait ses premières armes dans les campagnes d'Italie en 1797-1798, sous les ordres du général Bonaparte — qui n'est pas encore Premier Consul. C'est là qu'il apprend ce que valent la rapidité de marche et la précision du feu. La campagne d'Égypte le conduit ensuite outre-mer en 1798 ; il y reçoit une blessure au Caire en avril 1800, dont il se remet pour être promu chef de bataillon l'année suivante.
La guerre de nouveau le rappelle en Europe. En 1808, il est colonel du 67e régiment d'infanterie de ligne et participe aux campagnes qui élargissent l'Empire jusqu'à l'Elbe et au-delà. À Wagram, le 6 juillet 1809, une blessure l'arrête une deuxième fois sans l'abattre. Quelques semaines plus tard, en août 1809, l'Empereur le fait baron de l'Empire : reconnaissance discrète, mais insigne pour un fils de paysan normand.
Les années qui suivent restent moins bien documentées dans les gazettes. On sait qu'il avance, grade après grade, dans ces corps d'élite que l'Empereur tient à portée de main. Le 28 juin 1813, il est général de brigade. Puis, en novembre de la même année — alors que la campagne d'Allemagne vient de se conclure à Leipzig par un recul général des armées françaises —, il est nommé major du 1er régiment de grenadiers à pied de la Garde impériale. C'est l'une des plus hautes charges qu'un officier de l'infanterie impériale puisse tenir.
La Vieille Garde est l'échelon suprême de la hiérarchie militaire napoléonienne. On n'y entre pas sans un palmarès de plusieurs campagnes et une réputation de sang-froid éprouvée. Commander ses grenadiers à pied — les « grognards » de légende — est une responsabilité à nulle autre pareille. Petit en a la charge depuis cinq mois lorsque l'abdication survient.
L'homme du 20 avril
Jeudi matin, dans la cour du Cheval-Blanc, la Garde se forme en carré sous un ciel de printemps encore pâle. Les hommes savent. La campagne de France a épuisé les dernières réserves ; Paris a capitulé le 31 mars ; les Alliés ont exigé l'abdication. L'Empereur descend le grand escalier en fer à cheval et s'avance vers les rangs.
C'est Petit qui tient le drapeau du 1er régiment de grenadiers à pied — ou du moins s'en approche, selon les témoins qui nous ont relayé la scène. Napoléon, après avoir adressé quelques mots à ses soldats, s'approche de lui et l'embrasse. Plusieurs officiers présents rapportent que l'Empereur a dit, en substance, qu'il ne pouvait embrasser chacun mais qu'il embrassait leur général. Ces relations concordent, quoique leurs formulations exactes varient légèrement d'un récit à l'autre.
La scène dure quelques instants. Des pleurs, dit-on, dans les rangs. Puis l'Empereur serre le drapeau contre lui, se retourne, et monte en voiture. Petit demeure au commandement de ses grenadiers.
À quarante et un ans, cet officier discret — dont on ne connaît guère les opinions hors du service — se retrouve malgré lui au cœur d'une scène que les contemporains pressentent déjà comme un moment hors du commun. Il n'a rien sollicité de cette accolade : elle lui est venue du rang où le plaçait sa charge, et de la décision d'un homme qui, pour ses adieux, a choisi l'emblème plutôt que la parole.