Entretien | « Vingt-cinq ans que j’attends ce jour » — un gentilhomme émigré rentre dans Paris
Il est de ceux qui prirent la route de l’exil aux premiers orages de la Révolution et qui reviennent aujourd’hui, la cocarde blanche au chapeau, derrière l’entrée de Monsieur. Le marquis de Prégilbert a passé un quart de siècle hors du royaume — Coblence, l’armée de Condé, puis l’Angleterre. Il a suivi le cortège du comte d’Artois le 12 avril et attend maintenant, comme tout son parti, la venue du Roi qu’on dit sur le point de quitter l’Angleterre. Entretien reconstitué, où l’espérance le dispute à la rancune, et la ferveur à la défiance.
On les voit reparaître dans Paris depuis quelques jours, ces figures d’un autre âge : des gentilshommes que la Révolution avait chassés et qu’on croyait perdus pour le royaume, rentrant sur les pas du comte d’Artois avec des habits d’avant 89 et des noms qu’on n’avait plus prononcés depuis vingt ans. Le marquis de Prégilbert est de ceux-là. Émigré dès les premières années, rassemblé à Coblence, puis engagé dans l’armée du prince de Condé, il a ensuite gagné l’Angleterre, où il vivait de peu, près de la petite cour du Roi.
Il nous a reçus dans un logement modeste des environs du Palais-Royal, encore encombré de malles. L’homme est âgé, la mise soignée mais usée ; il porte à la boutonnière la croix de Saint-Louis, qu’il dit n’avoir jamais quittée. À l’évocation du 12 avril, jour où Monsieur est entré dans la capitale sous les drapeaux blancs, sa voix s’altère ; à celle de la constitution que le Sénat prétend faire jurer au Roi, elle se durcit aussitôt.
Car cet homme rentre avec deux sentiments qui ne s’accordent pas toujours : une joie qu’il dit sans mélange de revoir le trône de ses pères se relever, et une inquiétude sourde sur les conditions qu’on y met, sur les gens qui s’en font aujourd’hui les ordonnateurs, et sur ce qu’il retrouvera d’un domaine vendu voici vingt ans comme bien national. Nous l’avons laissé parler.
Louis-Charles-Emmanuel de Servières, marquis de Prégilbert, gentilhomme émigré rentré d’exil (personnage-type, non historique)
Note de rédaction : entretien fictif et reconstitué. Le marquis de Prégilbert n’existe pas : c’est un personnage-type, composite, qui ne recouvre aucune personne réelle et n’emprunte à nulle famille identifiable. Nous l’avons assemblé d’après ce que l’on connaît des sentiments, des griefs et de l’horizon de savoir d’un noble émigré rentrant dans Paris à la mi-avril 1814 — l’exil de Coblence à l’Angleterre, l’armée de Condé, la perte des biens confisqués, la fidélité à la maison de Bourbon, la méfiance envers les ralliés de la dernière heure. Aucune de ses paroles n’est une citation authentifiée. L’entretien se tient à l’horizon du 20 avril 1814 : Monsieur est entré dans Paris le 12 et a été institué lieutenant général du royaume le 14 ; le Roi, que ses partisans nomment déjà Louis XVIII, réside encore en Angleterre et n’a pas paru en France ; sa réponse aux conditions du Sénat n’est pas connue ; le sort des biens nationaux n’est pas réglé. Rien de ce qui suivra n’est ici anticipé.
Marquis, voici vingt-cinq ans que vous aviez quitté la France. Qu’avez-vous éprouvé en franchissant de nouveau les barrières de Paris ?
Ce que j’ai éprouvé, monsieur, je ne suis pas sûr de savoir le dire. J’étais parti jeune homme, l’épée au côté, croyant m’absenter quelques mois ; je reviens vieilli, les cheveux blancs, après un quart de siècle. Il y a des rues que j’ai reconnues comme on reconnaît un visage aimé qu’on a cru mort. Et d’autres que je n’ai plus retrouvées du tout : des couvents abattus, des hôtels dont on a changé jusqu’au nom, des saints qu’on a descendus des façades. J’ai marché dans une ville qui est la mienne et qui ne l’est plus. Comprenez-moi bien : je ne pleure pas sur des pierres. Je pleure sur ces vingt-cinq années qu’on m’a prises, sur les miens morts loin de leur terre, sur tout ce temps où il a fallu vivre de la charité des cours étrangères en attendant un jour qu’on n’osait plus espérer. Ce jour est venu. Je serais un ingrat de ne songer qu’à ce qu’il m’a coûté.
Vous avez suivi l’entrée de Monsieur, le 12 avril. Racontez-nous ce que vous avez vu.
J’ai vu ce que je n’espérais plus voir de mes yeux. Le prince est entré par la porte Saint-Denis, à cheval, en grand uniforme, la plaque de Saint-Louis et le collier de la Toison d’or sur la poitrine — des ordres de l’ancienne France, monsieur, qu’on n’avait plus vus briller au soleil de Paris depuis un âge. Autour de lui, des drapeaux blancs qu’on avait cousus à la hâte, des cocardes blanches à tous les chapeaux, et des cris à faire trembler les vitres : « Vive le Roi ! Vive Monsieur ! Vive les Bourbons ! » Il s’est arrêté à Notre-Dame ; on a chanté. Le soir, le drapeau blanc flottait sur les Tuileries, à la place de l’autre. J’avais des larmes que je n’ai pas cherché à retenir. Voilà vingt-cinq ans que je porte la cocarde blanche cachée dans ma poche comme une relique ; ce jour-là, je l’ai mise au grand jour, et j’ai regardé autour de moi si l’on me la disputerait. Personne ne me l’a disputée. Cela, seul, valait l’exil.
On rapporte un mot du prince à cette entrée : « Il n’y a rien de changé en France, il n’y a qu’un Français de plus. » Qu’en dites-vous ?
On me l’a répété dix fois, et chaque fois j’ai senti mon cœur se serrer d’aise. Voilà bien la parole d’un prince de France : point de menace, point de rancune, la main tendue à tous. Il aurait pu rentrer en vainqueur, en juge, réclamant des comptes de vingt-cinq années de crimes ; il rentre en père. « Un Français de plus » — songez à ce que cela veut dire dans la bouche d’un homme dont on a tué le frère sur un échafaud, dont on a proscrit la maison, brûlé les portraits. Il pardonne avant même qu’on lui demande pardon. Je veux croire que c’est là l’esprit dans lequel se fera le retour. Je le veux, monsieur — je vous dirai tout à l’heure ce que j’en crains aussi. Mais pour l’heure, laissez-moi cette parole ; elle est belle, et j’en ai besoin.
Le Roi, cependant, n’a pas paru. On le dit toujours en Angleterre. Comment vivez-vous cette attente ?
Je la vis mal, je vous l’avoue, tant l’impatience est vive. Le Roi est à Hartwell, dans ce comté anglais où il tient depuis des années une petite cour d’exil que j’ai connue de près. On le dit sur le point de s’embarquer ; on assure qu’il viendra incessamment, qu’il passerait peut-être par Compiègne avant d’entrer dans sa capitale. Chaque matin, je guette la nouvelle de son départ comme on guette une aube. Comprenez qu’il y a là plus qu’une attente : c’est un homme que la plupart d’entre nous n’avons pas vu depuis vingt-trois ans. Beaucoup, dans Paris, ne sauraient même pas dire son visage. On va donc voir arriver un roi presque inconnu de son peuple, dont on répète le nom sans avoir jamais vu les traits. Cela ne m’effraie pas — c’est le Roi légitime, cela me suffit —, mais je ne me cache pas qu’il devra reconquérir par sa personne un pays qui l’a oublié.
Vous parlez du Roi légitime. Or le Sénat, dans sa constitution du 6 avril, prétend l’« appeler » au trône et ne le proclamer qu’après qu’il aura juré ce texte. Que vous inspire cette clause ?
Elle m’inspire une colère que j’ai peine à contenir, et je pèse mes mots. Qu’est-ce à dire, « appeler » le Roi au trône ? On n’appelle pas un roi de France à son trône comme on appelle un fermier à signer un bail. Il y est par sa naissance, par le sang de quarante rois, par la volonté de Dieu — non par la grâce d’une assemblée qui, hier encore, servait l’Usurpateur et lui votait des sénatus-consultes. Et cet article qui subordonne la couronne à un serment, qui fait « Roi des Français » et non « Roi de France » ! Vous savez d’où vient cette formule : de 1791, de la Constituante, du temps où l’on prétendait déjà mettre le Roi en tutelle. La voilà qui reparaît sous la plume de ces messieurs. Ils prétendent poser des conditions au trône. Mais de quel droit ? Qui les a faits juges ? Le Roi n’a pas à recevoir sa couronne de ceux qui ont proscrit sa maison. Qu’il donne au royaume, de son plein gré, des libertés, des garanties, tout ce qu’un bon prince accorde à ses sujets — à la bonne heure, je l’applaudirai. Mais qu’il les tienne de sa main, qu’il les octroie, et non qu’on les lui arrache la plume sur la gorge. La différence n’est pas de mots, monsieur : elle est de tout.
Vous évoquiez le frère du Roi, mort sur l’échafaud. Ces vingt-cinq années d’exil, quel compte en gardez-vous ?
Un compte que je ne solderai jamais, et que Dieu soldera pour moi. On a commencé par nous chasser — moi dès 89, quand il fut clair que l’émeute était maîtresse et qu’un gentilhomme n’avait plus qu’à choisir entre la fuite et la lanterne. Puis vint le 10-Août, l’assaut des Tuileries, la royauté abattue. Puis le 21 janvier 93 : le régicide. On a tranché la tête du Roi Louis, le meilleur des hommes, sur une place de sa propre capitale, au milieu des tambours pour qu’on n’entendît point sa voix. Il n’y a pas de mot dans notre langue pour cela ; nous disons « le crime », et chacun comprend. Après le Roi, la Reine ; après la Reine, la Terreur, les prêtres égorgés, les églises profanées, les provinces entières changées en abattoirs. Et pendant ce temps, moi et les miens, sur les routes d’Allemagne, portant les armes à Coblence, servant dans l’armée de Monseigneur le prince de Condé, mangeant le pain amer de l’étranger. J’ai vu mourir des compagnons de faim et de chagrin. Voilà le compte. Je ne demande pas vengeance — le Roi ne la veut pas, et je m’en remets à lui. Mais qu’on ne me demande pas d’oublier. On ne guérit pas un quart de siècle en une semaine de cocardes blanches.
Vous nommez toujours Bonaparte « l’Usurpateur ». Que fut, à vos yeux, son règne ?
Une usurpation, monsieur, le mot dit tout. Buonaparte — car je lui rends son nom, celui d’un cadet corse sans naissance — a volé une couronne qui n’était pas la sienne, sur un trône qui n’était pas vide, car le Roi vivait. Il s’est fait sacrer par le Pape qu’il tenait à sa merci, il a marié ses frères à des royaumes comme on distribue des fiefs à des valets. On me dira qu’il a rétabli l’ordre, les routes, les lois, qu’il a fait rentrer les émigrés. C’est vrai en partie, et je ne le nie pas : sous lui la France a cessé d’égorger ses prêtres. Mais à quel prix ? Une tyrannie militaire, monsieur, un despotisme d’épée où la volonté d’un seul homme tenait lieu de tout. Et par-dessus tout, la conscription — cette saignée sans fin qui a pris les fils de tout un peuple pour les coucher dans la neige de Russie et la boue d’Allemagne. Quinze ans de guerres pour la gloire d’un homme. Écoutez la rue, aujourd’hui : ce qu’elle acclame dans les Bourbons, ce n’est pas toujours le Roi, je le sais bien — c’est la paix, c’est la fin des levées. Eh bien soit ! Qu’on vienne à nous par lassitude de la guerre, je le prends encore. La légitimité fera le reste.
Cet homme quitte Fontainebleau aujourd’hui même pour l’île d’Elbe, dit-on, après avoir fait ses adieux à sa garde. Qu’éprouvez-vous à l’apprendre ?
On me l’a dit ce matin : il part ce jour, il fait ses adieux à ses grenadiers dans la cour du château, et il s’en va régner sur son rocher de Toscane. Ce qu’il éprouve, lui, je ne veux pas le savoir. Ce que j’éprouve, moi ? Un soulagement, d’abord — le voir enfin hors de France, désarmé, réduit à une île, c’est un poids ôté de dessus le royaume. Mais je vous dirai franchement que la mesure me laisse rêveur. On lui laisse le titre d’Empereur, une garde, des revenus, une souveraineté — à un tel homme, et sur une île qui n’est pas à cinquante lieues de nos côtes ! J’entends dans les salons des gens plus fins que moi s’en inquiéter tout haut. Je ne suis pas de ceux qui prophétisent ; je ne sais rien de ce qu’il fera dans son île, et nul ne le sait. Mais je vous avoue que je dormirais mieux si on l’avait mis un peu plus loin. Enfin, ce n’est pas à moi d’en juger, et je m’en remets à la sagesse des puissances. Qu’il parte : c’est déjà beaucoup.
On voit aujourd’hui se presser autour de Monsieur des hommes qui servaient hier l’Empire — le Sénat, M. de Talleyrand. Quel crédit leur faites-vous ?
Le crédit qu’on fait à une girouette : elle vous dit d’où vient le vent, non où est le nord. Regardez-les, ces sénateurs qui viennent de proclamer la déchéance de leur maître avec le même empressement qu’ils mettaient hier à le servir. Ces gens ont voté à Buonaparte tout ce qu’il voulait, ils ont vécu de ses faveurs, et les voilà royalistes du matin au soir, plus blancs que le drapeau. M. de Talleyrand préside leur gouvernement ; il accueille Monsieur en parlant de « jour de régénération ». Cet homme a servi tous les régimes et les a tous trahis à temps ; il flaire la chute d’un pouvoir comme le corbeau flaire le champ de bataille. Je ne dis pas qu’il faille les repousser — le Roi aura besoin de bien des bras, et l’on ne refait pas un royaume avec la seule poignée de fidèles que nous sommes. Mais qu’on ne me demande pas de les tenir pour des amis. Nous, nous avons souffert vingt-cinq ans pour la cause ; eux s’y rallient quand elle triomphe. Le fidèle de la dernière heure veut toujours être payé comme celui de la première, et souvent mieux. Voilà ce que je crains : qu’on récompense les ralliés d’hier et qu’on oublie les proscrits d’autrefois.
Vos biens, précisément. On dit qu’ils furent confisqués et vendus. Qu’en attendez-vous du nouveau règne ?
Ah, monsieur, vous touchez là le point qui me tient éveillé la nuit. Ma terre, la terre de mes pères, fut déclarée bien national quand je pris la route de l’exil ; on l’a vendue par lots, aux enchères, à qui s’est présenté. Le château où je suis né, un homme l’habite aujourd’hui qui l’a payé en assignats et qui s’y croit chez lui — qui y est chez lui, selon leur loi. Nous sommes deux, voyez-vous, à réclamer la même terre : moi, l’ancien maître dépouillé, et lui, l’acquéreur. Que va-t-on faire de nous deux ? Voilà la question, et je vous jure qu’elle est sur toutes les lèvres, dans toutes les familles rentrées. Rendra-t-on aux émigrés leurs biens ? Les indemnisera-t-on ? Laissera-t-on l’acquéreur en possession ? On ne sait rien, monsieur, rien n’est décidé, et chacun tremble. Je veux ma terre, je ne m’en cache pas ; je la crois mienne devant Dieu, car on ne me l’a pas achetée, on me l’a volée. Mais je ne suis pas insensé : arracher leur bien à des milliers d’acquéreurs, c’est rallumer la guerre dans les campagnes. Le Roi devra trancher ce nœud, et je redoute autant sa décision que je l’espère. C’est peut-être là qu’il jouera son règne.
Vous laissez percer une inquiétude. Que craignez-vous, au fond, de ce retour que vous appeliez de vos vœux ?
Je crains, monsieur, que le Roi ne transige. Voilà le fond de mon cœur, et je vous le livre parce que vous me le demandez. J’ai attendu ce jour un quart de siècle en rêvant d’un roi qui reviendrait relever le trône dans toute sa force, réparer les torts, rendre à chacun son rang et son bien. Et je vois qu’on lui prépare un trône lié, un trône à conditions, ceint de ces messieurs du Sénat et de leur constitution. Je crains qu’il ne cède, par lassitude ou par sagesse — car on le dit prince avisé, plus porté à composer qu’à trancher. Je crains qu’on ne laisse aux acquéreurs nos biens, aux ralliés les honneurs, à la Révolution ses conquêtes, et qu’il ne reste aux fidèles que la gloire d’avoir eu raison trop tôt. Comprenez-moi : quoi qu’il fasse, je le servirai ; il est mon Roi, et ma fidélité ne se marchande pas. Mais fidélité n’est pas contentement. On peut aimer son prince inconditionnellement et souffrir de ses conditions. Voilà où j’en suis : le cœur comblé et l’esprit inquiet, ce qui est peut-être l’état de tout homme qui a trop attendu.
Un dernier mot, marquis. Que souhaitez-vous, par-dessus tout, de ce règne qui commence ?
Je souhaite peu de chose, et je souhaite tout. Je souhaite voir le Roi entrer dans Paris avant de mourir, poser sur sa tête la couronne de ses pères, et régner en Roi de France — non des Français, de France. Je souhaite que les églises se rouvrent, que les cloches sonnent, qu’on prie de nouveau tout haut pour l’âme du Roi martyr sans que personne ne s’en offense. Je souhaite qu’on rende justice, sans fureur mais sans faiblesse. Et si Dieu me prête vie, je souhaite revoir une dernière fois les toits de la maison où je suis né, fût-ce en passant, fût-ce de loin. Le reste, la paix, l’ordre, le pain revenu, viendra par surcroît si le trône est ferme. On m’a pris ma jeunesse, ma patrie, mon bien ; on ne m’a pas pris l’espérance, et la voilà qui touche au port. Laissez-moi croire, en ce jour, que je n’ai pas attendu pour rien.