Alexandre Ier, l'arbitre de Paris
Il y a quatre jours, le tsar de toutes les Russies défilait sous nos voûtes à la tête de cent mille baïonnettes. Depuis, il loge chez M. de Talleyrand, reçoit, tranche et sourit. Qui est cet homme qui tient en main le sort de la France ?
Paris observe, stupéfait, un spectacle que nul n'eût osé imaginer il y a deux ans encore : un souverain russe dans la capitale de l'Empire, promenant à travers les Tuileries et les salons du faubourg Saint-Germain cette politesse désarmante que l'on dit être son arme la plus redoutable. Alexandre Pavlovitch Romanov, tsar de toutes les Russies depuis le printemps de 1801, est aujourd'hui l'homme le plus puissant de l'Europe — et peut-être le plus difficile à saisir.
Car c'est là tout le paradoxe de cet autocrate élevé dans les idées des Lumières : formé par un précepteur suisse, M. de La Harpe, imbu des principes de Rousseau et de Voltaire, il gouverne cent millions de serfs d'une main que les circonstances ont rendue de fer, tout en affichant les manières d'un prince libéral sorti d'un roman de Mme de Staël. « Tout ce que je suis et tout ce que, peut-être, je vaux, c'est à M. de La Harpe que je le dois », confie-t-on qu'il a dit un jour. Ses adversaires rétorquent que c'est précisément ce qui le rend impénétrable.
Un trône conquis dans le sang — et le silence
Alexandre Ier est monté sur le trône à vingt-trois ans, dans la nuit du 23 au 24 mars 1801, au lendemain de l'assassinat de son père, le tsar Paul Ier. Il n'a jamais revendiqué la connaissance du complot, mais Paris, comme Saint-Pétersbourg, sait que les conjurés étaient ses proches. Ce secret fondateur pèse, dit-on, sur toute sa vie publique : d'où, peut-être, cette quête incessante de légitimité morale, ce besoin d'apparaître en bienfaiteur plutôt qu'en conquérant.
Dès ses premières années de règne, il tenta des réformes : il consulta un « Comité secret » de jeunes amis libéraux, parla d'une constitution, d'abolir le servage. Rien n'aboutit. La guerre, bientôt, prit toute la place.
L'adversaire de l'Empereur : de Tilsit à Moscou
Napoléon et Alexandre se sont rencontrés une seule fois, sur un radeau au milieu du Niémen, à Tilsit, en juillet 1807. La Grande Armée venait d'écraser les Russes à Friedland ; le tsar signa la paix et s'y lia à la politique française. Ceux qui assistèrent à l'entrevue rapportent qu'Alexandre en revint charmé — ou du moins qu'il le parut. Le blocage continental, ruineux pour le commerce russe, ne tarda pas à rouvrir les plaies.
En juin 1812, Napoléon franchit le Niémen à la tête de la plus grande armée jamais assemblée en Europe — quelque six cent mille hommes. Alexandre, retiré à Saint-Pétersbourg, laissa ses généraux reculer. La ville sainte de la Russie brûla — allumée, dit-on, par ordre du gouverneur Rostopchine lui-même plutôt que de laisser à l'envahisseur un quartier d'hiver. Napoléon attendit dans les cendres une capitulation qui ne vint jamais.
La retraite de la Grande Armée, en plein hiver, sous les coups des cosaques et du froid, fut une catastrophe sans précédent dans les annales militaires. On parle de quatre cent mille hommes perdus. Alexandre n'a pas vaincu Napoléon dans une grande bataille rangée : il l'a usé, épuisé, laissé se détruire. C'est peut-être ce qui explique la mansuétude qu'il affiche aujourd'hui : il peut se permettre de pardonner, puisqu'il a gagné sans jamais avoir eu besoin de triompher.
Le 31 mars à Paris : vainqueur ou libérateur ?
Le 31 mars, vers dix heures du matin — les barrières ayant été franchies dès sept heures —, Alexandre Ier est entré dans Paris à cheval, en tête de l'armée coalisée, aux côtés du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III et du prince de Schwarzenberg. Cent mille soldats l'ont suivi par les grands boulevards. On attendait le pire : les souvenirs des armées en déroute, les récits des pillages en campagne, hantaient les esprits. Il n'en fut rien — ou presque.
Le tsar s'est déclaré, ce jour-là, porteur de la paix, non de la destruction. Il a ordonné à ses troupes de se conduire en alliés, non en occupants. La population, qui avait craint le sac, a accueilli le défilé avec un mélange de soulagement et de stupeur. Des femmes, rapporte-t-on, ont lancé des fleurs. D'autres ont pleuré. Quelques voix ont crié « Vive Alexandre ! », ce qui, dans une ville qui se croyait encore empire, relevait de l'héroïsme ou de l'impudence.
Depuis, le tsar loge à l'hôtel Saint-Florentin, chez M. de Talleyrand. On murmure que ce choix n'est pas un hasard : M. de Talleyrand, qui a servi tous les régimes, est peut-être en train d'en préparer un nouveau. Ce que le tsar en pense, nul ne le sait avec certitude.
Une déclaration qui change tout
Le 1er avril, une proclamation a été affichée dans Paris au nom des souverains alliés : ils « ne traiteront plus avec Napoléon Bonaparte ni avec aucun membre de sa famille ». Cette déclaration, à la rédaction de laquelle on prête la main de M. de Talleyrand, ferme une porte. Elle n'en ouvre aucune explicitement — mais tout Paris en tire la même conclusion : l'Empire est fini en tant que régime ; qui gouvernera la France ensuite reste, à cette heure, une question ouverte.
Alexandre, dans ses entretiens, se montre affable, presque ensorcelant. Il parle français sans accent, cite Voltaire, s'enquiert de l'Opéra, rend visite à des salonnières. Des observateurs étrangers notent avec étonnement qu'il contraste singulièrement avec l'image d'un tsar barbare que l'on entretenait en France depuis des années. Ami ou arbitre ? Protecteur ou occupant qui attend son heure ? Les Parisiens ne savent pas encore comment nommer ce qu'ils voient.
L'homme derrière le souverain
Ceux qui l'ont approché de près décrivent un homme traversé de contradictions. Libéral de pensée, il règne sur l'une des autocraties les plus absolues d'Europe. Idéaliste en paroles, il s'est montré, sur le chemin de Paris, capable d'imposer sa volonté aux souverains alliés qui hésitaient à pousser jusqu'à la capitale. Sentimental en apparence, il n'a pas cédé d'un pouce dans les négociations de Châtillon, où Napoléon refusa les termes des Alliés.
Un diplomate l'a décrit naguère comme « un sphinx du Nord » : on lui pose des questions, il répond avec grâce, et l'on ressort de l'entrevue sans savoir ce qu'il veut vraiment. C'est peut-être sa plus grande force. Dans une Europe dévastée par vingt ans de guerres, l'homme qui sourit, qui paye ses logements, qui interdit à ses soldats de piller, est déjà, par contraste, une sorte de prodige.
Paris le regarde avec curiosité, avec méfiance, avec une gratitude confuse. Il est là, il décide, et la France n'a plus d'autre interlocuteur légitime depuis que l'Empereur s'est réfugié à Fontainebleau. La suite appartient aux chancelleries — et à lui, plus qu'à quiconque.