← Retour à l’édition Portrait

Le duc de Vicence, serviteur fidèle au cœur de la tempête

Armand de Caulaincourt, Grand écuyer de l'Empereur et ministre des Relations extérieures, est l'homme que Napoléon a choisi pour porter sa parole dans Paris occupé. Portrait d'un diplomate de confiance aux heures les plus sombres de l'Empire.

Notre correspondant politique 9 avril 1814 5 min de lecture

En ces jours où Paris doit s'accommoder de la présence des armées coalisées et où la vie politique de l'Empire se joue dans les antichambres de l'hôtel de Talleyrand, un nom revient avec insistance dans toutes les dépêches : celui d'Armand Augustin Louis de Caulaincourt, duc de Vicence. C'est lui que Napoléon, retranché à Fontainebleau, a chargé de défendre ses intérêts auprès du tsar Alexandre Ier. Lui qui fait la navette entre le château et la capitale, portant les volontés de l'Empereur, ramenant les réponses des souverains alliés.

Qui est cet homme dont le nom circule sur toutes les lèvres ? Un aristocrate de vieille Picardie, né en 1773, entré au service des armes à quinze ans, qui a traversé la Révolution, le Consulat et l'Empire sans jamais démentir une réputation de droiture. Napoléon lui-même, que l'on ne prête guère à la flatterie, le décrit volontiers comme « un homme de cœur et d'intégrité ».

L'ambassadeur de Saint-Pétersbourg (1807-1811)

La carrière de Caulaincourt ne se comprend pas sans les quatre années qu'il passa à Saint-Pétersbourg comme ambassadeur de France, de 1807 à 1811. Envoyé auprès du tsar Alexandre Ier dans le sillage de Tilsit, il eut la rare intelligence de traiter le souverain russe non comme un adversaire provisoirement soumis, mais comme un homme dont il convenait de gagner l'estime.

Cette posture lui valut une confiance mutuelle que les années n'ont pas démentie. Pendant sa mission, il rapporta à Paris des dépêches lucides et souvent pessimistes sur la solidité de l'alliance franco-russe. On lui reprocha alors d'être trop favorable aux vues de Saint-Pétersbourg, de manquer d'ardeur impériale. Il répondit que la vérité diplomatique n'avait pas d'autre couleur que celle des faits. Le tsar, dit-on, ne l'a pas oublié.

C'est ce capital de confiance accumulé à Saint-Pétersbourg que Caulaincourt dépense aujourd'hui, rue Saint-Florentin, en plaidant la cause de son maître. Dans cette configuration singulière où les vainqueurs occupent Paris et les vaincus négocient depuis un château de la forêt, la relation personnelle entre le duc de Vicence et Alexandre Ier constitue peut-être le seul fil encore tendu entre deux camps.

Le Grand écuyer : dix ans dans l'ombre de l'Empereur

Avant d'être ministre, Caulaincourt fut d'abord le Grand écuyer de l'Empereur — titre qu'il porte depuis juillet 1804, depuis les premiers temps du régime impérial. Cette charge, qui dépasse de loin la gestion des écuries et des équipages, place son titulaire dans la proximité physique et quotidienne du souverain : il organise les déplacements impériaux, veille à la sécurité des déplacements, accompagne Napoléon dans ses campagnes.

C'est à ce titre qu'il fut du voyage de la retraite de Russie. En décembre 1812, lorsque l'Empereur quitta en secret la Grande Armée à Smorgoni pour regagner Paris au plus vite, ce fut Caulaincourt qui partagea sa berline pendant treize jours de chevauchée à travers les plaines enneigées de Pologne et d'Allemagne. On dit que Napoléon parla avec une liberté inhabituelle lors de ce trajet, que les confidences s'y multiplièrent comme sous l'effet du dénuement et de la défaite. Caulaincourt n'a rien publié de ces entretiens, mais quiconque le regarde en a l'intuition : cet homme sait des choses que peu d'autres savent.

Il perdit là-bas un frère. Le général Auguste de Caulaincourt fut mortellement blessé lors de la sanglante journée de la Moskowa, en septembre 1812. Ce deuil n'a pas éloigné le duc de Vicence du service de l'Empereur. Il y a dans cette fidélité quelque chose qui dépasse le calcul ou l'ambition.

Le négociateur d'avril 1814 : la navette de Fontainebleau

C'est le 20 novembre 1813 que Napoléon confia à Caulaincourt le portefeuille des Relations extérieures, en remplacement de Maret. Depuis lors, le duc de Vicence n'a cessé de plaider pour la paix dans les conférences où l'Empereur l'envoyait : d'abord à Prague, puis à Châtillon-sur-Seine, sans succès. Les alliés voulaient davantage que la France ne pouvait concéder ; ou l'Empereur moins que les circonstances ne l'exigeaient.

Le 4 avril, Napoléon désigna Caulaincourt, ainsi que les maréchaux Ney et Macdonald, pour se rendre à Paris et négocier avec les souverains alliés les conditions d'une abdication. La délégation quitta Fontainebleau dans l'après-midi, arriva à Paris au milieu de la nuit, et fut aussitôt introduite auprès du tsar Alexandre, qui la reçut dans ses appartements de l'hôtel de Talleyrand, rue Saint-Florentin.

Ce fut Caulaincourt qui prit la parole le premier. Lui seul connaissait personnellement Alexandre. Lui seul pouvait tenter de faire valoir, sans paraître supplier, que la régence au profit du roi de Rome et de l'impératrice Marie-Louise constituerait pour la France une transition ordonnée, et pour l'Europe un gage de stabilité. Le tsar écouta. Il ne céda pas sur ce point — la défection du maréchal Marmont, qui livra son corps d'armée aux Autrichiens dans l'intervalle, avait définitivement affaibli la position française — mais il ne ferma pas la porte.

Depuis lors, Caulaincourt fait la navette. Il va, il vient, il revient à Fontainebleau rendre compte à l'Empereur, repart à Paris porter de nouvelles propositions. Les termes exacts de ce qui se négocie en ce moment même demeurent secrets, comme il est d'usage dans les affaires diplomatiques de cette gravité. Mais on sait que c'est sur l'avenir personnel de Napoléon que portent désormais les discussions, et que le duc de Vicence y défend la dignité de son maître avec l'acharnement tranquille qui caractérise tout ce qu'il entreprend.

Quel sera le résultat de ces entretiens ? Nul ne le sait encore avec certitude, au moment où nous mettons sous presse. Ce que l'on peut dire, c'est que si quelque accord est possible entre la France vaincue et les puissances victorieuses, ce sera en grande partie à cet homme discret et opiniâtre que l'on en sera redevable.

Le contexte

Napoléon Ier a signé le 6 avril 1814 un acte d'abdication renonçant pour lui et ses descendants aux trônes de France et d'Italie.

Le Sénat avait prononcé la déchéance de l'Empereur le 2 avril 1814, invoquant la violation de son serment constitutionnel.

Le 5 avril au matin, la défection du maréchal Marmont, qui fit passer son corps d'armée sous commandement autrichien, priva Napoléon de sa dernière force de négociation militaire.

Caulaincourt est ministre des Relations extérieures depuis le 20 novembre 1813, en remplacement de Maret, duc de Bassano.

Les armées coalisées (Russie, Autriche, Prusse, Grande-Bretagne) sont entrées à Paris le 31 mars 1814. Le tsar Alexandre Ier réside à l'hôtel de Talleyrand, rue Saint-Florentin.

État des informations

Cet article est rédigé au 9 avril 1814. Les négociations finales sont en cours ; aucune condition arrêtée n'est dévoilée. L'édition ne fait état que de ce qui est connaissable ou publiquement attesté à cette date.

Ce que l’on sait

  • Caulaincourt est ministre des Relations extérieures depuis le 20 novembre 1813.
  • Il a été désigné le 4 avril avec Ney et Macdonald pour négocier avec les souverains alliés à Paris.
  • Il entretient une relation personnelle de longue date avec le tsar Alexandre Ier, depuis son ambassade à Saint-Pétersbourg (1807-1811).
  • L'abdication de Napoléon a été signée le 6 avril 1814.
  • Les négociations sur les conditions matérielles et le sort personnel de l'Empereur sont toujours en cours au 9 avril.

Ce que l’on ignore

  • Les termes précis de l'arrangement négocié pour l'Empereur ne sont pas encore publics au moment où cet article est rédigé (9 avril 1814).
  • L'issue exacte des tractations entre Caulaincourt et les plénipotentiaires alliés reste incertaine.
  • On ignore si Napoléon acceptera les conditions qui lui seront éventuellement proposées.

Sources historiques utilisées

secondary

Armand de Caulaincourt — Wikipédia (français)

Consulté pour la biographie générale, les dates de nomination (Grand écuyer 1804, ambassadeur 1807-1811, ministre 20 novembre 1813), la chronologie d'avril 1814 et le caractère du personnage.

secondary

Armand de Caulaincourt — Wikipedia (anglais)

Consulté en recoupement pour les dates clés et le rôle dans la négociation du traité de Fontainebleau.

secondary

Caulaincourt — Napopedia.fr

Source complémentaire pour la relation avec Alexandre Ier, la mort du frère Auguste à la Moskowa, et les mots de Napoléon sur son ministre.

secondary

Avril 1814 : l'abdication et le traité de Fontainebleau — Archives de Seine-et-Marne / napoléon-en-seineetmarne.fr

Consulté pour la chronologie détaillée des 4-6 avril 1814 : départ de Fontainebleau, arrivée à Paris, première entrevue avec Alexandre, annonce de la défection de Marmont.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique — Les Échos du Passé

Le portrait est rédigé comme un article de presse du 9 avril 1814, à la première personne de l'époque et sans connaissance de la suite. Les formulations restent dans les limites de ce qui était connaissable ou plausiblement connaissable à cette date. Aucune mention des termes définitifs du traité (signé le 11), aucune allusion aux événements de la nuit du 12-13 avril.

Articles liés

Portrait

Marie-Louise, entre son père et son époux

Fille de l’empereur d’Autriche, épouse de l’Empereur des Français, mère d’un roi de Rome de trois ans : en quatre années, l’archiduchesse de Vienne a été tout ce que l’Europe compte de grand, et voici qu’elle n’est plus rien de cela. Régente déchue, elle a quitté les Tuileries pour Blois, puis Orléans, et se trouve à cette heure aux mains des siens. Le traité signé à Fontainebleau lui donne sur le papier trois duchés d’Italie ; nul ne sait encore ce qu’elle en fera.

22 avril 18147 min