Paris a capitulé
Au lendemain de l’assaut des hauteurs, la capitale s’est rendue à l’aube. Ce midi, les souverains coalisés sont entrés par le nord, le tsar de Russie en tête, dans une ville saisie où le silence l’emporte sur les cris.
Paris, ce jeudi 31 mars, à la mi-journée. La capitale a capitulé. Après une journée de combats sur les hauteurs qui la ceignent au nord, la ville s’est rendue cette nuit, et nous voyons à cette heure entrer par les barrières du septentrion les armées de la coalition, l’empereur de Russie marchant à leur tête. Nous tâchons de rapporter, dans une ville où tout est encore incertitude, ce que nous avons pu voir et recouper de ces deux journées.
Hier mercredi, dès le matin, l’attaque s’est portée sur tout l’arc des collines, de Romainville à Montmartre. Les maréchaux Marmont et Mortier, avec ce qu’ils avaient de troupes et le renfort de la garde nationale et des élèves des écoles, ont tenu pied à pied contre un ennemi que l’on dit trois ou quatre fois plus nombreux. Mais les positions tombaient l’une après l’autre, et l’on rapporte que la butte de Montmartre, dernière hauteur, fut emportée sur le soir, vers six heures.
Voyant la ville sur le point d’être forcée et le sang versé désormais sans remède, le maréchal Marmont a demandé, dans la soirée, qu’on suspendît le feu. Les armes se sont tues vers six heures. Le prince Joseph, frère de l’Empereur, à qui était confié le gouvernement de la capitale, avait quitté son poste des hauteurs et la ville dès la matinée de la veille, ce 30 mars, en pleine bataille, laissant aux maréchaux le soin de traiter.
C’est dans la nuit, à une table d’un cabaret de La Villette, que les pourparlers se sont noués, puis conclus. La convention a été signée vers deux heures du matin par les colonels Fabvier et Denys, pour le maréchal Marmont, et par les comtes Orlov et Paar, pour les souverains alliés. Elle règle l’évacuation des troupes françaises et la remise des barrières. Que l’on entende bien : c’est une capitulation de place, militaire, et non la reddition d’un gouvernement ; elle livre la ville, elle ne dispose de rien d’autre.
Dès le petit matin, les troupes coalisées ont pris les barrières du nord et de l’est, qu’elles tiennent de concert avec la garde nationale demeurée en armes pour la sûreté des habitants. Les troupes françaises se sont retirées au même moment. Aux abords, l’on a vu camper des cavaliers cosaques, dont quelques-uns sont venus, dit-on, jusque vers les Champs-Élysées.
Vers le milieu du jour, les souverains ont fait leur entrée par le faubourg du nord, en grand appareil, au milieu d’une troupe nombreuse et brillante. L’empereur Alexandre de Russie marchait en tête, ayant à ses côtés le roi de Prusse Frédéric-Guillaume, et derrière eux le prince de Schwarzenberg, qui commande les armées de la coalition, suivis d’un long cortège d’états-majors.
L’accueil de la ville fut tel qu’on pouvait le craindre d’une capitale prise : la stupeur l’emporte. Sur le passage du cortège, la foule se pressait, immense et pour une grande part muette, partagée entre la curiosité, l’abattement et la crainte. On n’y vit point cette allégresse que d’aucuns voudront peut-être prêter à ce jour. Il s’est trouvé, çà et là, des fenêtres où l’on agitait des linges blancs et des voix pour crier « Vive le roi ! » ou « Vive la paix ! » ; mais ces démonstrations, vives et bruyantes, étaient le fait d’un petit nombre, et le gros de la ville les regardait en silence, le visage fermé.
Les souverains se sont efforcés de rassurer. On rapporte que l’empereur de Russie s’est montré affable, disant venir non en ennemi des Français mais de la guerre, et l’on a fait afficher une déclaration des puissances alliées portant qu’elles ne traiteront plus avec Napoléon Bonaparte ni avec aucun membre de sa famille, qu’elles respecteront l’intégrité de l’ancienne France et reconnaîtront le gouvernement que la nation se donnera. L’empereur Alexandre, dit-on, n’a point voulu se loger aux Tuileries ; il s’est établi rue Saint-Florentin, en l’hôtel du prince de Talleyrand.
Quant aux pertes de ces deux journées, on les dit fort lourdes des deux parts ; on parle, du côté des coalisés, de plusieurs milliers d’hommes, peut-être jusqu’à dix-huit mille, mais ce ne sont là qu’estimations que rien ne permet d’arrêter à cette heure. Nous nous gardons d’avancer un chiffre comme assuré.
À l’instant où nous écrivons, la ville est aux mains des vainqueurs, calme d’un calme contraint, et tout l’avenir demeure suspendu. Où est l’Empereur, ce qu’il fera, quel gouvernement sortira de ces journées : nul ne le sait ce midi, et nous ne saurions le deviner. Nous avons voulu seulement rapporter ce que furent ces deux jours — une capitale assaillie, rendue à l’aube, et des souverains étrangers entrant par ses barrières du nord.