« Monsieur, lieutenant général du royaume »
Tandis que l’Empereur s’apprête à quitter Fontainebleau, un autre pouvoir s’installe dans Paris. Le comte d’Artois, frère du roi absent, y est entré le 12 avril sous les drapeaux blancs ; ce 14 avril, le Sénat l’a institué lieutenant général du royaume, « au nom du roi ». Le parti des Bourbons, longtemps silencieux, occupe désormais le devant de la scène — sans que le roi ait encore paru, ni fait connaître ses conditions.
Paris, ce jeudi 14 avril. On dit l’Empereur sur le point de quitter Fontainebleau, où il s’est tenu ces derniers jours ; et dans le même temps, à quelques lieues de là, un autre pouvoir prend ses quartiers dans la capitale. Depuis avant-hier, un prince de l’ancienne maison de France loge aux Tuileries ; ce jour, le Sénat lui a donné un titre. Le parti des Bourbons, muet pendant des années, tient à présent le pavé et les tribunes.
Il reste à mesurer ce que ce titre recouvre au juste. Le comte d’Artois n’est pas le roi ; il gouvernera, dit-on, en son nom, et pour un roi qui n’a pas encore paru en France. C’est de cette autorité neuve, de ce qui la fonde et de ce qui lui manque, qu’il faut ici rendre compte.
L’entrée de Monsieur
Le prince est entré dans Paris le 12 avril, par la porte Saint-Denis. Le cortège a gagné Notre-Dame, où l’on est arrivé vers trois heures de l’après-midi, avant de se porter aux Tuileries. On a vu Monsieur à cheval, en uniforme de colonel général de la garde nationale ; autour de lui, des drapeaux blancs faits à la hâte, des cocardes blanches à tous les chapeaux, et, le long du chemin, les cris de « Vive le Roi ! Vive Monsieur ! Vive les Bourbons ! ».
On répète partout un mot que le prince aurait dit à cette entrée : « Il n’y a rien de changé en France, il n’y a qu’un Français de plus. » La formule a paru au Moniteur, donnée comme l’adresse du prince. Ceux qui savent les choses de la rédaction en attribuent le tour à M. Beugnot, arrangée de concert avec M. de Talleyrand : phrase heureuse, faite pour rassurer, et prêtée au prince plus que recueillie de sa bouche.
Deux légitimités pour un même titre
Ce 14 avril, le Sénat a institué le comte d’Artois lieutenant général du royaume, « au nom du roi ». Le mot mérite qu’on s’y arrête : le Sénat ne fait pas de Monsieur un souverain, il lui confie le gouvernement par délégation d’un roi absent, en attendant que celui-ci vienne régner. L’autorité qu’exerce le prince descend donc, dans cet acte, d’un trône encore vide.
Mais Monsieur ne tient pas seulement son pouvoir du Sénat. Il se prévaut aussi de lettres patentes de son frère, qui l’auraient nommé lieutenant général du royaume. Voilà deux sources de légitimité pour un même titre : l’une venue du roi, l’autre de l’assemblée ; l’une qui fait du prince le mandataire de la couronne, l’autre le délégué de la nation par son Sénat. Elles coexistent aujourd’hui sans qu’on ait à choisir ; mais elles ne disent pas tout à fait la même chose de l’origine du pouvoir.
On se souvient que le Sénat, le 6 avril, a arrêté une constitution. Son article 2 appelle « librement au trône de France » Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, frère du dernier roi, et après lui les autres membres de la maison de Bourbon dans l’ordre ancien. Mais l’article 29 pose une condition : le prince ne sera « proclamé Roi des Français » qu’après avoir accepté cette constitution et juré de l’observer. Le trône, dans ce texte, se donne — il ne se prend pas.
La prudence de Monsieur
Le comte d’Artois s’est jusqu’ici tenu dans une réserve qu’on remarque. Il n’engage pas le roi. Il fait savoir que rien ne saurait être arrêté hors la présence du souverain légitime, et qu’il ne lui appartient pas, à lui, de lier son frère. La constitution du Sénat, dit-on dans son entourage, lui paraît un peu courte sur les libertés et les garanties, et il se garde d’y prêter le serment que l’article 29 réclame.
De sorte que le prince gouverne, mais ne conclut rien. Il occupe la place, reçoit les hommages, signe les actes du provisoire ; il ne referme aucune des questions ouvertes. On lui prête le souci de laisser au roi la décision entière — le régime, les libertés, les conditions —, et de ne rien engager qui pût passer pour lui avoir forcé la main.
Un enthousiasme inégal
La joie s’affiche dans Paris, mais elle n’est pas partout la même. Les cocardes blanches, les cris, les drapeaux, se voient surtout sur le passage du cortège et aux quartiers du centre. Dans les faubourgs, où l’on vit du travail des bras, on est resté plus à l’écart de ces démonstrations ; on regarde passer sans se mêler beaucoup aux acclamations.
Ce qui échauffe l’allégresse, à qui écoute la rue, tient moins au nom des Bourbons qu’à deux promesses attachées à leur retour : la paix, dont chacun est las de manquer, et la fin de la conscription, qui a pris tant de fils au pays. On acclame le prince, mais on acclame aussi la fin de la guerre et des levées. Ce n’est ni un triomphe sans mélange, ni l’adhésion de tout un peuple : c’est une ville soulagée, où la joie est vive par endroits et discrète ailleurs.
Le roi qu’on attend
Car le roi, lui, n’a pas paru. Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, que ses partisans nomment déjà Louis XVIII, se trouve toujours en Angleterre, où il réside depuis des années. On ignore à Paris ce qu’il répondra aux conditions du Sénat, et jusqu’à présent nul acte de lui n’est venu les accueillir ni les repousser. Toute la question de l’heure tient dans cette attente.
Acceptera-t-il une couronne qu’on lui offre au nom du peuple, et le serment qu’on lui demande ? Un prince de sang ancien tient sa légitimité de sa naissance et de Dieu, non d’une assemblée ; recevoir le trône d’un Sénat, à ses conditions, n’est pas chose indifférente pour qui se veut l’héritier des rois. La difficulté se lit jusque dans le nom : régnera-t-il « Roi de France et de Navarre », selon le titre des anciens rois, ou « Roi des Français », comme le veut la constitution sénatoriale ? Les deux formules courent ; elles ne disent pas la même idée du pouvoir.
On aide, de Paris, à préparer les esprits. Le pamphlet de M. de Chateaubriand, « De Buonaparte et des Bourbons », est en vente depuis le 5 avril chez les frères Mame ; il peint Bonaparte en usurpateur et appelle au retour de l’ancienne maison. On assure qu’il fait grand bruit, et le bruit court qu’il aurait, pour la cause des Bourbons, « valu une armée » — de ces mots qu’on se répète sans en pouvoir garantir l’auteur.