Le duc de Vicence, serviteur fidèle au cœur de la tempête
Armand de Caulaincourt, Grand écuyer de l'Empereur et ministre des Relations extérieures, est l'homme que Napoléon a choisi pour porter sa parole dans Paris occupé. Portrait d'un diplomate de confiance aux heures les plus sombres de l'Empire.
En ces jours où Paris doit s'accommoder de la présence des armées coalisées et où la vie politique de l'Empire se joue dans les antichambres de l'hôtel de Talleyrand, un nom revient avec insistance dans toutes les dépêches : celui d'Armand Augustin Louis de Caulaincourt, duc de Vicence. C'est lui que Napoléon, retranché à Fontainebleau, a chargé de défendre ses intérêts auprès du tsar Alexandre Ier. Lui qui fait la navette entre le château et la capitale, portant les volontés de l'Empereur, ramenant les réponses des souverains alliés.
Qui est cet homme dont le nom circule sur toutes les lèvres ? Un aristocrate de vieille Picardie, né en 1773, entré au service des armes à quinze ans, qui a traversé la Révolution, le Consulat et l'Empire sans jamais démentir une réputation de droiture. Napoléon lui-même, que l'on ne prête guère à la flatterie, le décrit volontiers comme « un homme de cœur et d'intégrité ».
L'ambassadeur de Saint-Pétersbourg (1807-1811)
La carrière de Caulaincourt ne se comprend pas sans les quatre années qu'il passa à Saint-Pétersbourg comme ambassadeur de France, de 1807 à 1811. Envoyé auprès du tsar Alexandre Ier dans le sillage de Tilsit, il eut la rare intelligence de traiter le souverain russe non comme un adversaire provisoirement soumis, mais comme un homme dont il convenait de gagner l'estime.
Cette posture lui valut une confiance mutuelle que les années n'ont pas démentie. Pendant sa mission, il rapporta à Paris des dépêches lucides et souvent pessimistes sur la solidité de l'alliance franco-russe. On lui reprocha alors d'être trop favorable aux vues de Saint-Pétersbourg, de manquer d'ardeur impériale. Il répondit que la vérité diplomatique n'avait pas d'autre couleur que celle des faits. Le tsar, dit-on, ne l'a pas oublié.
C'est ce capital de confiance accumulé à Saint-Pétersbourg que Caulaincourt dépense aujourd'hui, rue Saint-Florentin, en plaidant la cause de son maître. Dans cette configuration singulière où les vainqueurs occupent Paris et les vaincus négocient depuis un château de la forêt, la relation personnelle entre le duc de Vicence et Alexandre Ier constitue peut-être le seul fil encore tendu entre deux camps.
Le Grand écuyer : dix ans dans l'ombre de l'Empereur
Avant d'être ministre, Caulaincourt fut d'abord le Grand écuyer de l'Empereur — titre qu'il porte depuis juillet 1804, depuis les premiers temps du régime impérial. Cette charge, qui dépasse de loin la gestion des écuries et des équipages, place son titulaire dans la proximité physique et quotidienne du souverain : il organise les déplacements impériaux, veille à la sécurité des déplacements, accompagne Napoléon dans ses campagnes.
C'est à ce titre qu'il fut du voyage de la retraite de Russie. En décembre 1812, lorsque l'Empereur quitta en secret la Grande Armée à Smorgoni pour regagner Paris au plus vite, ce fut Caulaincourt qui partagea sa berline pendant treize jours de chevauchée à travers les plaines enneigées de Pologne et d'Allemagne. On dit que Napoléon parla avec une liberté inhabituelle lors de ce trajet, que les confidences s'y multiplièrent comme sous l'effet du dénuement et de la défaite. Caulaincourt n'a rien publié de ces entretiens, mais quiconque le regarde en a l'intuition : cet homme sait des choses que peu d'autres savent.
Il perdit là-bas un frère. Le général Auguste de Caulaincourt fut mortellement blessé lors de la sanglante journée de la Moskowa, en septembre 1812. Ce deuil n'a pas éloigné le duc de Vicence du service de l'Empereur. Il y a dans cette fidélité quelque chose qui dépasse le calcul ou l'ambition.
Le négociateur d'avril 1814 : la navette de Fontainebleau
C'est le 20 novembre 1813 que Napoléon confia à Caulaincourt le portefeuille des Relations extérieures, en remplacement de Maret. Depuis lors, le duc de Vicence n'a cessé de plaider pour la paix dans les conférences où l'Empereur l'envoyait : d'abord à Prague, puis à Châtillon-sur-Seine, sans succès. Les alliés voulaient davantage que la France ne pouvait concéder ; ou l'Empereur moins que les circonstances ne l'exigeaient.
Le 4 avril, Napoléon désigna Caulaincourt, ainsi que les maréchaux Ney et Macdonald, pour se rendre à Paris et négocier avec les souverains alliés les conditions d'une abdication. La délégation quitta Fontainebleau dans l'après-midi, arriva à Paris au milieu de la nuit, et fut aussitôt introduite auprès du tsar Alexandre, qui la reçut dans ses appartements de l'hôtel de Talleyrand, rue Saint-Florentin.
Ce fut Caulaincourt qui prit la parole le premier. Lui seul connaissait personnellement Alexandre. Lui seul pouvait tenter de faire valoir, sans paraître supplier, que la régence au profit du roi de Rome et de l'impératrice Marie-Louise constituerait pour la France une transition ordonnée, et pour l'Europe un gage de stabilité. Le tsar écouta. Il ne céda pas sur ce point — la défection du maréchal Marmont, qui livra son corps d'armée aux Autrichiens dans l'intervalle, avait définitivement affaibli la position française — mais il ne ferma pas la porte.
Depuis lors, Caulaincourt fait la navette. Il va, il vient, il revient à Fontainebleau rendre compte à l'Empereur, repart à Paris porter de nouvelles propositions. Les termes exacts de ce qui se négocie en ce moment même demeurent secrets, comme il est d'usage dans les affaires diplomatiques de cette gravité. Mais on sait que c'est sur l'avenir personnel de Napoléon que portent désormais les discussions, et que le duc de Vicence y défend la dignité de son maître avec l'acharnement tranquille qui caractérise tout ce qu'il entreprend.
Quel sera le résultat de ces entretiens ? Nul ne le sait encore avec certitude, au moment où nous mettons sous presse. Ce que l'on peut dire, c'est que si quelque accord est possible entre la France vaincue et les puissances victorieuses, ce sera en grande partie à cet homme discret et opiniâtre que l'on en sera redevable.