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Paris a capitulé

Au lendemain de l’assaut des hauteurs, la capitale s’est rendue à l’aube. Ce midi, les souverains coalisés sont entrés par le nord, le tsar de Russie en tête, dans une ville saisie où le silence l’emporte sur les cris.

La rédaction 31 mars 1814, 12h00 8 min de lecture
L’entrée des troupes alliées à Paris le 31 mars 1814 : le tsar Alexandre Ier, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III et le général Barclay de Tolly chevauchent en tête du cortège devant la porte Saint-Martin, au milieu de la foule.
I. F. Jügel, d’après un dessin de W.-L. Wolf, « L’entrée des troupes russes à Paris, le 31 mars 1814 » (1815), estampe — domaine public (Wikimedia Commons).

Paris, ce jeudi 31 mars, à la mi-journée. La capitale a capitulé. Après une journée de combats sur les hauteurs qui la ceignent au nord, la ville s’est rendue cette nuit, et nous voyons à cette heure entrer par les barrières du septentrion les armées de la coalition, l’empereur de Russie marchant à leur tête. Nous tâchons de rapporter, dans une ville où tout est encore incertitude, ce que nous avons pu voir et recouper de ces deux journées.

Hier mercredi, dès le matin, l’attaque s’est portée sur tout l’arc des collines, de Romainville à Montmartre. Les maréchaux Marmont et Mortier, avec ce qu’ils avaient de troupes et le renfort de la garde nationale et des élèves des écoles, ont tenu pied à pied contre un ennemi que l’on dit trois ou quatre fois plus nombreux. Mais les positions tombaient l’une après l’autre, et l’on rapporte que la butte de Montmartre, dernière hauteur, fut emportée sur le soir, vers six heures.

Voyant la ville sur le point d’être forcée et le sang versé désormais sans remède, le maréchal Marmont a demandé, dans la soirée, qu’on suspendît le feu. Les armes se sont tues vers six heures. Le prince Joseph, frère de l’Empereur, à qui était confié le gouvernement de la capitale, avait quitté son poste des hauteurs et la ville dès la matinée de la veille, ce 30 mars, en pleine bataille, laissant aux maréchaux le soin de traiter.

C’est dans la nuit, à une table d’un cabaret de La Villette, que les pourparlers se sont noués, puis conclus. La convention a été signée vers deux heures du matin par les colonels Fabvier et Denys, pour le maréchal Marmont, et par les comtes Orlov et Paar, pour les souverains alliés. Elle règle l’évacuation des troupes françaises et la remise des barrières. Que l’on entende bien : c’est une capitulation de place, militaire, et non la reddition d’un gouvernement ; elle livre la ville, elle ne dispose de rien d’autre.

Dès le petit matin, les troupes coalisées ont pris les barrières du nord et de l’est, qu’elles tiennent de concert avec la garde nationale demeurée en armes pour la sûreté des habitants. Les troupes françaises se sont retirées au même moment. Aux abords, l’on a vu camper des cavaliers cosaques, dont quelques-uns sont venus, dit-on, jusque vers les Champs-Élysées.

Vers le milieu du jour, les souverains ont fait leur entrée par le faubourg du nord, en grand appareil, au milieu d’une troupe nombreuse et brillante. L’empereur Alexandre de Russie marchait en tête, ayant à ses côtés le roi de Prusse Frédéric-Guillaume, et derrière eux le prince de Schwarzenberg, qui commande les armées de la coalition, suivis d’un long cortège d’états-majors.

L’accueil de la ville fut tel qu’on pouvait le craindre d’une capitale prise : la stupeur l’emporte. Sur le passage du cortège, la foule se pressait, immense et pour une grande part muette, partagée entre la curiosité, l’abattement et la crainte. On n’y vit point cette allégresse que d’aucuns voudront peut-être prêter à ce jour. Il s’est trouvé, çà et là, des fenêtres où l’on agitait des linges blancs et des voix pour crier « Vive le roi ! » ou « Vive la paix ! » ; mais ces démonstrations, vives et bruyantes, étaient le fait d’un petit nombre, et le gros de la ville les regardait en silence, le visage fermé.

Les souverains se sont efforcés de rassurer. On rapporte que l’empereur de Russie s’est montré affable, disant venir non en ennemi des Français mais de la guerre, et l’on a fait afficher une déclaration des puissances alliées portant qu’elles ne traiteront plus avec Napoléon Bonaparte ni avec aucun membre de sa famille, qu’elles respecteront l’intégrité de l’ancienne France et reconnaîtront le gouvernement que la nation se donnera. L’empereur Alexandre, dit-on, n’a point voulu se loger aux Tuileries ; il s’est établi rue Saint-Florentin, en l’hôtel du prince de Talleyrand.

Quant aux pertes de ces deux journées, on les dit fort lourdes des deux parts ; on parle, du côté des coalisés, de plusieurs milliers d’hommes, peut-être jusqu’à dix-huit mille, mais ce ne sont là qu’estimations que rien ne permet d’arrêter à cette heure. Nous nous gardons d’avancer un chiffre comme assuré.

À l’instant où nous écrivons, la ville est aux mains des vainqueurs, calme d’un calme contraint, et tout l’avenir demeure suspendu. Où est l’Empereur, ce qu’il fera, quel gouvernement sortira de ces journées : nul ne le sait ce midi, et nous ne saurions le deviner. Nous avons voulu seulement rapporter ce que furent ces deux jours — une capitale assaillie, rendue à l’aube, et des souverains étrangers entrant par ses barrières du nord.

Le contexte

Depuis le commencement de l’année, la guerre s’est portée sur le sol même de l’ancienne France, les armées coalisées ayant franchi le Rhin et remonté vers la capitale.

Le gouvernement de Paris avait été confié au prince Joseph, frère de l’Empereur ; l’impératrice et le roi de Rome avaient quitté la ville quelques jours plus tôt.

La défense de la capitale reposait sur les corps des maréchaux Marmont et Mortier, soutenus par la garde nationale et les élèves des écoles, contre des forces alliées très supérieures en nombre.

État des informations

Ce récit est daté du midi du 31 mars 1814. Il s’en tient à ce qui peut être su et recoupé à chaud de la prise de la capitale et de l’entrée des coalisés. Il ne préjuge en rien des suites — du sort de l’Empereur comme du gouvernement à venir — que nul ne saurait deviner ce jour.

Ce que l’on sait

  • Les hauteurs au nord de Paris ont été attaquées le 30 mars et la butte de Montmartre emportée vers la fin du jour.
  • Le prince Joseph a quitté son poste des hauteurs et la ville dans la matinée du 30 mars, en pleine bataille, laissant aux maréchaux le soin de traiter.
  • Le maréchal Marmont a demandé la suspension du feu dans la soirée du 30 mars.
  • Une capitulation a été signée vers deux heures du matin le 31 mars par les colonels Fabvier et Denys, face aux comtes Orlov et Paar.
  • Les troupes coalisées ont pris les barrières au matin du 31 mars et les souverains sont entrés dans Paris vers le milieu du jour, l’empereur Alexandre de Russie en tête, avec le roi de Prusse Frédéric-Guillaume et le prince de Schwarzenberg.
  • Une déclaration des puissances alliées a été affichée, portant qu’elles ne traiteront plus avec Napoléon Bonaparte ni aucun membre de sa famille.
  • L’empereur Alexandre ne s’est pas logé aux Tuileries : il s’est établi rue Saint-Florentin, en l’hôtel du prince de Talleyrand.

Ce que l’on ignore

  • On ne sait, ce midi, où se trouve l’Empereur ni ce qu’il entend faire.
  • Quel gouvernement succédera à celui qui vient de tomber n’est nullement arrêté : rien n’est décidé des dispositions à venir.
  • Le bilan exact des pertes des deux journées ne peut être établi ; les chiffres qui circulent ne sont qu’estimations.

Sources historiques utilisées

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Bataille de Paris (1814) — encyclopédie Wikipédia

Article « Bataille de Paris (1814) » (Wikipédia FR), consulté pour le déroulé des combats du 30 mars (chute de Montmartre vers 18 h, rôles de Marmont et Mortier), le départ de Joseph Bonaparte de son poste vers 11 h le 30 mars, et la capitulation signée vers 2 h du matin le 31 mars (cabaret de La Villette ; colonels Fabvier et Denys, comtes Orlov et Paar) ainsi que l’ordre de grandeur des pertes.

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L’entrée des souverains coalisés à Paris le 31 mars 1814 (napoleon.org ; M.-P. Rey, « 1814, un tsar à Paris »)

Notices consultées sur napoleon.org et la recension de l’ouvrage de Marie-Pierre Rey pour l’entrée du 31 mars par le nord, l’ordre de marche (Alexandre Ier, Frédéric-Guillaume III, Schwarzenberg), le logement du tsar chez Talleyrand rue Saint-Florentin dès le 31 mars, et la nuance de l’accueil (silence et stupeur dominants, démonstrations royalistes minoritaires).

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Déclaration des puissances alliées du 31 mars 1814 (Gallica, BnF)

Texte de la déclaration d’Alexandre Ier au nom des puissances alliées (31 mars 1814) sur Gallica, consulté pour la formule selon laquelle les Alliés ne traiteront plus avec Napoléon Bonaparte ni aucun membre de sa famille.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » de cet article imitent le compte rendu d’un journal du 31 mars 1814. Aucune information postérieure à cette date n’y est introduite ; les faits sont recoupés sur les sources ci-dessus et les incertitudes maintenues telles qu’elles se présentaient à ce jour.

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