Dans la cour du Cheval-Blanc, l’Empereur fait ses adieux à sa Garde
Hier, à Fontainebleau, l’Empereur a descendu l’escalier en fer-à-cheval pour saluer une dernière fois ses grognards rassemblés avant son départ. Une scène que nul de ceux qui l’ont vue ne paraît près d’oublier.
Il était environ onze heures et demie, hier matin, lorsque l’Empereur a paru en haut du grand escalier de la cour du Cheval-Blanc, à Fontainebleau. En contrebas, la Vieille Garde était formée, sous les armes, dans le froid clair de cette matinée d’avril. On dit que jamais, dans cette cour, on n’avait vu tant de visages aussi graves.
Aux termes de la convention arrêtée voici quelques jours avec les puissances alliées, l’Empereur a renoncé au trône et doit gagner l’île d’Elbe, dont la souveraineté lui est reconnue. C’est au seuil de ce départ, et non au milieu d’une revue ordinaire, qu’il a voulu paraître devant ceux qui l’ont suivi sur tant de champs de bataille.
La cour rassemblée
Dès le matin, les grenadiers et les chasseurs de la Garde avaient pris les armes. Officiers et soldats se tenaient en bon ordre, mais l’on sentait, dans les rangs, une émotion mal contenue : ces hommes-là, qui ont affronté le feu sans broncher, ne dissimulaient pas leurs larmes.
L’Empereur est descendu lentement par le grand escalier en fer-à-cheval qui donne son aspect singulier à cette cour. Il a marché vers la troupe assemblée, et le silence, nous assure-t-on, était tel que l’on entendait le vent dans les arbres du parc.
L’adieu à la Garde
S’adressant à ses soldats, l’Empereur leur a parlé d’une voix qu’on dit ferme, puis altérée. Nous n’avons reçu aucun texte officiel de ses paroles, et les témoins eux-mêmes ne les rapportent pas toutes de la même manière ; nous nous garderons donc d’en donner une transcription que rien ne garantit.
La teneur, du moins, est concordante. L’Empereur a rappelé les vingt années passées ensemble sur le chemin de l’honneur, salué la fidélité et la bravoure de sa Garde, et dit avoir sacrifié ses propres intérêts à ceux de la patrie pour épargner à la France les malheurs d’une guerre prolongée. Il a recommandé à ses soldats de servir encore la France, et de garder le souvenir de celui qui les quittait.
Puis l’Empereur a demandé qu’on lui apportât le drapeau du premier régiment de grenadiers. Il a pressé l’aigle contre lui et y a posé ses lèvres. Le général Petit, qui commandait la troupe, s’est alors avancé ; l’Empereur l’a serré dans ses bras. À ce moment, dit-on, plus un homme ne retenait ses pleurs dans la cour.
Le départ
L’adieu prononcé, l’Empereur a salué une dernière fois la troupe immobile, puis s’est dirigé vers les voitures qui l’attendaient. Dans l’après-midi, le convoi s’est ébranlé et a quitté Fontainebleau, prenant la route du midi sous escorte, en direction de la côte d’où l’Empereur doit gagner l’île qui lui est assignée.
Derrière lui restait une Garde en armes, des officiers le képi bas et une cour où, longtemps après le bruit des roues, on demeurait, nous dit-on, sans pouvoir parler. De cette matinée d’avril, ceux qui l’ont vécue diront sans doute longtemps qu’ils y étaient.