Essonnes : le duc de Raguse nous a-t-il vendus ?
Je servais aux avant-postes le 30 mars ; j’ai vu le 6e corps se battre comme se battent des hommes qui n’ont pas résolu de se rendre. Six jours plus tard, ce même corps a franchi l’Essonne dans la nuit, du côté des vainqueurs, sans un coup de feu. On nous parle aujourd’hui de sang français épargné. Je parle, moi, d’un serment rompu et de la couronne d’un enfant jetée aux Alliés. Qu’on me permette de dire pourquoi je ne nomme pas cela de la sagesse.
Le 30 mars, j’étais aux avant-postes, du côté de Pantin et de Romainville, quand les colonnes de Barclay sont montées sur nous. Le 6e corps du maréchal Marmont tenait ce flanc-là, et je l’ai vu tenir. On se battait à un contre deux, sans réserves, avec la Garde nationale mêlée aux vétérans, et les hommes du duc de Raguse ne cédaient le terrain que pied à pied, sous la mitraille, jusqu’à ce que l’ordre vînt de traiter pour épargner la ville. Je n’écris pas cela pour flatter un mort ou un vivant : je l’écris parce que j’y étais, et parce que ce que j’ai vu ce jour-là rend ce que j’apprends aujourd’hui impossible à avaler.
Car voici ce qu’on rapporte, et que nul ne dément. Dans la nuit du 4 au 5, ce même 6e corps a levé le camp d’Essonnes, a franchi la rivière et s’en est allé, en silence, vers Versailles — c’est-à-dire vers les lignes du prince de Schwarzenberg. Dix mille hommes, à peu près, qui couvraient la route entre les Alliés dans Paris et l’Empereur à Fontainebleau, et qui, sans un coup de fusil, sont passés de l’autre bord. On assure qu’une convention avait été traitée avec le quartier général autrichien. Ce que je sais, moi, c’est qu’on ne mène pas dix mille soldats à l’ennemi la nuit sans qu’ils croient marcher au combat.
On me dira qu’il fallait finir, que Paris était pris, la déchéance prononcée, et qu’à quoi bon verser encore du sang. J’ai entendu ce raisonnement toute la journée d’hier, dans la bouche de gens raisonnables. Je refuse de l’appeler sagesse. Un maréchal de l’Empire n’avait pas à décider seul, une nuit, entre deux rivières, du sort d’une couronne qui n’était pas la sienne. Ce qu’on a franchi cette nuit-là, ce n’est pas l’Essonne : c’est un serment.
On ne mène pas ses soldats à l’ennemi de nuit
Qu’on m’entende bien : je ne reproche rien aux soldats du 6e corps. Ils ont fait ce que fait la troupe — ils ont suivi. On les a mis en marche à la nuit tombée, en leur laissant croire, dit-on, qu’on les portait sur une position nouvelle ; et quand le jour s’est levé, ils se sont trouvés dans les lignes adverses, entre les vedettes autrichiennes, l’arme au bras et l’honneur en écharpe. On rapporte que beaucoup, en comprenant, ont pleuré de rage ; je le crois sans peine, car c’est ce que j’aurais fait. Un homme se rend, à la rigueur, quand il n’a plus de cartouches et que son chef le lui commande à la face du monde. Il ne se réveille pas vendu.
Voilà le mot, et je ne le retire pas : vendus. On a disposé de la fidélité de ces hommes comme d’une marchandise qu’on troque, à leur insu, dans le secret d’une nuit. La différence entre un soldat et un mercenaire tient à cela seul : le soldat sait pourquoi il marche et contre qui. Ôtez-lui cela, menez-le les yeux bandés jusqu’aux avant-postes de l’ennemi, et vous n’avez pas fait la paix : vous avez fait une dupe de chaque grenadier.
Ce que Raguse devait à l’Aigle
Et celui qui commandait ce corps, qui est-il ? Le duc de Raguse — un titre qu’il ne porterait pas sans l’homme qu’il vient de laisser. Il était à Toulon, jeune officier d’artillerie, en cette fin de 1793 où le nom de Buonaparte a commencé de courir : ils se sont connus là, au canon, sous les mêmes murs. Il a suivi partout. Le bâton de maréchal, il l’a reçu sur le champ de Znaïm, en juillet 1809, des mains mêmes de l’Empereur, pour s’être bien battu. Le duché dont il tire son nom, Raguse, il le lui doit encore. Comblé à chaque étape, distingué quand tant d’autres attendaient, il tenait de ce prince tout ce qui fait de lui un grand personnage.
Je n’ignore pas qu’un homme peut, en conscience, juger qu’une cause est perdue et qu’il faut cesser le combat. Mais il y a la manière, et il y a l’heure. Cesser le combat n’est pas conduire ses troupes à l’adversaire au moment précis où l’on négocie en son nom. Le compagnon de vingt ans qui lâche prise le jour décisif, et par la porte de derrière, ne rend pas service à la France : il règle un compte que je ne lui connaissais pas. Que celui qui doit tout à un homme choisisse cette nuit-là pour lui retirer sa dernière armée, cela ne se plaide pas au nom de la modération.
Pendant qu’on négociait de bonne foi
Car on négociait. Le 4 au soir, l’Empereur avait consenti à abdiquer en faveur de son fils, sous la régence de l’Impératrice, et il avait envoyé au tsar trois plénipotentiaires — ses maréchaux Ney et Macdonald, et M. de Caulaincourt — pour porter cette parole et plaider la couronne du roi de Rome. Ces hommes-là parlaient à Alexandre en engageant leur honneur ; ils offraient une transition, un enfant sur le trône, la fin de la guerre sans la fin de la dynastie. On peut penser ce qu’on veut de leurs chances : ils agissaient au grand jour, mandatés, à visage découvert.
Et c’est dans cette même nuit, tandis que ces plénipotentiaires plaidaient, que le 6e corps a basculé par une convention traitée à part, de son côté, avec Schwarzenberg. Voyez le résultat : nos envoyés arguaient qu’une armée demeurait derrière l’Empereur, qu’il fallait compter avec elle, que la régence n’était pas une aumône qu’on mendiait mais un arrangement qu’on discutait de force à force. On leur a coupé l’argument sous les pieds. Quel poids garde une négociation quand l’adversaire apprend, au matin, que le corps qui couvrait la route vient de passer chez lui ? On a désarmé nos propres ambassadeurs.
Sang épargné ? Non : avenir livré
Reste l’argument qu’on m’oppose sans cesse : du sang français épargné. Paris pris, la déchéance votée, la guerre qu’on dit finie — à quoi bon une armée de plus ? J’y réponds que ce n’est pas du sang qu’on a épargné cette nuit-là. C’est un levier qu’on a remis à l’ennemi. Tant qu’un corps intact tenait entre Paris et Fontainebleau, l’Empereur avait de quoi peser dans le marché : une régence à négocier, un fils à faire reconnaître, un trône à transmettre plutôt qu’à perdre. Ce matin, ce levier n’existe plus, et j’apprends que les Alliés, sûrs désormais qu’il n’y a plus rien derrière, exigent une abdication pure et simple. Voilà ce qu’a coûté la nuit d’Essonnes : la couronne du roi de Rome, offerte aux vainqueurs par ceux-là mêmes qui devaient la défendre.
Un mot court depuis hier dans les carrefours, du côté des faubourgs : on entend dire « raguser » pour « trahir », comme si le nom du duché s’était fait verbe en une nuit. Je le rapporte parce qu’il traîne déjà de bouche en bouche, sans savoir s’il tiendra ni si la rue s’en lassera demain. Mais qu’un tel mot ait seulement pu naître, et si vite, dit assez ce que le peuple de Paris a compris de cette affaire. On ne m’ôtera pas de l’esprit qu’il a compris juste. Je signe de ma seule qualité : la ville est aux Alliés, et je n’ai pas envie d’aller expliquer ces lignes à leurs avant-postes.