Elbe : clémence ou imprudence ?
En accordant à l’Empereur déchu la souveraineté d’une île de la mer de Toscane, les vainqueurs ont voulu, disent les uns, signer un acte de magnanimité sans exemple. D’autres murmurent déjà qu’on a placé le rocher bien près de nos côtes. Deux lectures s’affrontent.
On connaît depuis trois jours les conditions faites à Napoléon Bonaparte par les puissances coalisées. Il renonce, pour lui et les siens, aux trônes de France et d’Italie ; il garde, sa vie durant, le titre d’Empereur et reçoit en toute souveraineté l’île d’Elbe, au large de la Toscane, avec une rente de deux millions assignée sur le trésor de France. L’acte est arrêté ; il n’est pas pour autant compris de la même manière par tous.
Car derrière le soulagement de voir la guerre finir, une question divise les esprits attentifs : a-t-on, en réglant ainsi le sort de l’homme qui fit trembler l’Europe, fait œuvre de sagesse ou de précipitation ? Nous croyons utile, plutôt que de trancher, d’exposer loyalement les deux lectures que l’on entend dans les salons comme dans les antichambres des cabinets.
La thèse de la clémence
Pour les uns, l’affaire honore les vainqueurs. Voici un souverain abattu par les armes, maître hier encore d’un empire qui touchait à la Vistule, et auquel on laisse la vie, le titre impérial et une principauté à gouverner. On eût pu l’enfermer, l’humilier, en faire un captif sans nom. Les alliés ont préféré la mesure et la dignité.
Cette modération, plaide-t-on, n’est pas seulement une vertu : elle est une politique. En traitant l’homme tombé avec égards, les cours de Vienne, de Pétersbourg et de Berlin coupent court aux ressentiments, ferment la plaie au lieu de l’envenimer, et donnent à l’Europe pacifiée l’exemple d’une victoire sans vengeance. Le sang versé sur tant de champs appelait, dit-on, un dénouement qui ne fût pas une curée.
On rappelle aussi que l’Empereur a négocié ces conditions par ses maréchaux, qu’il les a acceptées, et qu’une retraite consentie vaut mieux qu’une captivité arrachée. Le tenir prince d’une petite île, lui laisser une garde et un revenu, c’est, soutiennent les partisans de cette vue, le désarmer par les honneurs plutôt que par les fers, et s’épargner le spectacle odieux d’un grand homme traîné en geôle.
La thèse de l’imprudence
À cette belle confiance, d’autres opposent une inquiétude que l’on aurait tort de taire. Le choix même de l’île, disent-ils, donne à réfléchir. Elbe n’est pas un confin perdu de l’Océan : c’est une terre de la mer de Toscane, séparée du continent italien par un mince canal et qui n’a pas cinquante lieues de la côte de France. Le rocher est petit ; il n’est pas lointain.
Cette proximité, on ne le cache plus dans les chancelleries, n’a pas paru également sûre à tous les cabinets. On sait que le plénipotentiaire britannique, arrivé tout récemment à Paris, n’a point voulu engager la signature de son maître sur ce point : il eût préféré, dit-on, qu’on assignât au retrait de Bonaparte une position offrant plus de garanties, et juge l’île trop voisine de deux pays — la France et l’Italie — où les esprits ne sont pas tous apaisés.
L’objection n’est pas d’un ennemi acharné, mais d’un allié soucieux : une souveraineté, fût-elle réduite à une île, laisse à celui qu’on y établit un territoire, des revenus et des sujets ; et l’on s’étonne qu’on ait choisi, pour l’y placer, la mer même qui baigne les côtes qu’il a si longtemps commandées. Ce n’est pas prédire un malheur que de relever cette inquiétude : c’est constater qu’elle est, dès aujourd’hui, exprimée par des hommes graves.
Entre la générosité qui désarme et la prudence qui se défie, les contemporains ne sont donc pas d’accord. Le traité est signé ; il appartiendra au temps, et non à nous, de dire lequel des deux partis voyait juste. Nous nous bornons à constater que l’un et l’autre se réclament, en bonne foi, du salut de l’Europe.