Marie-Louise, entre son père et son époux
Fille de l’empereur d’Autriche, épouse de l’Empereur des Français, mère d’un roi de Rome de trois ans : en quatre années, l’archiduchesse de Vienne a été tout ce que l’Europe compte de grand, et voici qu’elle n’est plus rien de cela. Régente déchue, elle a quitté les Tuileries pour Blois, puis Orléans, et se trouve à cette heure aux mains des siens. Le traité signé à Fontainebleau lui donne sur le papier trois duchés d’Italie ; nul ne sait encore ce qu’elle en fera.
On ne la voit plus. Depuis que les berlines de la cour ont quitté Paris à la fin du mois dernier, l’impératrice n’est pour la capitale qu’un nom porté par des nouvelles venues de la Loire, souvent tardives, parfois contredites d’un jour à l’autre. Ce que l’on sait d’elle, on l’apprend par des lettres, des voyageurs, des dépêches recopiées de main en main. Nous rassemblons ici ce qui peut l’être, en avertissant le lecteur que la personne dont nous parlons se trouve, à l’heure où nous écrivons, hors de notre vue.
Marie-Louise n’aura eu que peu de temps pour apprendre son métier de souveraine. Portée au trône à dix-huit ans par un mariage arrangé entre deux empires, mère l’année suivante d’un héritier salué par cent un coups de canon, régente à deux reprises, elle se voit aujourd’hui, à vingt-deux ans, dépouillée de tout ce que ces titres promettaient. Fille du vainqueur, femme du vaincu, elle porte en elle la contradiction de cette guerre.
L’archiduchesse de Vienne
Marie-Louise est née le 12 décembre 1791 à Vienne, fille aînée de François, alors héritier des couronnes des Habsbourg, aujourd’hui empereur d’Autriche sous le nom de François Ier. Elle a grandi dans une cour qui vit dans la France révolutionnaire, puis dans Napoléon, l’adversaire des campagnes d’Italie, d’Austerlitz et de Wagram. On l’éleva, dit-on, dans une défiance instinctive à l’égard de l’homme qui devait devenir son époux.
C’est la politique qui décida de tout. Après que l’Empereur eut fait prononcer, à la fin de 1809, la dissolution de son mariage avec l’impératrice Joséphine, il fallait à l’Empire un héritier et une alliance. Le prince de Metternich, ministre de l’empereur d’Autriche, mena l’affaire du côté de Vienne. Le mariage fut célébré par procuration le 11 mars 1810 dans la capitale autrichienne, l’archiduc Charles tenant la place de l’époux absent ; puis vinrent, en France, l’union civile à Saint-Cloud le 1er avril et la cérémonie religieuse au Louvre le lendemain.
Le 20 mars 1811 naquit le fils tant attendu, aussitôt proclamé roi de Rome. On rapporte que l’accouchement fut difficile et que l’Empereur, interrogé par le médecin Dubois sur qui, de la mère ou de l’enfant, il fallait sauver d’abord, aurait répondu : « Sauvez la mère. » L’enfant vint pourtant au monde vivant, et la dynastie parut assurée. Ainsi cette femme réunissait en elle, depuis quatre ans, les deux camps de l’Europe en guerre : fille du souverain qui compte aujourd’hui parmi les vainqueurs, épouse de celui qui vient d’abdiquer.
Régente, deux fois
Marie-Louise n’a pas été qu’une épouse de représentation. À deux reprises, l’Empereur lui a confié la régence de l’Empire quand la guerre l’appelait aux armées. La première fois au printemps de 1813, lorsqu’il partit pour la campagne de Saxe ; la seconde le 23 janvier de cette année, à la veille de rejoindre l’armée qui devait défendre la France envahie.
On sait que l’Empereur fit ses adieux aux siens au matin du 25 janvier, avant de quitter Paris pour ne plus y revenir. La régence de l’impératrice, entourée d’un conseil, dura le temps que dura la campagne de France, jusqu’à l’entrée des Alliés dans la capitale.
Lorsque, acculé à Fontainebleau, l’Empereur renonça au trône, il tenta d’abord de le faire au profit de son fils. L’acte du 4 avril était une abdication sous condition : il cédait la couronne au roi de Rome, sa mère demeurant régente. Cette combinaison ne tint que deux jours. La défection du corps d’armée d’Essonnes ayant ôté à l’Empereur ses derniers moyens, il dut signer le 6 avril un acte sans condition, où le nom de son fils ne figure plus. La régence de Marie-Louise s’est éteinte avec cette signature.
L’exode d’une cour
Le départ de l’impératrice remonte aux tout derniers jours de mars, à l’approche des armées coalisées. On rapporte qu’il fallut, le 28 et le 29, une longue file de berlines pour emmener la souveraine, le petit roi, Madame Mère, le conseil de régence et une escorte, avec des fourgons chargés d’une partie du trésor impérial. La cour se transportait ainsi, sans savoir au juste où elle s’arrêterait.
Elle gagna Blois, où elle arriva le 2 avril — le jour même où s’achevaient ses quatre années de mariage. La ville de la Loire devint pour quelques jours une capitale de fortune, siège d’un gouvernement sans pouvoir réel. De là, l’impératrice se porta ensuite vers Orléans, puis vers Rambouillet.
On rapporte qu’à Orléans des fidèles la pressèrent de ne pas s’éloigner davantage, de revenir vers Paris et de faire valoir les droits de son fils tant que la régence pouvait encore se défendre. Le bruit en court sans que nous puissions dire ce qu’elle répondit ni ce qui fut décidé. Ce qui paraît assuré, c’est que la marche se poursuivit vers l’ouest, et que son père, l’empereur d’Autriche, vint la rejoindre. On donne pour cette entrevue la date du 16 à Rambouillet, mais elle n’est pas assurée. L’impératrice se trouve désormais dans l’entourage des souverains alliés.
Ce que le traité lui accorde
Le traité conclu à Fontainebleau n’a pas oublié l’impératrice. Son article cinquième lui attribue les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla, « en toute propriété et souveraineté », et dispose que son fils en portera le titre et le nom de prince de Parme. À cela s’ajoute, sur les rentes prévues par le traité, une part réversible d’un million de francs. Sur le papier, la fille de l’empereur d’Autriche reçoit donc un établissement princier en Italie et de quoi le tenir.
Reste ce que le papier ne dit pas. Quand l’impératrice entrerait-elle en jouissance de ces duchés ? Par quelles mains, et sous quelle garantie ? Rien de tout cela n’est réglé. Le sort des territoires italiens se discute encore entre les cabinets, et l’on assure que l’affaire de Parme est loin d’être close.
Il y a plus. On rapporte que l’Empereur, dès avant la signature, écrivait à sa femme de ne pas s’en tenir à ces duchés : « Écris à ton père et demande-lui de te donner la Toscane. » Le mot, s’il est exact, dit assez que rien n’est arrêté dans les esprits, et que l’établissement promis à Marie-Louise demeure, à cette heure, une matière à négocier plutôt qu’une possession acquise.
De quel côté ?
Reste la question que tout Paris se pose à voix basse : où ira l’impératrice, et de quel côté se rangera-t-elle ? On annonce un prochain départ pour l’Autriche ; le voyage se ferait vers la fin du mois, mais il n’est encore qu’un projet, et nul ne sait s’il s’accomplira dans les termes qu’on en donne.
Certains, dans son entourage, assurent qu’elle voudrait rejoindre l’Empereur là où on l’assignera. D’autres tiennent qu’une fille de Habsbourg, une fois rendue aux siens, ne quittera plus la maison de son père. On rapporte les deux propos sans pouvoir trancher entre eux ; ils tiennent, l’un comme l’autre, à ce que chacun prête à cette femme plutôt qu’à ce qu’elle a dit.
Ce qui est sûr, c’est qu’à vingt-deux ans, l’archiduchesse de Vienne devenue impératrice des Français se trouve placée entre un père qui vient de vaincre et un époux qui vient de tomber, avec un enfant de trois ans qui fut, l’espace de deux jours, empereur en titre. De quel côté penchera-t-elle ? Nul ne le sait encore.