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Elbe : clémence ou imprudence ?

En accordant à l’Empereur déchu la souveraineté d’une île de la mer de Toscane, les vainqueurs ont voulu, disent les uns, signer un acte de magnanimité sans exemple. D’autres murmurent déjà qu’on a placé le rocher bien près de nos côtes. Deux lectures s’affrontent.

La rédaction 14 avril 1814 5 min de lecture

On connaît depuis trois jours les conditions faites à Napoléon Bonaparte par les puissances coalisées. Il renonce, pour lui et les siens, aux trônes de France et d’Italie ; il garde, sa vie durant, le titre d’Empereur et reçoit en toute souveraineté l’île d’Elbe, au large de la Toscane, avec une rente de deux millions assignée sur le trésor de France. L’acte est arrêté ; il n’est pas pour autant compris de la même manière par tous.

Car derrière le soulagement de voir la guerre finir, une question divise les esprits attentifs : a-t-on, en réglant ainsi le sort de l’homme qui fit trembler l’Europe, fait œuvre de sagesse ou de précipitation ? Nous croyons utile, plutôt que de trancher, d’exposer loyalement les deux lectures que l’on entend dans les salons comme dans les antichambres des cabinets.

La thèse de la clémence

Pour les uns, l’affaire honore les vainqueurs. Voici un souverain abattu par les armes, maître hier encore d’un empire qui touchait à la Vistule, et auquel on laisse la vie, le titre impérial et une principauté à gouverner. On eût pu l’enfermer, l’humilier, en faire un captif sans nom. Les alliés ont préféré la mesure et la dignité.

Cette modération, plaide-t-on, n’est pas seulement une vertu : elle est une politique. En traitant l’homme tombé avec égards, les cours de Vienne, de Pétersbourg et de Berlin coupent court aux ressentiments, ferment la plaie au lieu de l’envenimer, et donnent à l’Europe pacifiée l’exemple d’une victoire sans vengeance. Le sang versé sur tant de champs appelait, dit-on, un dénouement qui ne fût pas une curée.

On rappelle aussi que l’Empereur a négocié ces conditions par ses maréchaux, qu’il les a acceptées, et qu’une retraite consentie vaut mieux qu’une captivité arrachée. Le tenir prince d’une petite île, lui laisser une garde et un revenu, c’est, soutiennent les partisans de cette vue, le désarmer par les honneurs plutôt que par les fers, et s’épargner le spectacle odieux d’un grand homme traîné en geôle.

La thèse de l’imprudence

À cette belle confiance, d’autres opposent une inquiétude que l’on aurait tort de taire. Le choix même de l’île, disent-ils, donne à réfléchir. Elbe n’est pas un confin perdu de l’Océan : c’est une terre de la mer de Toscane, séparée du continent italien par un mince canal et qui n’a pas cinquante lieues de la côte de France. Le rocher est petit ; il n’est pas lointain.

Cette proximité, on ne le cache plus dans les chancelleries, n’a pas paru également sûre à tous les cabinets. On sait que le plénipotentiaire britannique, arrivé tout récemment à Paris, n’a point voulu engager la signature de son maître sur ce point : il eût préféré, dit-on, qu’on assignât au retrait de Bonaparte une position offrant plus de garanties, et juge l’île trop voisine de deux pays — la France et l’Italie — où les esprits ne sont pas tous apaisés.

L’objection n’est pas d’un ennemi acharné, mais d’un allié soucieux : une souveraineté, fût-elle réduite à une île, laisse à celui qu’on y établit un territoire, des revenus et des sujets ; et l’on s’étonne qu’on ait choisi, pour l’y placer, la mer même qui baigne les côtes qu’il a si longtemps commandées. Ce n’est pas prédire un malheur que de relever cette inquiétude : c’est constater qu’elle est, dès aujourd’hui, exprimée par des hommes graves.

Entre la générosité qui désarme et la prudence qui se défie, les contemporains ne sont donc pas d’accord. Le traité est signé ; il appartiendra au temps, et non à nous, de dire lequel des deux partis voyait juste. Nous nous bornons à constater que l’un et l’autre se réclament, en bonne foi, du salut de l’Europe.

Le contexte

Le traité réglant le sort de Napoléon Bonaparte a été arrêté à Fontainebleau et reçoit ces jours-ci sa ratification ; il a été négocié par les maréchaux et plénipotentiaires de l’Empereur avec l’Autriche, la Russie et la Prusse.

L’acte attribue à Bonaparte la pleine souveraineté de l’île d’Elbe, le titre d’Empereur conservé sa vie durant, et une rente annuelle de deux millions de francs assignée sur le trésor de France.

L’île d’Elbe, dans la mer de Toscane, fait face au continent italien, dont la sépare le seul canal de Piombino ; sa principale place est Portoferraio. Connue de l’Antiquité pour ses mines de fer, elle compte quelques milliers d’habitants.

Le cabinet de Londres, représenté à Paris par lord Castlereagh, n’a pas associé sa signature au choix de cette résidence, qu’il a jugée trop rapprochée des côtes.

État des informations

Cet article confronte deux opinions exprimées aux jours mêmes du traité — la magnanimité des vainqueurs d’une part, l’inquiétude sur la proximité de l’île d’autre part. Il rapporte une crainte débattue à chaud et ne préjuge en rien de ce qu’il adviendra : la proximité d’Elbe n’y est pas un présage, mais un sujet de discussion du moment.

Ce que l’on sait

  • Le traité accorde à Napoléon Bonaparte la souveraineté de l’île d’Elbe, le titre impérial à vie et une rente de deux millions ; il a été négocié avec l’Autriche, la Russie et la Prusse.
  • L’île d’Elbe est située dans la mer de Toscane, à faible distance des côtes italiennes et françaises ; sa proximité est un fait géographique reconnu de tous.
  • Une réserve a été publiquement marquée du côté britannique sur le choix de cette île, jugée trop voisine du continent.

Ce que l’on ignore

  • Laquelle des deux lectures — clémence avisée ou imprudence — se vérifiera, nul ne peut le dire à cette date ; les suites de cet établissement sont entièrement ignorées.
  • Les intentions réelles de l’Empereur déchu une fois retiré dans son île ne sont pas connues et ne sauraient être devinées.

Sources historiques utilisées

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Traité de Fontainebleau (1814) — encyclopédie Wikipédia

Notice (FR/EN) consultée pour les clauses arrêtées à Fontainebleau en avril 1814 : renonciation de Napoléon aux trônes de France et d’Italie, conservation du titre d’Empereur à vie, souveraineté pleine et entière de l’île d’Elbe érigée en principauté, rente annuelle de deux millions de francs ; négociation menée par les plénipotentiaires de l’Empereur (Ney, Macdonald, Caulaincourt) avec l’Autriche, la Russie et la Prusse, ratification le 14 avril 1814. Tout élément postérieur à cette date a été écarté comme non connaissable.

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Île d’Elbe — encyclopédie Wikipédia

Notice consultée pour la position de l’île (mer Tyrrhénienne / mer de Toscane, entre la Corse à une cinquantaine de kilomètres et la côte toscane, séparée du continent par le canal de Piombino large d’une dizaine de kilomètres), sa superficie (≈ 224 km²), son chef-lieu Portoferraio, ses mines de fer exploitées depuis l’Antiquité, et l’attribution de sa souveraineté à Napoléon en 1814. Les distances sont rendues dans le texte en lieues, unité d’époque.

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« A sympathetic ear : Napoleon, Elba and the British » (History Today, 1994) — napoleon.org, et synthèses sur la politique étrangère de Castlereagh

Consultées pour la réserve britannique datable : lord Castlereagh, arrivé à Paris le 10 avril 1814, désapprouve le choix d’Elbe, jugée trop voisine de la France et de l’Italie où subsistent de fortes factions, et n’engage pas la signature britannique sur ce point, faute d’avoir pu lui substituer un lieu offrant plus de sûreté. Cette inquiétude est ici rapportée comme un débat du moment, antérieur au 14 avril, et non comme une anticipation des suites.

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Reconstitution éditoriale — l’opinion sur le choix de l’île d’Elbe (14 avril 1814)

Tribune d’opinion composée pour « Les Échos du Passé » à la manière d’une feuille parisienne du 14 avril 1814. Elle met en regard deux lectures réellement exprimées à cette date — la clémence des vainqueurs et l’inquiétude sur la proximité de l’île — sans trancher ni anticiper la suite. La crainte britannique relative à la position d’Elbe est restituée comme un fait de débat contemporain, jamais comme un présage ; aucun événement postérieur n’est nommé ni suggéré.

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