Entretien | « L’armée ne veut plus verser son sang pour rien » — le maréchal Ney, au retour de sa mission auprès du tsar
Il est de ceux qui, à Fontainebleau, ont dit non en face à l’Empereur, puis sont partis plaider sa cause à Paris. Envoyé auprès d’Alexandre avec Caulaincourt et Macdonald pour faire agréer la régence du roi de Rome, le maréchal Ney, prince de la Moskova, est revenu les mains vides : dans la nuit, un corps d’armée entier a passé à l’ennemi, et la négociation s’est brisée. Le soldat le plus brave de l’Empire parle sans détour de ces journées où il a cessé de croire à la guerre sans cesser d’aimer celui qui l’a faite.
Il y a peu d’hommes dont le nom sonne, aux oreilles de nos soldats, comme celui du maréchal Ney. Le plus brave des braves, disait-on à l’armée bien avant que l’Empereur ne le nommât ainsi ; l’homme de l’arrière-garde de Russie, celui qui ramena du fond des neiges les derniers fusils de la Grande Armée. Prince de la Moskova, duc d’Elchingen, il a fait trente campagnes et porte sur le visage la fatigue d’une guerre qui n’a pas cessé depuis sa jeunesse.
C’est cet homme-là qui, le 4 avril, au château de Fontainebleau, a parlé le premier quand l’Empereur voulait remarcher sur Paris. C’est lui encore que l’on a chargé, avec le duc de Vicence et le maréchal Macdonald, d’aller porter au tsar Alexandre l’acte par lequel l’Empereur remettait sa couronne à son fils. Il en revient ce jour, sa mission défaite par une nouvelle que nul n’attendait : la défection, dans la nuit, d’un corps d’armée tout entier.
Nous l’avons trouvé rompu de fatigue et d’humeur brève, comme un homme qui a peu dormi et beaucoup marchandé, lui qui n’aime que le franc combat. Il a bien voulu répondre à nos questions sur ces journées, sur ce qu’il a dit à l’Empereur, sur ce qu’il est allé chercher à Paris, et sur ce qui reste, à cette heure, entièrement suspendu.
Michel Ney, maréchal d’Empire, prince de la Moskova, duc d’Elchingen, l’un des trois plénipotentiaires envoyés au tsar
Note de rédaction : le maréchal Ney est un personnage réel, ici nommé et non déguisé. Les réponses que nous lui prêtons ne sont pas des citations authentifiées : elles sont reconstituées d’après les faits établis de ces journées — le conseil de Fontainebleau du 4 avril, l’acte d’abdication conditionnelle, la mission des trois plénipotentiaires auprès d’Alexandre, la défection du 6e corps à Essonnes — et d’après les verbatims que la tradition mémorielle prête au huis clos du château, notamment la formule « l’armée ne marchera pas ». Nous les restituons comme la relation, par lui, d’une scène close, et non comme des paroles garanties mot pour mot ; la teneur exacte de ce qui s’est dit entre l’Empereur et ses maréchaux ne peut être établie. L’entretien se tient à l’horizon du 6 avril 1814 : l’acte sans condition vient d’être signé, le règlement du sort des personnes n’est pas arrêté, et rien n’y est présupposé de la suite.
Maréchal, ramenez-nous au 4 avril, à Fontainebleau. On dit que l’Empereur voulait rassembler ce qui lui restait de troupes et marcher de nouveau sur Paris. Dans quel état d’esprit étiez-vous, vous et les autres maréchaux, quand il vous a fait connaître ce dessein ?
Dans l’état d’hommes qui ont compris avant leur maître que la partie est jouée. L’Empereur parlait de marcher sur Paris comme on parlait autrefois de marcher sur Vienne ou sur Berlin, avec cette assurance qui nous avait menés au bout de l’Europe. Mais nous n’étions plus en Europe, monsieur, nous étions à vingt lieues de la capitale, et la capitale était prise. Il déployait des cartes, il comptait des bataillons, il montrait que les Alliés dans Paris étaient à notre merci. Je le regardais faire, et je voyais surtout mes soldats : ceux qui avaient tenu tout l’hiver dans la boue de Champagne, qui s’étaient battus à un contre trois, sans souliers, sans pain, sans qu’on pût même relever leurs blessés. On ne remet pas ces hommes-là en marche pour aller brûler leur propre capitale. Nous étions plusieurs à le penser ; il a fallu que quelqu’un le dît.
On rapporte que vous avez été ce quelqu’un, et qu’une phrase a marqué cette séance : « l’armée ne marchera pas », à quoi l’Empereur aurait répondu « l’armée m’obéira ». Ces mots sont-ils exacts ?
Je ne vous jurerai pas la lettre. On était plusieurs à parler, on se coupait, la voix montait, et dans ces moments-là nul ne tient registre. On m’a mis dans la bouche une réplique fort tranchante, et il court déjà, je le sais, une version où j’aurais bravé l’Empereur comme on brave un caporal. La chose fut plus grave et moins théâtrale que cela. J’ai dit, en substance, que l’armée ne marcherait pas sur Paris, qu’elle ne voulait plus verser son sang pour rien. Il a répondu que l’armée obéirait à ses chefs. Et je lui ai fait entendre que ses chefs, précisément, n’étaient pas d’avis de la conduire là. Il n’y eut pas d’insolence ; il y eut la vérité dite à un homme qui ne l’entendait plus de personne. Retenez la chose, non le mot : le mot, on le grossira toujours.
Ce refus de marcher sur Paris, était-ce d’abord un refus de la guerre civile ?
C’était cela avant tout. Marcher sur Paris, à ce moment, ce n’était plus faire la guerre à l’étranger, c’était la porter dans nos murs, entre Français. Il aurait fallu forcer nos propres barrières, canonner nos faubourgs, se battre rue par rue contre je ne sais quelles gardes nationales, et livrer la ville au sac par-dessus le marché. Pour quel gain ? Reprendre pour huit jours une capitale que trois armées coalisées nous reprendraient aussitôt. J’ai fait la guerre toute ma vie, monsieur, et je n’en rougis pas ; mais la guerre a un objet, elle défend quelque chose. Là, il n’y avait plus rien à défendre, il n’y avait plus qu’à faire tuer. Mes soldats ont assez donné. Je n’étais pas disposé à les mener mourir pour une cause qui était morte avant eux.
Vous avez parlé le premier, dit-on. Étiez-vous le porte-parole désigné des maréchaux, ou avez-vous parlé de vous-même ?
Je ne saurais vous le dire nettement, et je me défie de ceux qui, après coup, savent tout si bien. Personne ne m’avait nommé porte-parole ; nous n’avions pas tenu conseil entre nous, nous n’avions pas arrêté un discours. Mais nous savions tous, sans nous l’être dit, où nous en étions. Quand on est plusieurs à penser la même chose, il en est toujours un qui la dit tout haut, et par tempérament ce fut moi ; je ne suis pas homme à ravaler ce que j’ai sur le cœur. D’autres ont parlé après, et dans le même sens. Fut-ce moi qui les entraînai, ou n’ai-je fait que dire le premier ce qui était déjà dans toutes les bouches ? Je l’ignore, et il m’importe peu. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai porté la parole de personne : j’ai porté la mienne, qui se trouvait être aussi la leur.
L’Empereur a fini par signer, ce même 4 avril, un acte par lequel il abdiquait en faveur de son fils, le roi de Rome, avec la régence de l’Impératrice. Qu’espériez-vous, vous et vos camarades, de cette solution ?
Nous espérions sauver ce qui pouvait l’être : le pays, l’armée, et jusqu’à quelque chose de son œuvre. L’Empereur cède le trône, soit ; mais il le cède à son fils, et non à l’étranger ni à d’autres. Un enfant règne, sa mère gouverne pour lui, et la France garde ses lois, ses frontières peut-être, une part de ce qui a été fait en vingt ans. C’était une porte qu’on ouvrait à la paix sans tout renier. Je le dis franchement : ce n’était pas la voix d’un soldat qui parlait là, c’était le calcul d’hommes las qui cherchaient une issue honorable. Nous pensions que les Alliés, qui se disaient en guerre contre l’homme et non contre la nation, trouveraient leur compte à cet arrangement. L’Empereur a signé. Il fallait maintenant porter le papier à ceux qui tenaient Paris.
On vous a désigné pour cette mission, avec le duc de Vicence et le maréchal Macdonald. Un soldat comme vous se sent-il à sa place dans une négociation de cabinet ?
Nullement, et je ne m’en cache pas. La place d’un maréchal est à cheval, devant sa troupe, non dans un salon à peser des mots avec des diplomates. Caulaincourt, lui, connaît ce métier ; il a été ambassadeur en Russie, il sait parler aux souverains, il connaît Alexandre de longue date. Macdonald et moi, nous étions là pour autre chose : pour dire aux Alliés que l’armée existait encore, qu’elle était derrière cet acte, qu’on ne traitait pas avec un homme abandonné mais avec des chefs qui répondaient de leurs soldats. On nous prenait comme des gages, si vous voulez, comme la preuve en chair que l’armée acceptait la régence. Je m’y suis prêté parce qu’il le fallait. Mais mettre ma signature au bas d’un traité me coûte plus qu’une charge de cavalerie ; à la charge, au moins, on sait qui est devant soi.
Racontez-nous ce voyage. Comment êtes-vous parvenus jusqu’au tsar ?
Nous sommes partis de Fontainebleau, et nous avons pris la route de Paris par Essonnes, où campait le corps du maréchal Marmont, notre poste le plus avancé vers la capitale. Nous nous y sommes arrêtés ; Marmont nous a joints, et il est monté avec nous vers Paris pour appuyer la démarche. De là, nous avons gagné la ville, et l’on nous a conduits rue Saint-Florentin, à l’hôtel de M. de Talleyrand, où le tsar a établi son quartier. Songez à la chose : c’est chez un prince de l’Empire, dans Paris occupé, que l’empereur de Russie nous recevait. Il était fort tard, ou plutôt fort tôt — vers les trois heures du matin, l’Empereur Alexandre s’est levé pour nous entendre. On ne s’était pas couché ; on avait roulé toute la soirée, l’âme lourde, à travers un pays plein de troupes étrangères.
Qu’êtes-vous allés lui demander, au juste ?
De reconnaître la régence. De laisser la couronne à l’enfant et à sa mère, plutôt que de rappeler l’ancienne maison. Nous avons plaidé cela de notre mieux, chacun à sa façon : Caulaincourt avec l’art qu’il a, moi avec les mots d’un soldat. J’ai dit ce que je savais : que l’armée tenait pour le fils de l’Empereur, qu’elle n’aimait pas qu’on lui ramenât dans les fourgons de l’étranger des princes qu’elle avait combattus, que ce serait offenser ceux qui s’étaient battus tout l’hiver. On redoutait, voyez-vous, le retour des Bourbons ; non qu’il fût décidé, mais on le sentait venir, poussé par une poignée d’hommes dans Paris. Nous voulions offrir aux Alliés une autre issue, qui ménageât l’honneur de la France et le repos de l’Europe à la fois. Voilà ce que nous sommes allés chercher au milieu de la nuit.
Comment le tsar vous a-t-il accueillis ? Avez-vous eu, un moment, le sentiment d’être écoutés ?
Oui, et c’est bien ce qui rend l’affaire plus amère. Alexandre nous a reçus en homme, non en vainqueur qui écrase. Il nous a écoutés avec attention, avec une sorte d’égard même ; il n’a pas fermé la porte. Il a semblé peser la chose, il a parlé de consulter ses alliés, le roi de Prusse et l’Empereur d’Autriche, sans lesquels, disait-il, il ne pouvait rien arrêter. Un instant, j’ai cru la partie ouverte ; j’ai cru que nous rapporterions quelque chose à Fontainebleau. Un homme qui diffère n’est pas un homme qui refuse. Nous sommes sortis de là fatigués mais non désespérés, nous disant que la régence avait sa chance, qu’il ne tenait plus qu’à un fil. Le malheur, c’est que ce fil-là, on l’avait déjà coupé sans que nous le sachions.
Ce fil coupé, c’est la nouvelle qui est tombée cette nuit : la défection du 6e corps à Essonnes. Que s’est-il passé ?
Ce qui s’est passé, monsieur, a défait en une nuit tout ce que nous étions allés faire. Le corps que nous avions laissé à Essonnes, notre avant-garde, celui-là même dont le chef nous avait accompagnés vers Paris, a levé le camp dans l’obscurité et est passé aux lignes alliées. Un corps d’armée entier, plusieurs milliers d’hommes, avec ses canons, hors du jeu d’un coup. Comprenez ce que cela change dans l’esprit du tsar. Nous étions venus lui dire : l’armée est derrière l’Empereur et son fils, comptez avec elle. Et voilà que, dans le même moment, une partie de cette armée l’abandonne et passe à l’ennemi. On m’a rapporté qu’Alexandre en aurait tiré ce raisonnement : que si Napoléon demeurait le maître, fût-ce derrière une régence, un beau matin il se remettrait à la tête des affaires et la guerre recommencerait. Dès lors il n’y avait plus de régence qui tînt. Ce qu’il nous avait presque accordé, cette défection le lui a repris.
Vous en voulez-vous, ou en voulez-vous à d’autres, de voir ainsi votre mission ruinée ?
Je vous dirai mon amertume, mais je ne vous donnerai pas de coupable, car je n’en sais pas assez pour en désigner un. Ce que je sais, c’est que nous étions allés jouer notre parole, trois maréchaux, en pleine nuit, chez l’étranger, et qu’un mouvement de troupes que nous ignorions a fait mentir cette parole avant même que nous fussions rentrés. Cela est dur à porter pour un homme d’honneur. Quant à savoir pourquoi ce corps a franchi l’Essonne, sur quel ordre, avec quel consentement de son chef, ou si ses généraux l’ont entraîné sans lui — je l’ignore, et je me garderai d’en juger sur des bruits. On dit tantôt qu’il y eut trahison, tantôt qu’on a voulu épargner à Paris un nouveau combat et arrêter le sang. Je ne trancherai pas ce que je n’ai pas vu de mes yeux. Mais que le résultat nous ait coupé bras et jambes, cela, je puis vous l’affirmer.
Vous avez tenu tête à l’Empereur, puis vous êtes allé plaider sa cause. Comment vous tenez-vous, aujourd’hui, avec l’homme que vous avez servi si longtemps ?
On voudrait que ce fût simple, et cela ne l’est pas. J’ai suivi cet homme pendant quinze ans ; il m’a fait ce que je suis, il m’a vu à Elchingen, à la Moskova, dans les neiges où j’ai cru cent fois laisser ma peau. Ce qu’il y a entre nous ne se défait pas d’un mot. Mais l’aimer ne m’oblige pas à le suivre dans l’abîme, ni à mentir sur ce que je vois. Je lui ai dit non parce que je le crois perdu, et perdu la France avec lui s’il s’obstine ; puis je suis allé, loyalement, tâcher de sauver ce qui restait à sauver, jusqu’à sa couronne pour son fils. Il n’y a là ni reniement ni révolte. Un soldat peut dire à son chef : « je ne vous mènerai pas là, c’est un précipice », et rester son soldat. Je n’ai rien à renier de ma fidélité ; j’ai seulement cessé de croire à la guerre. Ce sont deux choses, et je les tiens toutes deux ensemble, quoi qu’il m’en coûte.
À cette heure, où en sont les choses ? L’acte sans condition est signé ; est-ce la fin ?
C’est la fin d’une chose, non le règlement de tout. Puisque la régence est tombée, l’Empereur a signé aujourd’hui un second acte, sans réserve cette fois : il renonce pour lui et pour les siens, il ne demande plus rien pour son fils. Le trône est vacant, la couronne à qui la voudra, et Dieu sait qui la prendra. Mais ce qu’on fera de sa personne à lui, où il ira, sous quel titre, avec quels moyens de vivre — rien de cela n’est arrêté, rien n’est même dit clairement. Cela se débat encore entre les puissances, dans ces salons où je ne suis pas à mon aise. Voilà où nous en sommes : un homme a rendu une couronne, et l’on n’a pas même fixé ce que deviendra l’homme. Je ne devine pas ce qui sortira de ces conférences ; je n’en sais pas plus que vous. Ce que je sais, c’est que la guerre est finie, et que mes soldats, cet hiver, cesseront enfin de mourir. Pour aujourd’hui, cela me suffit.